Pardaillan avait quitté Blois au moment où Henri III s'en approchait,
revenant d'Amboise.
Le chevalier partait avec une sorte de joie d'allégement, sans remords.
Il venait de régler deux vieux comptes de haine qui, pendant seize
ans, avaient pesé sur sa vie: le duc de Guise tué en combat loyal, et
Maurevert mort dans la forêt de Marchenoir.
Il se retrouvait. Il renaissait. Il respirait à pleins poumons la
joyeuse ivresse de s'en aller libre, indépendant de tout et de tous, au
seul gré de sa fantaisie.
Excitant donc parfois son cheval d'un appel de langue, il suivait la
route qui, de Blois, allait à Beaugency, Meung et Orléans, par la rive
droite de la Loire. Arrivé à Orléans, Pardaillan se dirigea tout droit
sur l'hôtel d'Angoulême, et ce fut avec un battement de coeur qu'il
approcha de la maison amie, où il allait revoir ce petit duc auquel il
s'était si bien attaché, cette Violetta qu'il avait arraché à la mort,
et cette poétique Marie Touchet, à laquelle il rattachait le charme de
ses souvenirs de jeunesse.
C'était une maison de briques rouges à encadrement de pierre blanche,
avec des balcons de fer forgé, aux courbes gracieuses.
Pardaillan mit pied à terre dans la cour; sur un signe que fit un suisse
majestueux deux laquais s'élancèrent pour s'emparer de son cheval et le
conduire aux écuries. Alors, seulement, le suisse de cet hospitalier
logis s'enquit du nom du visiteur.
Le chevalier, sans répondre, regardait autour de lui, lorsque d'une
porte surgit un être immense, porteur d'une superbe livrée toute
galonnée, bouffi de graisse, avec des bras gros comme des cuisses, et
des cuisses grosses comme des fûts de colonne. Cet être, en apercevant
Pardaillan, ôta son chapeau, s'approcha en donnant tous les signes d'une
respectueuse jubilation, et, d'une voix de basse-taille, s'écria:
--Dieu me pardonne!... Mais c'est M. le chevalier lui-même!...
Pardaillan considéra le phénomène sans le reconnaître.
--Est-il possible que M. le chevalier ne me reconnaisse pas! continua le
phénomène. Surtout, nous avons fait la guerre ensemble. En avons-nous
donné de ces coups d'estoc et de taille! A la chapelle Saint-Roch, à
l'abbaye de Montmartre, à l'auberge de la Devinière, en avons-nous
taillé en pièces et mis en déroute!
--J'y suis! fit Pardaillan. Je vous reconnais à la voix, monsieur de
Croasse. C'est que vous étiez maigre, il y a quelques mois, tandis que
maintenant...
--Oui, fit Croasse avec désinvolture, la maison est bonne. Dieu merci.
Plus de sabres à avaler, ni de cailloux, ni d'étoupes enflammées, mais
de bons gigots de cerf, de bonnes tranches de sanglier, de bons...
Pardaillan écoutait avec une inaltérable complaisance. Et il eût écouté
longtemps sans doute si un deuxième géant, mais un géant maigre, cette
fois, ne fût brusquement apparu: c'était Picouic.
--Monsieur le chevalier, dit-il en s'inclinant, daignez pardonner le
bavardage de cet imbécile que la vie de cocagne a rendu positivement
idiot, et qui laisse dans la cour le meilleur ami de Monseigneur.
Picouic, se précipitant, montra le chemin à Pardaillan, et laissa
Croasse en butte aux sarcasmes du suisse. Pardaillan, donc, suivant son
conducteur, traversa un vaste salon d'honneur, sur le grand panneau
duquel se détachait un portrait en pied du roi Charles IX, monta un bel
escalier de chêne ciré, et entra dans une petite pièce où il y avait
comme un parfum d'intimité charmante.
Un jeune homme qui écrivait à une petite table, le dos tourné à la
porte, se leva précipitamment, se tourna, tout pâle, vers le chevalier,
demeura un instant immobile, puis courut se jeter dans les bras de
Pardaillan, qui, doucement ému par cette joie visible, par ce bonheur et
cette amitié, rendit étreinte pour étreinte...
--Vous, enfin! s'écria alors Charles d'Angoulême. Cher ami... mon bon,
mon grand frère, vous venez donc enfin contempler le bonheur qui est
votre oeuvre!...
--C'est-à-dire, fit le chevalier en souriant, je passais par Orléans,
venant d'un désert et allant à un autre désert... j'ai voulu m'arrêter
dans une oasis...
Déjà, le jeune duc s'était élancé en appelant, et, quelques instants
plus tard, Violetta entrait, toute rosé d'émotion, s'approchait de
Pardaillan, et lui tendait son front en murmurant:
--Il ne manque donc plus rien au bonheur de mon noble époux et au mien,
puisque vous voici!...
Pardaillan, plus ému et plus étonné au fond qu'il n'eût voulu l'être de
cette explosion de gratitude et de fraternelle amitié, embrassa sur les
deux joues la gracieuse jeune femme. Au même instant, apparut Marie
Touchet, la mère de Charles, et, comme Pardaillan s'inclinait
profondément, elle fit trois pas rapides, le saisit dans ses bras, et,
les larmes aux yeux, l'étreignit sur son coeur en disant:
--Je suis heureuse, mon cher fils, heureuse de pouvoir vous dire tout
haut ce que je dis tout bas à Dieu dans mes prières de chaque soir:
«Que le Seigneur protège le dernier représentant de la vieille
chevalerie!...»
Et, se tournant vers un autre portrait de Charles IX, plus petit que
celui du salon:
--Hélas! ajouta-t-elle avec un soupir, il n'est pas là pour remercier le
sauveur de son enfant. Mais je vous aimerai pour deux, chevalier!
--Madame, dit le chevalier, en cherchant à dissimuler la joie puissante
que lui procurait cette adorable minute. Madame, je me trouve royalement
récompensé, puisque je vois un rayon de bonheur dans vos yeux, et un
sourire sur vos lèvres...
Après les premiers moments d'effusion, ces quatre personnages
s'assirent, et Pardaillan, accablé de questions, dut raconter ce qui lui
était arrivé depuis la scène de l'abbaye de Montmartre. Il le fit avec
cette simplicité qui donnait un si grand prix à ses récits, raconta
la mort de Guise, celle de Maurevert, et enfin celle de Catherine de
Médicis, mais ne dit pas un mot de Fausta.
Il y eut le soir dîner de gala auquel furent invités les notables
seigneurs d'Orléans. A table, Pardaillan, malgré sa résistance, fût
placé dans le fauteuil du maître.
Ce fut pour Pardaillan une inoubliable soirée. Mais, le lendemain,
lorsque Charles d'Angoulême pénétra dans la chambre du chevalier pour
lui annoncer qu'il avait préparé à son intention une partie de chasse,
Pardaillan répondit qu'il allait partir.
--Partir! fit le jeune duc en pâlissant, mais pour quelques heures sans
doute?... Car vous nous restez? Vous vous établissez ici... Nous ne nous
séparons plus...
--Un jour, peut-être, viendrai-je vous demander une plus longue
hospitalité, répondit Pardaillan; pour le moment, il faut que je vous
dise adieu...
Ni les supplications de Marie Touchet, ni les larmes de Violetta, ne
purent retenir le chevalier. Pardaillan, violemment ému, serra leurs
mains, en disant:
--Eh bien, oui, mes amis, mes chers amis, je vous promets que, si jamais
je me trouve malheureux, c'est ici que je viendrai reposer ma tête, et
chercher la consolation de mes vieux jours...
Il les serra dans ses bras, et partit.
«Maintenant, murmura-t-il quand il fut loin, je puis me vanter d'avoir
vu de près ce que c'est que le bonheur.»
A midi, il s'arrêta dans une auberge pour dîner et faire reposer son
cheval. Ayant alors fouillé sa ceinture de cuir, il constata qu'il ne
lui restait plus que sept écus de six livres pour faire le voyage qu'il
entreprenait.
«Diable! murmura-t-il avec une grimace. Et il faut qu'avec cela j'aille
jusqu'à Florence... et que j'en revienne!...»
Et, comme il eut besoin de fouiller dans ses fontes, il y trouva une
boîte assez volumineuse qui contenait une miniature, une lettre, et cinq
rouleaux de monnaie. Pardaillan ouvrit les rouleaux, et constata qu'ils
étaient de deux cents écus d'or chacun. Il regarda la miniature: c'était
un portrait de Marie Touchet, du temps où elle habitait dans la rue
des Barrés. Ce portrait se trouvait placé dans un cadre de vieil or où
s'enchâssaient douze diamants: c'était un présent de Charles IX. Alors,
Pardaillan ouvrit la lettre, et voici ce qu'il lut:
--Vous partez pour un long voyage. Mon cher fils, mon coeur a pensé
que j'avais le droit de veiller à vos frais de route, comme j'ai, en
d'autres circonstances, veillé aux frais de route de mon autre fils,
votre frère Charles. Quant au portrait, il m'a été donné en cette année
1572, que vous avez peut-être oubliée, mais dont je garde l'impérissable
mémoire. C'est le plus cher de tous les souvenirs qui me rattachent à
celui que j'ai aimé. Je vous le donne, car il vous était destiné comme
étant, selon mon coeur, l'aîné de mes enfants. Adieu, mon cher fils. Ce
me sera grande joie et consolation de vous revoir avant de mourir...
Songez-y! et que Dieu vous garde comme vous nous avez gardés...
Pardaillan demeura une heure, cette lettre à la main, dans le coin
d'écurie où cela se passait, absorbé dans une profonde rêverie. Le
garçon d'auberge qui vint le chercher pour lui dire que son dîner était
à point le vit immobile, la tête penchée sur la poitrine, et des larmes
aux yeux.