LA FORET DE MARCHENOIR

Le chevalier gagna rapidement le point d'atterrissage du bac sur la rive

droite, à un quart de lieue environ. De loin, il put constater que

le passeur se trouvait à ce moment sur la rive gauche, attendant des

clients.

Au bout d'une heure, deux paysans, conduisant une petite charrette

attelée d'un âne, se présentèrent pour passer.

Charrette, âne et paysans embarquèrent et le bateau commença sa

traversée le long de la corde. Lorsqu'il fut sur le point de toucher

terre, Pardaillan accourut, et, tranquillement, prit place dans le bac

au moment où les deux paysans s'en éloignaient. Le passeur le reconnut,

et, devenant très pâle, se mit à trembler.

--Allons, fit Pardaillan du ton le plus paisible, passe-moi sur l'autre

bord et tâche d'être plus adroit que tout à l'heure sans quoi je ne te

paierai pas; au contraire, je te ferai payer mon cheval.

--Ah! monsieur, s'écria le passeur, entièrement rassuré, ce ne fut pas

de ma faute, allez, et je puis dire que j'ai eu bien peur pour vous,

surtout quand j'ai entendu l'arquebusade. Mais j'espère, puisque vous

voilà sain et sauf, que vous avez rejoint ces deux misérables?...

--Tiens! Comment sais-tu qu'ils étaient deux?...

--Je les ai aperçus, balbutia le passeur, interloqué.

--Ah! c'est juste. Eh bien, moi, je n'ai pu les voir et les deux

scélérats m'ont échappé...

Entièrement rassuré, le passeur se mit à manoeuvrer, et Pardaillan

s'assit sur un banc, très indifférent en apparence. Seulement, lorsque

le bac fut à peu près au milieu du fleuve, c'est-à-dire à l'endroit même

où cheval et cavalier avaient été précipités dans l'eau, Pardaillan se

leva, marcha résolument sur l'homme, le poussa violemment par-dessus

bord. Au même instant, il le saisit par le collet, et le maintint plongé

dans l'eau jusqu'au cou.

--Grâce! cria le passeur, livide de terreur. Laissez-moi remonter, je ne

sais pas nager!...

--Scélérat, avoue que tu as voulu me noyer...

--Non! gémit le passeur, fou d'épouvante.

Pardaillan lui plongea la tête dans l'eau, puis le retira à demi

suffoqué.

--Avoue que tu connais ceux qui m'ont arquebusé!

--Non! Non!... je...

Un nouveau plongeon interrompit l'infortuné. Cependant, étant parvenu à

redresser la tête hors de l'eau, il râla:

--Grâce! Je dirai tout!...

--Parle donc! et tu auras vie sauve, foi de Pardaillan.

--Pardaillan! C'est bien ce nom que M. de Maurevert m'a dit!...

--Tu le connais donc?

--Depuis huit ans que je fais partie de la sainte Ligue, dit le passeur

en essayant d'esquisser un signe de croix. Eh bien, M. de Maurevert vint

hier, et me parla d'un terrible parpaillot qui avait tenté d'assassiner

notre grand Henri... Il paraît que vous avez manqué votre coup.

Là-dessus, M. de Maurevert et d'autres se sont mis en campagne pour vous

rattraper et ont donné le mot d'ordre à tous les fidèles ligueurs. Vous

voyez bien qu'en tout cas ce n'était pas un péché que de vous noyer...

--Au contraire! dit Pardaillan qui aida alors le passeur à remonter dans

son bac. Mais, dis-moi, Maurevert s'est-il dirigé sur Orléans comme tu

le prétendais?

--Eh bien, fit le passeur après une courte hésitation, la vérité, c'est

que je l'ai passé et qu'il est entré dans Beaugency où je sais qu'il a

passé la nuit au Lion-d'Or.

--Ramène-moi au bord! fit Pardaillan d'une voix rauque.

--Vers Beaugency?...

--Oui!...

Quelques minutes plus tard, sans plus s'inquiéter du passeur, Pardaillan

courait vers la ville et se mettait en quête de l'auberge du Lion-d'Or.

Il apprit qu'elle était située à l'extrémité de la ville dans la

direction de Châteaudun. Pardaillan traversa Beaugency au pas de course.

Nul, d'ailleurs, ne fit attention à lui; la ville, depuis quelques

instants, s'était emplie de rumeurs; la nouvelle venait de s'y répandre

que le duc de Guise avait été tué.

Pardaillan atteignit enfin l'auberge du Lion-d'Or. Là, comme dans toute

la ville, l'émotion était à son comble. Pardaillan se dirigea droit sur

l'hôtesse, vigoureuse commère qui pérorait au milieu d'un groupe de

bourgeois.

--Madame, dit-il, j'arrive de Blois, où le duc de Guise a été tué...

Aussitôt, Pardaillan, entouré et supplié de donner des détails, raconta

en quelques mots le meurtre de Guise. Il ajouta qu'il était chargé de

courir après l'un des meurtriers, et fit une description si exacte de

Maurevert que l'hôtesse s'écria:

--Mais cet homme était là, il n'y a qu'un quart d'heure... Ah! le

misérable! Je comprends pourquoi il s'est enfui précipitamment à

cheval!...

--Comment cela?

--Oui: deux hommes, deux de ses complices, sans doute, sont venus lui

parler mystérieusement et aussitôt il a fait seller son cheval.

Pardaillan comprit que ces deux complices n'étaient autres que ceux qui

l'avaient arquebuse.

--Madame, s'écria le chevalier, il faut que je rattrape cet homme.

Quelle direction a-t-il prise?...

--La route de Châteaudun...

--Avez-vous un bon cheval contre les cinquante écus de six livres que

voici?...

--Et un fameux, qui file comme le vent!...

Quelques instants plus tard, Pardaillan s'élançait sur un cheval que,

d'un coup d'oeil, il reconnut bon coureur.

Bientôt, il vit se dessiner à l'horizon les premiers plans d'une masse

d'arbres dépouillés de leur feuillage et dont les branches nues se

tordaient dans le ciel triste, comme des bras éplorés. C'était la forêt

de Marchenoir, qu'il lui fallait traverser d'un bout à l'autre.

Il y avait vingt minutes qu'il était entré sous bois. La forêt de hêtres

et d'ormes s'animait, autour de lui, d'une vie fantastique. Les bouleaux

fuyaient derrière lui, pareils à des fantômes blancs. En avant! Le

cheval bondissait, fendait l'air et dévorait l'espace.

Soudain, Pardaillan frissonna des pieds à la tête et devint pâle comme

un mort: à une faible distance devant lui, derrière un tournant du bois,

il entendit un hennissement... Deux minutes plus tard, il aperçut

le cavalier qui courait devant lui, et un sourire terrible, féroce,

effrayant, tordit ses lèvres... Ce cavalier, c'était Maurevert!...

Maurevert galopait sans tourner la tête. Il se savait poursuivi. Il

savait qu'il allait mourir!... Il galopait, ou plutôt se laissait

entraîner par son cheval qu'il ne frappait même plus...

Son visage, d'une pâleur de cadavre, avait parfois d'effrayantes

contractions... et, parfois aussi, il lui semblait que son coeur

s'arrêtait de battre, puis, brusquement, ce coeur se mettait à frapper

des coups terribles dans sa poitrine et bondissait, affolé, éperdu...

Depuis seize ans, Maurevert avait peur... peur de Pardaillan! Non pas

peur de la mort, mais peur de la mort que lui donnerait Pardaillan; non

pas peur de se battre, mais peur de se battre avec Pardaillan.

Tout à coup, son cheval, qu'il ne soutenait plus, buta et tomba.

Maurevert ne se fit pas de mal en tombant. Il put se relever.

Il n'avait plus aucune idée, aucune pensée. Ses lèvres blanches

tremblaient convulsivement. Il vit Pardaillan, à trente pas de lui, qui

mettait pied à terre.

Cette vue ranima en lui une étincelle d'énergie; il se baissa vivement,

tira un pistolet des fontes de sa selle, mit un genou à terre et visa

Pardaillan. Le chevalier marcha sur lui, tout droit, d'un bon pas, et,

quand il fut à dix pas, il dit:

--Tire, mais tu vas me manquer...

Maurevert le regarda une seconde. Pardaillan lui apparut dans une sorte

de nuage flamboyant où il ne distinguait que l'éclair des deux yeux et

l'effrayante menace du sourire. Il fit feu... Et il vit qu'il avait

manqué Pardaillan!...

Un arbre se trouva derrière lui. Il s'appuya au tronc, et demeura

immobile, ses yeux exorbités fixés sur Pardaillan.

--Lors de notre rencontre sur les pentes de Montmartre, je t'avais fait

grâce, dit Pardaillan. Pourquoi as-tu essayé encore de m'assassiner?...

Maurevert ne répondit pas. Pardaillan reprit:

--Assassin de Loïse, toi qui as payé l'aubergiste des Quatre-Chemins

pour m'égorger, payé des gens pour m'arquebuser, payé le passeur pour

me noyer, réponds, assassin de Loïse, que te ferai-je pour toute la

souffrance injuste que tu m'as infligée? Je te laisse le soin de

déterminer ton châtiment Réponds.

Maurevert ne vivait plus... il était en agonie... Pardaillan le

considéra un instant.

--Puisque tu ne réponds pas. c'est moi qui choisirai ton supplice. Et le

voici...

A ces mots, Pardaillan toucha du bout du doigt la poitrine de Maurevert,

à l'endroit où il voyait battre le coeur. A ce contact, ce coeur eut un

sursaut terrible. Maurevert ouvrit la bouche toute grande, et ses yeux

se révulsèrent... Il demeura appuyé au tronc d'arbre, sur ses jambes

fléchissantes, et il semblait n'être plus maintenu que par le doigt de

Pardaillan appuyé sur sa poitrine.

--Ton supplice, continua le chevalier, le voici: il durera des années,

il durera tant que tu vivras; c'est un supplice de honte; toute ta

vie, tu te diras que, t'ayant haï, t'ayant poursuivi, t'ayant atteint,

t'ayant tenu en mon pouvoir, je t'ai méprisé assez pour te laisser

vivre!... Maurevert, tu ne mourras pas!... Assassin de Loïse, voici ton

châtiment, Pardaillan te fait grâce!

A ce moment, Maurevert, n'étant plus soutenu, s'inclina sur le côté et

s'affaissa mollement...

Pardaillan tressaillit, se pencha sur lui avec une sorte d'étonnement

mystérieux, et alors, seulement, il vit que Maurevert était mort!...

Mort!...

Maurevert ne venait pas de mourir lorsque Pardaillan s'était reculé...

Maurevert était mort depuis quelques instants déjà... Maurevert était

mort à l'instant précis où le doigt de Pardaillan s'était appuyé sur sa

poitrine... ce contact avait foudroyé son coeur...

Un médecin qui eût disséqué le corps de Maurevert eût sans doute trouvé

qu'il avait succombé à la rupture de quelque vaisseau sanguin. Quant à

nous, nous dirons simplement que Maurevert était mort de peur.

Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue · 第 76 / 95 题