A ce moment, Pardaillan pensait ceci: sauvée de l'ambition, débarrassée
de cet ulcère, cette femme devient un être d'amour et de beauté. Quant à
ce qu'elle éprouve pour moi, bientôt elle aura oublié... Entre elle et
moi, une belle amitié peut remplacer la haine... c'est tout!
Ce fut à cet instant que Maineville lui posa la main sur l'épaule.
--Bonjour, monsieur de Pardaillan, fit Maineville.
--Mes saluts à mon ancien prisonnier, ajouta Bussi-Leclerc.
--Messieurs, je vous salue, dit Pardaillan, que puis-je pour votre
service?
--Nous accorder cinq minutes d'entretien, fit Bussi-Lederc.
--Mon Dieu, oui, mais pas ici! ajouta vivement Maineville.
--Et où cela, messieurs?...
--A Blois, où on vous cherche pour acte de rébellion, dit Bussi-Leclerc.
Suivez-nous, monsieur, vous êtes notre prisonnier.
--Messieurs, dit Pardaillan, je veux bien vous suivre, mais non à Blois.
Ce sera plutôt dans la direction de ce joli moulin dont on voit d'ici
tourner les ailes, et qui ressemble si bien au moulin de la butte
Saint-Roch.
Maineville eut un pâle sourire plein de menaces, et Bussi-Leclerc se mit
à sacrer comme un païen.
--Décidez-vous, messieurs, continua Pardaillan. Allons-nous au moulin?
Je vous suis. Voulez-vous aller à Blois? Je vous tire ma révérence, car
je suis pressé.
--Par la mortboeuf, grogna Bussi-Leclerc, si vous ne nous suivez, je
vais vous charger!
--Faites, monsieur, riposta Pardaillan qui, dans le même moment, tira sa
rapière et tomba en garde.
Bussi-Leclerc dégaina et Maineville en fit autant. Tous deux attaquèrent
furieusement, sans nulle honte, d'ailleurs, d'être à deux contre un.
Mais à peine les fers s'étaient-ils baissés que Bussi jeta un cri de
rage: pour la troisième fois, depuis ses diverses rencontres avec
Pardaillan, son épée venait de lui sauter de la main et, décrivant une
large parabole, allait tomber dans un fossé.
--Ton poignard, Bussi! cria Maineville.
Mais l'ancien gouverneur de la Bastille, ivre de fureur et blême de
honte, n'entendit rien et courait ramasser son épée. En deux bonds, il
l'eut reprise, au fond du fossé, se releva et bondit: à ce moment, il
vit Maineville qui battait l'air de ses bras et s'affaissait lourdement,
vomissant un flot de sang par la bouche. Un instant, il se tordit,
frappa le sol du talon, laboura la poussière de ses ongles, puis il
demeura immobile: Maineville était mort...
Bussi-Leclerc demeura quelques secondes comme hébété. Puis il se rua sur
Pardaillan qui l'attendait de pied ferme.
--Cette fois, dit Pardaillan, j'envoie votre épée dans la Loire...
Et, en effet, il achevait à peine de parler que le fer de Bussi sauta et
alla tomber non pas dans l'eau, mais sur le bord du rivage.
--Ramassez! dit Pardaillan.
Bussi-Leclerc s'assit au rebord du fossé, mit sa tête dans les deux
mains et pleura. Pardaillan rengaina sa rapière.
--Excusez-moi, monsieur, dit-il, mais, à chacune de nos rencontres, vous
avez voulu me tuer; moi, je n'ai fait qu'exercer vos jambes, avouez que
j'en use sans haine avec vous et pardonnez-moi d'être plus agile que
vous... ce n'est pas ma faute... allons, ne pleurez pas ainsi, le seul
témoin de votre défaite est mort.
--Je suis déshonoré! gronda Bussi-Leclerc.
--Si vous voulez que nous recommencions, peut-être serez-vous plus
heureux, dit Pardaillan dans la sincérité de son âme.
Bussi lui jeta un regard furieux.
--Adieu donc! acheva Pardaillan. Je ne vous en veux pas. J'ai sept ou
huit manières de faire sauter une épée. Si vous voulez, je vous les
enseignerai, et alors nous serons à armes égales pour une prochaine
rencontre...
--Dites-vous vrai? s'écria Bussi qui se releva, haletant.
--Monsieur, dit Pardaillan, croyez que je ne plaisante pas avec une
chose aussi sérieuse qu'une passe d'armes d'où la vie d'un homme peut
dépendre. Quand vous voudrez, je vous montrerai mes sept manières...
vous en savez une, déjà.
--Par tous les diables, s'écria Bussi, vous êtes un honnête homme,
monsieur; et c'est grand dommage que nous ne vous ayons pas eu avec
nous. Votre main, s'il vous plaît?
Pardaillan tendit sa main que Bussi-Leclerc serra avec une sorte
d'admiration mêlée d'effroi.
--Nous ne sommes donc plus ennemis? reprit le chevalier en souriant.
--Non! Et même, si vous le permettez, je me déclare votre ami. Mais vous
me promettez...
--De vous enseigner ces quelques bottes; c'est entendu, je les tiens de
mon père qui, sans avoir votre réputation, n'en avait pas moins appris
le fin du métier des armes. Adieu, monsieur. Je vous retrouverai à
Paris...
Là-dessus, Pardaillan salua et s'éloigna à grand pas en remontant le
cours de la Loire.
«A Maurevert, maintenant!» murmura-t-il.
Et il hâta le pas vers la masure dans laquelle il avait laissé Maurevert
sous la garde de Jacques Clément. Comme il n'était plus qu'à deux ou
trois cents pas de la masure, il vit un homme qui, dehors, sur le pas de
la porte, allait et venait avec agitation. Bientôt, il reconnut que, cet
homme, c'était Jacques Clément. Il prit le pas de course et rejoignit
Jacques Clément qui fit un signe de désespoir.
--Maurevert! hurla Pardaillan.
--Échappé! répondit Jacques Clément.
Pardaillan bondit dans la masure, et vit qu'elle était vide. Il
ressortit, et vit que l'un des deux chevaux attachés à la haie n'y était
plus!... Une effrayante expression de colère désespérée--peut-être le
premier mouvement de colère qu'il eût eu de sa vie--bouleversa son
visage.
--Quel malheur! fit Jacques Clément. Ah! mon ami, je ne me pardonnerai
Jamais!...
--C'est un malheur, en effet, dit froidement Pardaillan. Mais comment
a-t-il pu arriver?...
--C'est d'une terrible simplicité, dit Jacques Clément... Je m'étais
assis devant le misérable, mon poignard à la main. Vous savez qu'il
avait les pieds liés, mais les mains libres... J'attendais... A force
d'attendre... et puis la physionomie livide de cet homme finissait
par me faire mal... à force d'attendre, donc, j'ai voulu voir si vous
arriviez. Je tenais mon poignard à la main. Je le déposai machinalement
sur cette table... Je me levai, j'allai jusqu'à la porte... à peine y
restai-je quelques instants...
--Oui, fit Pardaillan, j'aurai dû prévoir qu'un homme qui veut se sauver
guette avec plus d'ardeur et de patience que l'homme qui garde... Il a
pris le poignard et a coupé ses liens, n'est-ce pas?...
--Oui!.., Au moment où je me retournais pour rentrer, j'ai reçu sur
la tête un coup violent, et une poussée m'a envoyé rouler dans la
poussière... Quand je me suis relevé, j'ai vu Maurevert qui sautait sur
l'un des chevaux et partait ventre à terre...
--C'est bien, dit Pardaillan. Nous devions retourner ensemble à Paris,
retournez-y seul. Je vous y reverrai.
--Vous courez à sa poursuite?
--Parbleu!... fit Pardaillan en détachant et en enfourchant le cheval
restant; quelle direction a-t-il prise?
--Il s'est élancé vers Beaugency... Où vous retrouverai-je?...
--Au couvent des Jacobins, si vous voulez. Adieu!
--Un dernier mot, fit Jacques Clément, dont la sombre figure s'illumina
d'un éclair. Suis-je libre, maintenant?...
--Libre de quoi?...
--De tuer Valois!...»
Pardaillan frissonna. Il demeura un instant pensif, puis murmura:
--Accomplissez donc votre destinée, puisqu'il le fau!...
Pardaillan piqua des deux et se lança dans un galop effréné.
A deux lieues de là, il rencontra un paysan qui conduisait une
charrette. Pardaillan interrogea le paysan en lui faisant une
description exacte de Maurevert et de son costume. Le paysan lui montra
à cent pas en avant une route qui s'éloignait perpendiculairement à la
Loire.
--J'ai rencontré le cavalier que vous dites sur cette route que je
viens de quitter, dit-il. Cette route s'enfonce de cinq lieues dans les
terres, puis tourne à droite, et conduit à Tours...
Pardaillan jeta une pièce d'argent au paysan, alla rejoindre la route
qui venait de lui être signalée et reprit son allure de galop furieux.
Bientôt le chevalier dut modérer son allure, sous peine de crever son
cheval. Lorsqu'il atteignît le croisement des routes signalé par le
paysan, la pauvre bête était déjà bien fatiguée par un temps de galop
d'environ six heures.
Pardaillan mit donc pied à terre, devant une misérable auberge
qui, placée au carrefour, s'appelait l'auberge des Quatre-Chemins.
L'aubergiste, interrogé, prît un air très étonné et répondit hardiment
qu'il n'avait vu passer aucun cavalier.
Le chevalier sentit une sorte d'accablement s'emparer de lui. Il ne
dit rien, pourtant, et, s'étant occupé de faire donner des soins à son
cheval, s'assit près du feu et commanda qu'on lui servît à manger. La
nuit venait, le temps était triste. Pardaillan résolut de passer la nuit
dans cette auberge... Tout en mangeant, il examinait du coin de l'oeil
l'aubergiste, et se disait:
«Quelle figure de truand est-ce là?...»
En effet, l'homme avait fort mauvaise mine. De plus, il y avait deux
garçons dans l'auberge, luxe insolite pour ce malheureux bouchon perdu
en pleine campagne. Et ces deux hommes avaient, eux aussi, de ces
physionomies louches, qui inspirent tout de suite au voyageur la pensée
d'aller coucher ailleurs... Lorsqu'il eut fini de manger, Pardaillan
s'accouda à la table, les bottes au feu. L'aubergiste plaça sur la table
une chandelle fumeuse, et se retira.
Pardaillan vit qu'il était seul. Il était las. Sa pensée si vivante
d'ordinaire, et si méthodique, devenait lourde. Peu à peu, il
s'assoupissait. Et, comme il faisait un effort pour garder les yeux
ouverts, son regard, tout à coup, tomba sur un fragment de miroir
accroché devant lui.
Ce miroir réfléchissait la salle vaguement éclairée par le feu mourant
et par la chandelle. Comme il allait refermer les yeux, il vit dans le
miroir s'entrouvrir doucement la porte du fond de la salle.
La porte s'était ouverte sans bruit. Il sembla à Pardaillan qu'il
apercevait alors la figure louche de l'aubergiste, dont les yeux de
braise étaient fixés sur lui. Pardaillan s'immobilisa, le coude sur
la table, la tête sur la main. Pendant une longue minute, il eut la
sensation de ces yeux fixés sur lui par derrière.
Tout à coup, il vit que l'aubergiste se mettait en mouvement. Il devait
être pieds nus, car le chevalier n'entendit pas le moindre bruit. Et
voici que, derrière le maître de l'auberge, apparurent les deux garçons,
autres ombres silencieuses, sournoises. Et Pardaillan entendit ceci:
--Il dort... c'est le moment...
Pardaillan vit les trois ombres se glisser vers lui, et, à cet instant,
il lui sembla que quelque chose comme un couteau ou un poignard venait
de jeter une lueur soudaine, et que le bras de l'aubergiste se levait.
«Je crois en effet que c'est le moment!» pensa-t-il.
Au même instant, il se leva brusquement, se retourna et renversa la
table d'une violente poussée. Aux dernières lueurs de l'âtre, il vit
l'aubergiste, un couteau à la main et ses deux garçons portant des
cordes. Les trois hommes étaient demeurés pétrifiés de stupeur.
--Eh bien, fit Pardaillan qui éclata de rire, qu'attendez-vous pour
me garrotter, vous deux?... Et vous, est-ce bien le moment de me
saigner?...
En même temps, il s'élança et projeta ses deux poings en avant; les deux
garçons poussèrent un cri de douleur, et déjà Pardaillan se retournait
vers l'aubergiste, lorsque celui-ci, jetant son couteau, tomba à genoux
et s'écria:
--Grâce, monseigneur, je vous dirai tout!...
--Comment, tu me diras tout... tu n'avais donc pas seulement l'intention
de me voler?
--Monseigneur, j'avais l'intention de vous tuer! fit piteusement
l'aubergiste.
--J'entends bien. Mais pour me voler...
--Hum! sans doute... Mais aussi pour obéir à un gentilhomme qui m'a
payé.
--Ah! ha! voilà qui devient intéressant. Relève-toi, l'ami; et vous
deux, maroufles, disparaissez, car vous saignez du nez comme des gorets
égorgés...
Les deux garçons obéirent à cet ordre avec un évident plaisir et se
précipitèrent au dehors. L'aubergiste se releva en disant:
--Vous ne me ferez pas de mal?
--Si tu dis la vérité. Mais, si je m'aperçois que tu mens, je te coupe
les oreilles. Maintenant, rallume la chandelle et va chercher du vin...
L'aubergiste exécuta ces deux ordres avec promptitude.
--Parle, maintenant, dit Pardaillan, quand il fut installé devant son
verre plein.
--Eh bien, monseigneur, voici la vérité pure: j'ai vu, en effet, ce
gentilhomme dont vous m'avez parlé en arrivant...
--Quand cela?...
--Environ cinq heures avant vous.
--Il est entré, continua l'aubergiste, s'est assis à cette table même
que vous venez de renverser et, après m'avoir fait boire avec lui, il
m'a fait de Votre Seigneurie une si exacte portraiture que je vous
ai reconnu à l'instant même où vous avez mis pied à terre devant
l'auberge...
--Et alors?...
--Alors, il m'a affirmé que vous me demanderiez par où il était passé,
et il m'a donné trois écus pour vous répondre que je ne l'avais pas
vu...
--Soit! Mais je pense qu'il ne t'a pas chargé de m'assassiner? Car
c'est, au fond, un digne gentilhomme, incapable d'une méchante action...
--Lui! s'écria l'aubergiste. J'ai deviné tout de suite que ce
gentilhomme avait contre vous, une haine mortelle. Et, en effet, après
avoir longtemps tourné autour du pot, il a fini par sortir de sa
ceinture cinq écus d'or et m'a chargé, sinon de vous tuer, du moins de
vous blesser, de façon que vous soyez retenu une bonne quinzaine ici...
Pardaillan demeura silencieux quelques minutes. Discuter avec cette
brute lui parut oeuvre-inutile.
--Monseigneur, reprit timidement l'aubergiste, je pense que vous avez
confiance dans ce que je vous ai dit?... Je vous vois réfléchir... et...
--Et tu crois que je me demande si je ne dois pas achever de
t'étrangler? Eh bien, rassure-toi, je te donne vie sauve, à condition
que tu me dises par où il est parti.
--Ma foi, s'écria l'aubergiste, vaille que vaille, je vous dirai la
vérité. Car j'ai plus de sympathie pour vous que pour ce gentilhomme.
--Merci. Pourquoi?
--Parce que vous êtes l'homme le plus fort que j'ai jamais vu. Eh bien,
il m'a chargé de vous dire, au cas où vous me rosseriez au lieu de vous
laisser tuer... qu'il file sur Tours par le grand chemin qui passe à ma
porte.
--Tandis qu'au contraire?
--Il a repris le sentier qui rejoint la route de Beaugency...
--Y a-t-il, à Beaugency, un pont sur la Loire?
--Il y a le bac, monseigneur.
--C'est bien. Prépare-moi un lit, si c'est possible. Et, demain matin,
tu me réveilleras à l'aube.
L'aubergiste s'inclina et sortit. Dix minutes plus tard, il vint
annoncer à Pardaillan que son lit était prêt. Le chevalier suivit
l'homme et pénétra dans une chambre qu'il fut étonné de trouver assez
propre.
L'aubergiste montra à Pardaillan qu'il y avait un fort verrou à la
porte.
--Pourquoi faire? dit Pardaillan. Comment peux-tu me réveiller si je ne
laisse pas la porte ouverte?...
L'aubergiste se retira, ébahi.
Pardaillan connaissait les hommes, et il avait eu le temps d'étudier
l'aubergiste. Car, bien qu'il eût laissé sa porte ouverte, non seulement
cet homme ne fit aucune tentative contre lui, mais encore il monta la
garde toute la nuit, de crainte que ses deux acolytes n'essayassent
d'entrer. Pardaillan dormit donc tranquillement, sous la garde de
l'homme que Maurevert avait payé pour l'assassiner. Vers sept heures
du matin, il se remit en route, non sans avoir sondé une dernière fois
l'aubergiste:
--Mais enfin, lui dit-il en le quittant, pourquoi, pour un peu d'argent,
as-tu voulu tuer un homme qui ne t'a jamais fait aucun mal?
--Que voulez-vous, monseigneur, fit l'aubergiste, on ne mange pas tous
les jours à sa faim; la misère est dure. Pillé par les huguenots, pillé
par les catholiques, j'en suis tombé à essayer de tous les métiers.
--Y compris celui d'assassin à gages. Voici un écu pour toi, outre
l'écot que je t'ai payé.
En laissant l'aubergiste, perplexe, se demander à quel diable d'homme il
avait eu affaire, Pardaillan prit d'un bon trot le sentier qui lui avait
été indiqué.
Deux heures plus tard, il retomba donc sur le chemin qu'il avait quitté
la veille. Il piqua sur Beaugency.
Comme il passait près d'un gros bouquet de bouleaux et d'ormes, une
détonation éclata soudain, sur sa droite, et la balle de l'arquebuse
brisa une branche près de lui, Pardaillan sauta à terre et s'élança
sous bois, dans la direction de la fumée, qui, à vingt pas de là, se
dissipait lentement. Mais il eut beau battre les environs, il ne trouva
personne.
Qui avait tiré? Était-ce l'un de ces innombrables malandrins qui
infestaient les routes? Maurevert avait-il payé et aposté l'un de ces
brigands de grand chemin, en prévision que Pardaillan pût échapper à
l'aubergiste et retrouver sa piste? C'est ce qu'il était impossible de
savoir.
Il se remit donc en selle et se lança au galop jusqu'à ce qu'il se
trouvât en face de Beaugency. Comme on le lui avait dit, il y avait un
bac, à cet endroit. Le passeur se trouvait justement sur la rive où
était Pardaillan lui-même. Il n'eut donc qu'à embarquer. Et le passeur
commença à haler sur la corde.
Pardaillan l'interrogea. Un cavalier avait-il, la veille au soir,
franchi la Loire? Le passeur répondit qu'aucun cavalier n'avait franchi
le fleuve: mais que, se trouvant la veille au soir sur la rive gauche,
il avait été interpellé par un gentilhomme fait comme celui dont il
lui parlait; et que ce gentilhomme lui avait demandé si la route se
prolongeait bien jusqu'à Orléans...
«Bon, pensa Pardaillan, je rejoindrai par la rive droite Orléans, tandis
qu'il aura rejoint par la rive gauche.»
Mais, comme il songeait ainsi et qu'on se trouvait à ce moment au beau
milieu de la Loire, le passeur imprima au bac un mouvement si maladroit
que le cheval de Pardaillan fut précipité à l'eau.
Pardaillan était resté à cheval comme le faisaient les cavaliers pressés
sur ces larges bateaux plats. En sentant que son cheval s'enfonçait, il
se débarrassa vivement des étriers et l'accrocha à la crinière du cheval
qui, libre de ses mouvements se mit à nager vigoureusement vers la rive
droite.
Il n'y avait personne en vue, le bac abordant un peu au-dessous de
Beaugency. Pourtant, au moment où Pardaillan, ayant d'abord plongé,
revint à la surface et s'accrocha à la crinière, deux coups d'arquebuse
partirent de la rive droite, et le cheval, frappé à la tête, disparut
sous les flots.
Pardaillan plongea. Il éprouvait une colère furieuse, car il lui
semblait manifeste que les arquebusiers avaient été apostés par
Maurevert, et que le passeur était complice.
Il resta sous l'eau aussi longtemps qu'il put et, entraîné par un
courant très rapide, ne reparut à la surface que cinquante pieds plus
bas.
Un regard jeté sur la rive la lui montra déserte comme précédemment.
Dans ce même coup d'oeil, il vit que le passeur s'était arrêté au milieu
du fleuve et examinait cette scène sans manifester aucune intention de
lui porter secours. La complicité du passeur était évidente.
--Toi, murmura Pardaillan entre ses dents serrées, toi, tu me paieras ta
trahison!
Il nageait avec effort, gêné qu'il était par ses habits, mais, suivant
une diagonale allongée, il se rapprochait tout de même de la rive,
lorsque deux nouveaux coups de feu éclatèrent... L'eau, frappée par les
balles, rejaillit autour de Pardaillan. Alors, une rage s'empara de lui.
Il comprit qu'il fallait tout risquer et tenter d'aborder au plus tôt.
Il se mit à nager furieusement, coupant, cette fois, le plus droit qu'il
pouvait.
Une fois encore, après un temps pendant lequel les assassins avaient
rechargé leurs armes, deux détonations éclatèrent, sans qu'il fût
atteint... Il touchait presque au rivage et, en trois brasses, il prit
pied. Il s'élança, se secoua furieusement et regarda au loin dans la
direction des coups de feu. Mais il ne vit personne!... Alors, il se
dirigea vers Beaugency.
Dans la première auberge qu'il rencontra, il entra tout mouillé, et,
s'étant fait donner une chambre, se déshabilla et fit sécher ses
vêtements devant un grand feu... Lorsque Pardaillan se fut rhabillé, il
sortit de la petite ville, non sans avoir vidé, pour combattre l'effet
du bain, une bouteille de ce vin de Beaugency qui jouissait alors d'une
excellente réputation.