L scène qui va suivre se passe dans la nuit du 24 décembre 1588, en cet
hôtel si bien gardé où nous avons vu Maurevert assister à une réunion de
conjurés.
Au premier étage, un immense salon occupait presque toute la longueur de
l'hôtel, avec six fenêtres donnant sur la cour d'honneur. Précédant ce
salon se trouvait une pièce de modestes dimensions. C'est là que nous
pénétrons, vers dix heures du soir.
Une femme assise dans un fauteuil s'entretenait avec un homme debout
devant elle. L'homme venait de fournir une longue course. Ses habits
étaient tachés de boue. Il semblait très fatigué. Cette femme, c'était
Fausta. Cet homme, c'était un courrier qui arrivait de Rome.
--Je suis arrivé à Rome le 20 de novembre, porteur de vos instructions
orales et écrites. Faut-il vous dire quelles démarches j'ai dû faire?
--Passe, et arrive au principal. Sois bref et clair.
--Ce fut le cardinal Rovenni qui, au bout de trois jours, m'introduisit
auprès de Sixte. Je n'avais pas le choix des moyens et je dus accepter
l'aide que m'offrit le traître, dans l'espoir, sans doute, de se
réconcilier avec vous.
---Peu importe qui t'a aidé...
--Donc, je vis le pape. Je l'ai vu quatre fois de suite. La première
fois, lorsque je lui ai dit que j'étais votre envoyé, il commença par me
faire saisir et déclara que ma mort seule était un châtiment suffisant
de mon audace. Je fus jeté dans un cachot du château Saint-Ange... Là,
Sixte vint me voir le lendemain et, brusquement, me demanda ce que la
révoltée, rebelle, relapse, hérétique, pouvait avoir à lui communiquer.
Je lui répondis que j'apportais la paix, mais que je ne dirais rien tant
que je serais détenu prisonnier, et que, vous représentant, je voulais
traiter de puissance à puissance.
---Et que dit alors le vieux gardeur de pourceaux?
--Il me tourna le dos et sortit en disant: «Qu'il crève comme un
chien!...» Mais, le lendemain, des gardes m'ouvrirent le cachot. Je fus
conduit dans un oratoire où Sixte était seul. Il m'examina longtemps,
puis, d'un ton rude, il me dit; «Parle, tu es libre...» Alors j'exposai
votre renonciation. Je répétai vos offres. Il écouta attentivement. Je
l'assurai que, jamais, vous ne reviendriez en Italie, et que vous
feriez tous vos efforts pour sauvegarder sa puissance temporelle ou
spirituelle. Alors, il me demanda ce que vous attendiez en retour, et je
lui répondis: «Une chose unique, une bulle de divorce cassant le mariage
du duc de Guise et de Catherine de Clèves...» Il ne parut pas surpris...
Il me dit de revenir trois jours plus tard. Au jour dit, je me présentai
au Vatican, et je revis Sixte seul à seul... Alors il ouvrit une
cassette, en tira un étui d'argent. De l'étui, il sortit un parchemin et
le mit sous mes yeux... C'était la bulle de divorce... Puis il remit le
parchemin dans l'étui, et me tendit l'étui en me disant: «Je suis plus
confiant que ta maîtresse. Voici ce qu'elle me demande. Va me chercher
les papiers que tu m'as promis...» Je sortis alors du Vatican, et
bientôt je repris à franc étrier la route de France.
En achevant ce récit, l'homme mit un genou sur le tapis, comme il avait
fait devant le pape, sortit de son pourpoint un étui d'argent qu'il
portait attaché par une chaînette placée autour du cou, Fausta prit
l'étui sans que rien pût faire comprendre si elle était satisfaite, ou
simplement émue.
--C'est bien, dit-elle, retire-toi, et va te reposer. Tu as agi en
fidèle serviteur et en bon diplomate.
Seule, Fausta demeura pensive. Elle considérait cet étui d'argent d'un
regard morne et comme s'il eût contenu sa condamnation. Enfin, elle
l'ouvrit, en tira un parchemin scellé aux armes pontificales de
Sixte-Quint, et le lut attentivement par deux fois.
C'était bien ce que le messager avait annoncé: l'acte cassant le mariage
du duc de Guise et de Catherine de Clèves. Il n'y manquait que la
signature du duc.
Lorsqu'elle eut terminé cette lecture, Fausta appela. Sa suivante
Myrthis parut.
--Est-ce qu'il est venu? demanda-t-elle.
--Pas encore, répondit la suivante.
--Et le vieux Bourbon?
--Il ne doit venir qu'à onze heures et demie.
--Quand il arrivera, fais-le entrer où tu sais, ainsi que Mayenne et le
cardinal de Guise. Je pense que tout a été apprêté dans le grand salon?
Dès que le duc arrivera, fais-le entrer ici. Et les autres là...
Myrthis se retira. Fausta alla ouvrir la porte qui ouvrait sur le
grand salon. Deux flambeaux étaient allumés. Mais cette faible lumière
suffisait sans doute à Fausta, qui, de la porte, examina l'immense salle
déserte.
Alors, elle poussa un long soupir, referma la porte avec beaucoup de
soin, et revint se placer dans le fauteuil qu'elle occupait tout à
l'heure.
--Monseigneur le duc de Guise! annonça une voix.
Fausta releva lentement la tête et vit le duc qui s'inclinait devant
elle. Il était nerveux, agité. Cette fièvre spéciale qui saisit les
grands criminels au moment de l'action irréparable mettait une flamme
sombre dans son regard, et, sur son front couvert d'une ardente rougeur,
la large cicatrice de sa blessure apparaissait livide.
--Me voici à vos ordres, madame, dit le duc d'une voix où perçait une
sourde impatience. Mais vraiment n'eût-il pas mieux valu ne plus nous
voir jusqu'au jour...
--Jusqu'au jour où Henri III succombera, acheva la Fausta avec une
froideur glaciale. C'est-à-dire, continua-t-elle, jusqu'au jour ou je
dois unir ma destinée à la vôtre, duc!
Guise tressaillit. Voyant qu'il ne relevait pas les paroles qu'elle
venait de prononcer, Fausta reprit:
--Ainsi, mon duc, tout est prêt... grâce à moi. Le filet est bien tendu.
Valois doit mourir. J'ai distribué à chacun son rôle.
--Tout cela est vrai, madame, dit Henri de Guise, d'une voix altérée, et
ses sourcils se froncèrent. C'est vrai; là où nous autres hommes nous
hésitions, vous avez déployé l'audace froide et l'implacable méthode
d'une grande conquérante. Vous avez tout prévu, tout agencé dans les
moindres détails. Je le confesse, madame...
--Je voulais vous entendre dire ces vérités, dit Fausta. Mais vous
savez que ce n'est pas tout. Vous savez que j'ai envoyé un courrier à
Alexandre Farnèse. D'après les dates que j'avais prévues, Alexandre
Farnèse, à cette heure, est sûrement en France et marche sur Paris. J'ai
donc fait plus que de déblayer le trône: je vous donne une armée...
--C'est encore vrai, madame. Mais n'avons-nous pas déjà convenu ce que
nous devons faire de cette armée?
--Oui, réduire le Béarnais, ramener à vous les huguenots qui sont
de rudes soldats, entreprendre la conquête de l'Italie d'abord, des
Flandres ensuite...
L'oeil de Guise étincela.
--Ah! s'écria-t-il, tout cela je l'accomplirai, madame! Roi de France,
je me sens de taille à soulever un monde...
Fausta reprit doucement:
--Et moi, duc, quelle sera ma part?...
--Ceci n'est-il pas convenu aussi? Ne vous ai-je pas juré que vous
seriez reine dans ce royaume dont je serai roi?...
--C'est vrai, duc... mais quand?...
--Quand? fit le duc assombri. Dès que, roi de France, j'aurai répudié
Catherine de Clèves.
--C'est bien loin, duc!... Et puis, tenez, vous connaissez ma franchise.
J'ai peur... vous pouvez m'oublier...
--J'ai juré! dit le duc.
--Et moi, fit la Fausta dans un grondement terrible, je ne crois pas aux
serments des princes... Dites-vous seulement que j'ai appris à lire dans
le coeur des hommes...
--Et qu'avez-vous lu dans le mien? bégaya le duc avec un livide sourire.
--Que le poignard qui va frapper Valois peut aussi bien frapper
Fausta!...
--Madame...
--Que l'instrument peut être brisé quand il a servi!... Que ma part
peut vous sembler trop belle quand je vous aurai couvert de la pourpre!
Alors, vous n'aurez qu'un geste à faire pour me noyer dans ce sang d'où
émergera le trône sur lequel vous serez assis! Voilà ce que j'ai lu dans
votre coeur!...
--Madame... je vous écoute et n'en crois pas mes sens.
--Pourtant, c'est la vérité qui frappe vos oreilles. Duc, la minute est
effroyable pour vous. Je puis d'un mot vous rejeter à l'abîme. Valois,
si je veux, sera prévenu dans une heure... et demain, duc, ce n'est pas
sur le trône que vous monterez, c'est sur l'échafaud.
--Par le sang du Christ! rugit le duc partagé entre la fureur,
l'étonnement et l'épouvante. Que vous faut-il donc?...
--Ma part, dit simplement Fausta. Et toute ma part, à moi, tient dans ce
mot: oui ou non suis-je dès cet instant duchesse de Guise?...
--Ceci est insensé, madame! Catherine de Clèves est vivante encore!
--Oui... mais, si vous le voulez, Catherine de Clèves n'est plus votre
femme. Duc, voici la bulle de divorce qui casse votre mariage: c'est le
cadeau de noces que me fait, à moi, mon vieil ami Sixte-Quint, pape par
la grâce de Dieu!...
En même temps, Fausta ouvrit l'étui, en tira le parchemin, le déploya
et le tendit au duc de Guise. Celui-ci le saisit d'une main tremblante,
rapprocha violemment un flambeau et se mit à lire. Quand il eut
achevé sa lecture, quand il eut constaté que le parchemin aux armes
pontificales était parfaitement authentique, il le laissa tomber sur la
table et baissa la tête dans un morne silence. Le coup était terrible.
Fausta, sur la table, prit une plume, et la présenta au duc de Guise,
qui la saisit machinalement. Puis, posant son doigt à l'endroit du
parchemin réservé pour la signature de Guise, elle dit:
--Signez...
Le Balafré la considéra un instant avec des yeux hagards. Il était en
proie à une de ces rages froides qui, lorsqu'elles éclatent, tuent.
Non qu'il regrettât de répudier Catherine de Clèves qui le trompait et
faisait de lui le mari le plus ridicule de France, mais il se voyait
deviné par la terrible Fausta, et il était dès lors en son pouvoir.
Elle appuya son doigt sur le parchemin et répéta:
--Signez! Dans quelques minutes, il serait trop tard!
Le Balafré grinça des dents. Il se courba lentement sur la table, et, de
sa grosse écriture violente, signa!... Alors Fausta alla ouvrir la porte
du grand salon à double battant. Et le salon immense apparut, vivement
éclairé.
Au fond du salon, un autel avait été dressé... ce n'était plus un salon,
c'était une chapelle!... Sur l'autel, près du tabernacle, le vieux
cardinal de Bourbon attendait, prêt à célébrer la messe.
Le cardinal de Guise, le duc de Mayenne, la duchesse de Nemours, la
duchesse de Montpensier étaient assis dans des fauteuils et semblaient
attendre une cérémonie qu'ils connaissaient d'avance. Alors Fausta se
tourna vers le Balafré, atterré de ce qu'il voyait et devinait, et elle
dit:
--Duc, donnez la main à votre fiancée et conduisez-la à l'autel!...
Le duc, la rage au coeur, tendit sa main à Fausta...
Ils marchèrent à l'autel.
Le premier geste de Fausta fut de remettre au cardinal de Bourbon la
bulle de divorce. Et, alors, la messe commença... la messe de mariage
qui unissait Fausta au duc de Guise!...