Dans un de ces vieux hôtels comme il en existe encore à Blois, il y
avait en cette soirée une réunion brillante par la qualité des gens qui
la composaient, mais peu nombreuse. Les abords de cet hôtel étaient
soigneusement surveillés par une triple chaîne de sentinelles perdues,
c'est-à-dire de gentilshommes disposés de distance en distance.
Nous suivrons un homme qui, vers huit heures du soir, sortit de cette
mauvaise Hôtellerie où le malheureux frère Timothée avait fait son
dernier repas que, pour comble, il n'avait même pas eu le temps de
digérer. Cet homme, c'était Maurevert. Il s'avançait avec d'étranges
précautions. Sous son manteau, il tenait sa dague à la main. Il sondait
pour ainsi dire le terrain, et ne s'aventurait dans les opaques ténèbres
glaciales qu'avec la certitude de n'y être point heurté par quelque
ennemi ou truand.
Il faisait grand froid. Mais Maurevert essuyait la sueur qui coulait de
son front. Quelquefois, il haussait les épaules et murmurait:
--Je suis fou... Si c'était de lui que parlait la lettre du prieur, je
l'aurais déjà vu... j'ai battu Blois de fond en comble...
En même temps, Maurevert distingua une ombre qui barrait le passage de
l'étroite rue. Maurevert avait bondi; mais en reconnaissant que cette
voix, tout menaçante qu'elle fût, n'était pas celle qu'il attendait, il
se rassura aussitôt et répondit:
--Pourquoi ne passerai-je pas? Est-ce que Léa l'aurait défendu?
--Non, monsieur, si vous me dites chez qui vous allez.
--Je vais chez Myrthis, dit Maurevert.
Une fois encore, Maurevert fut arrêté dans la rue et donna un deuxième
mot de passe. Enfin, à la porte de l'hôtel où avait lieu la réunion que
nous avons citée, il échangea une troisième parole de reconnaissance.
Lorsque Maurevert fut à l'intérieur de l'hôtel, nul ne s'occupa de
lui: du moment qu'il était parvenu jusque-là, il devait connaître
parfaitement la maison. D'ailleurs, à peine le vestibule du
rez-de-chaussée franchi, Maurevert ne trouva personne pour le guider.
Mais il paraît qu'il n'avait nullement besoin d'être guidé, car il monta
hardiment le large escalier monumental qui s'ouvrait presque sur le
vestibule.
Cet hôtel paraissait désert. Il y régnait un profond silence.
Maurevert monta jusqu'au premier étage. Partout, même silence et mêmes
ténèbres.
Maurevert monta plus haut. C'est-à-dire qu'il gagna les combles. Là,
du fond du couloir, sortait une sorte de rumeur confuse comme celle de
plusieurs personnes qui parlent. Ce fut vers ce fond de couloir que se
dirigea Maurevert. Il aboutit dans une pièce, étroite, sombre, qui ne
devait guère être habitée que par les souris ou les araignées.
Maurevert alla jusqu'au fond de la pièce. Là, dans le mur, à peu près à
hauteur d'homme, il dérangea une brique. Et alors un rayon de lumière
tamisée passa par ce trou. Ce trou était masqué dans l'autre salle par
un treillis qui se confondait avec les tapisseries.
Nous avons dit que la réunion était peu nombreuse, mais qu'en revanche
elle était fort brillante par la qualité des gens qui s'y trouvaient.
C'était d'abord la duchesse de Nemours, accourue à Blois depuis peu. Les
trois frères: le duc de Guise, le duc de Mayenne et le cardinal. Puis le
duc de Bourbon. Plus la duchesse de Montpensier.
Au moment même où Maurevert dérangeait la brique, la duchesse de
Nemours, le cardinal de Bourbon, le duc de Mayenne et le cardinal
de Guise se retiraient. Il ne resta que le duc de Guise et Marie de
Montpensier. Celle-ci, alors, se dirigea vers une porte qu'elle ouvrit,
et dit:
--Vous pouvez entrer, messieurs...
Un certain nombre de gentilshommes, parmi lesquels Espinac et d'autres
pénétrèrent aussitôt dans le grenier.
--Nous sommes au complet? dit le duc.
--Il manque Maurevert, fit Maineville.
--Maurevert, s'écria la duchesse de Montpensier, je ne l'ai pas convoqué
et ne lui ai pas fait parvenir les mots de passe. Il a depuis longtemps
de singulières attitudes. Un homme à surveiller, messieurs...
Maineville eut une légère contraction des sourcils. Ce n'est pas
qu'il s'indignât de l'accusation portée contre son ami; mais il s'en
inquiétait, car il avait lui-même, dans la journée, donné les mots
à Maurevert. Cependant, il ne dit rien et garda pour lui ses
appréhensions.
--Messieurs, dit le duc de Guise, nous avons reçu des renseignements du
château. Il paraît qu'il y a chez Sa Majesté de forts soupçons contre
moi, et ce, malgré le serment que j'ai fait de bonne amitié au roi...
Que devons-nous faire en pareille occurrence?
--Qui quitte la partie la perd! s'écria aigrement la duchesse en agitant
ses ciseaux d'or.
--Cependant, madame, si l'illustre duc qui est le chef suprême de la
Ligue venait à périr, faute d'un peu de patience, que deviendrions-nous,
tous autant que nous sommes?... fit l'un des conjurés. Monseigneur, je
vous supplie de quitter Blois, dès demain, car je crois en mon âme et
conscience que le danger de mort, à cette heure, est aussi grand pour
vous que pour Valois...
--Neuilli, fit le duc, quand je verrais la mort entrer par cette
fenêtre, ce ne serait pas une raison pour que je sorte par cette porte.
Valois a des soupçons, mais il ne peut prendre contre moi aucune
résolution mortelle...
--Vous en prenez bien contre lui! Pourquoi n'en prendrait-il pas contre
vous?
--Il n'oserait! répondit Guise avec cette superbe assurance qui était le
fond de son caractère. Messieurs, ajouta-t-il, puis-je compter sur vous?
Tous étendirent la main.
--A la vie jusqu'à la mort! dit Bussi-Leclerc.
--Jusqu'à la mort! répétèrent les autres.
--Eh bien, puisqu'il en est ainsi, je dois vous dire que le jour et
l'heure sont désormais arrêtés et que rien maintenant ne saurait
empêcher Henri de Valois de succomber le 23 de décembre, à dix heures
du soir... rien! sauf une intervention du ciel. Voici comment il sera
procédé. C'est ce qui vient d'être arrêté entre mes frères et moi.
Chacun de vous, messieurs, est chef d'une compagnie de gentilshommes
dont vous aurez la liste à l'instant...
La duchesse de Montpensier remit à chacun des assistants une feuille de
papier sur laquelle étaient inscrits des noms.
--Messieurs, continua alors le duc, vous étudierez soigneusement ces
listes, et vous en ôterez de votre pleine volonté ceux qui ne vous
semblent pas décidés à mourir s'il faut mourir. Vous avez ainsi chacun
de trente à quarante gentilshommes sous vos ordres. Vous les préviendrez
dans l'après-midi du 23 décembre qu'ils aient à se tenir prêts à huit
heures du soir, à l'endroit spécifié pour chaque compagnie. Ces endroits
ne sont pas encore convenus, messieurs. Chacun de vous les connaîtra le
23 à midi...
Ils écoutaient en silence, en ces attitudes raidies que donne l'émotion
des choses irrévocables. Le Balafré continua:
--L'attaque se fera sur trois points; il y aura donc trois corps
d'attaque: un sous les ordres du cardinal, un autre dirigé par Mayenne,
et le troisième commandé par moi. Lorsque chacune de vos compagnies
seront réunies, à huit heures du soir, vous saurez avec quel corps
chacun de vous devra marcher.
Et avec une sorte d'ironie plus funèbre:
--L'exécution de ce plan nous a été inspirée par ce fait que les clefs
du château sont en notre pouvoir tous les soirs. Il n'y aura donc qu'à
entrer... et...
--Tuer! dit violemment Bussi-Leclerc... Tuer tout!... Mort du diable! la
belle tuerie que nous allons voir!
Maurevert avait assisté à toute cette scène, avait tout vu, tout
entendu. Aux derniers mots du Balafré, il comprit que la conférence
allait être terminée. Il remit donc en place la brique qu'il avait
dérangée, s'enveloppa de son manteau et s'éloigna rapidement. Dans le
vestibule, il eut à donner pour sortir un mot de passe qui n'était pas
celui qu'on donnait pour entrer.
La rue était libre. Maurevert regagna en courant son hôtellerie où il
entra sans réveiller personne, grâce à l'escalier extérieur. Il se
coucha à tâtons, sans allumer de flambeau, et le coude sur le traversin
de son lit, l'oreille tendue, il écouta...
Maurevert avait sagement fait de se hâter. En effet, après quelques mots
que Guise avait ajoutés, les conjurés s'étaient dispersés. Maineville,
en sortant du mystérieux hôtel, s'était dirigé en courant vers
l'hôtellerie où logeait Maurevert.
Il réveilla l'hôte à grand vacarme et se fit conduire aussitôt à la
chambre de Maurevert. La porte n'était pas fermée à clef. Il ouvrit
brusquement et entrant une lampe à la main, jeta un regard avide sur le
lit, comme s'il eût pensé n'y pas trouver Maurevert... Mais Maurevert
était là... profondément endormi.
Maineville referma la porte, posa sa lampe sur la table, et,
s'approchant du lit, examina un instant son compagnon d'armes dont il
était l'ami depuis si longtemps. Évidemment, Maurevert était couché
depuis le commencement de la soirée... Il dormait régulièrement d'un
sommeil paisible. Maineville songea:
«Je veux que le diable m'étripe si Maurevert songe à trahir. Et pourquoi
trahirait-il? Pauvre Maurevert! Après tout, il m'a rendu plus
d'un service, et je ne veux pas qu'il lui arrive de mal... Holà,
Maurevert!...»
Par un excès d'habileté, Maurevert, au lieu de se faire appeler
plusieurs fois, ouvrit les yeux à l'instant, et ne témoigna même pas de
surprise. Il se contenta de dire:
--Tiens! c'est toi?... Qu'y a-t-il?...
--Maurevert, fit Maineville, pourquoi n'es-tu pas venu à la réunion de
ce soir?
--Quelle réunion?...
--Eh! celle dont je t'ai donné les mots de passe, ce matin!...
--Ah! oui! Eh bien?... Pourquoi y aurais-je été... Est-ce que mon
absence a été remarquée?
--Oui, Maurevert, ton absence a été remarquée... par le duc.
--Eh bien, fit Maurevert en s'accoudant, tu peux dire au cher duc qu'il
remarquera mon absence plus d'une fois. Tiens! pourquoi ne suis-je pas
convoqué comme les autres?
--Sais-tu pourquoi tu n'as pas été convoqué?
--Non, je ne le sais pas! Et je ne donnerais pas un blanc pour le
savoir. Le duc, plusieurs fois déjà, m'a battu froid, puis il est
revenu. Il reviendra cette fois encore.
--Cette fois, c'est grave, mon ami; tu es soupçonné.
--Soupçonné?... Et de quoi donc?
--De tout et de rien, ce qui est bien pis qu'une accusation précise. On
dit simplement qu'il faut se défier de toi!... un conseil: tu avais fort
envie de voyager; eh bien, voyage.
--Excellent! Et quand, d'après toi, quand dois-je fuir?...
--Tout de suite. Dès cette nuit. Sur l'heure même, mon bon ami.
--Merveilleux! Et avec quoi voyagerai-je?
--Avec quoi?... Avec ton cheval, pardieu! Ton cheval, ta rapière et tes
pistolets d'arçon.
--Oui, mais avec quel argent? Est-ce avec les deux mille livres que le
duc me doit et qu'il me devra longtemps encore, hélas? Est-ce avec ma
paye d'officier qui est en retard de cinq mois?
Maineville eut une minute d'hésitation, poussa un soupir et proféra
enfin:
--Ecoute, j'ai quelque chose comme deux cents pistoles qui s'ennuient
dans mon portemanteau. Fais-les voyager, cela nous rendra service à tous
les trois: à toi qui auras de quoi voyager, aux pistoles qui verront du
pays, et à moi qui ne serai plus tenté de jouer à la bassette.
--Voilà donc, dit amèrement Maurevert, à quoi auront abouti dix ans de
bons services. Je suis obligé de fuir comme un vrai félon, comme un
traître!
--Je me charge de ta rentrée en grâce, dit Maineville, avec vivacité.
Je prouverai ton innocence. Et le danger écarté, tu reviendras. Est-ce
dit?... Pars-tu?...
--Il le faut bien, mort au diable!
--C'est bien. Dans vingt minutes, tu as les deux cents pistoles.
--Cent me suffisent. Je n'irai pas loin. J'irai... tiens: j'irai à
Chambord, et je t'attendrai là.
Maurevert s'habilla aussitôt, serra précieusement sur lui divers papiers
et notamment le bon de cinq cent mille livres payables le lendemain de
la mort de Guise. Bientôt Maineville parut. Il apportait les deux cents
pistoles. Maurevert en prit cent. Les deux amis s'embrassèrent, puis
descendirent ensemble.
--As-tu le mot de passe pour te faire ouvrir la porte? demanda
Maineville.
--Non... Je ne me souviens même pas de ceux que tu me donnas dans la
matinée.
--Catherine et Coutras. Et maintenant, adieu. Si par hasard il
t'arrivait un accident avant d'atteindre la porte, songe que tu ne m'as
pas vu...
Là-dessus, Maineville jeta un regard inquiet dans la rue pleine de
ténèbres, s'éloigna rapidement en se glissant le long des murailles.
Maurevert demeurait immobile jusqu'à ce qu'il fût bien sûr que son
ami s'était réellement éloigné. Alors à son tour, il se mit en route.
Seulement, ce ne fut pas vers les portes de la ville qu'il se dirigea,
mais vers le château. Il n'avait pas fait dix pas qu'il se frappa le
front et revint en grommelant:
--Imbécile! si je laisse mon cheval, Maineville saura que je ne suis pas
parti. Et s'il va demander demain matin si quelqu'un a franchi la porte
pendant la nuit?
Il sella et brida son cheval, sortit et marcha à pied jusqu'au château,
en traînant la bête par la bride. Un quart d'heure plus tard, il se
trouvait dans l'oratoire de la reine. Catherine de Médicis, réveillée
sur son ordre (car maintenant on lui obéissait d'après un mot convenu),
ne tarda pas à se montrer et l'interrogea du regard.
--Madame, dit Maurevert, je sais le jour et l'heure et comment la chose
doit se faire.
Catherine eut un tremblement d'émotion.
--Parlez, dit-elle, dévorant du regard celui qui portait une telle
nouvelle.
--Avant tout, fit Maurevert, je prierai Votre Majesté de faire sortir de
Blois dès cet instant même un officier quelconque qui devra monter le
cheval que j'ai laissé dans la cour carrée et se couvrir de ce manteau.
Il est essentiel pour moi que cet homme, quel qu'il soit, parte bientôt.
--Larchant! appela la reine.
Le capitaine entra, tandis que Maurevert se rejetait dans un coin
d'ombre.
--Larchant, dit Catherine, j'apprends qu'il y a des rassemblements de
huguenots du côté de Tours. Envoyez à l'instant même quelqu'un de sûr
pour voir ce qu'il en est et surveiller le pays une bonne huitaine.
Votre messager trouvera un cheval tout sellé dans la cour carrée... et
voici un manteau pour lui... Que dans cinq minutes il soit parti.
Larchant prit le manteau jeté sur un fauteuil et sortit passivement,
sans un mot.
--Maintenant, reprit Maurevert, maintenant que je sors de Blois et
que je fuis, il faut que Votre Majesté m'assure pour quelques jours
l'hospitalité dans le château.
--Ruggieri! appela la reine, décidée à donner entière satisfaction à
Maurevert.
Une minute s'écoula, et déjà Catherine fronçait le sourcil, lorsque
l'astrologue parut en disant:
--On vient de m'éveiller, et j'accours. Majesté.
--Ruggieri, où es-tu logé?
--Mais, fit l'astrologue étonné, dans les combles, c'est-à-dire le plus
loin possible de la terre et le plus près possible des étoiles.
--Es-tu souvent espionné là-haut?
Ruggieri sourit:
--Nul n'y vient qu'en tremblant; nul n'y vient s'il n'y est forcé.
Vous savez que je passe pour un esprit malfaisant, capable de jeter un
mauvais sort.
--En effet, dit Catherine. Mon bon Ruggieri, tu cacheras ce gentilhomme
dans tes appartements et il y sera mieux à l'abri de la curiosité que
dans l'appartement du roi...
Ruggieri fit un signe pour dire qu'il avait compris. A ce moment la
reine pâlit et s'affaissa dans un fauteuil. Ses yeux se révulsèrent. Un
tremblement mortel agita ses mains. Ruggieri s'élança vers elle, sortit
vivement un flacon de son aumônière et laissa tomber quelques gouttes de
son contenu sur les lèvres de Catherine. Bientôt celle-ci respira plus
librement.
--Tu vois! fit-elle avec un morne désespoir, c'est la fin qui
approche... Ruggieri, est-ce que je vais mourir? Dis-le sans crainte.
--Non! fit l'astrologue. Non, madame, rassurez-vous. La mort n'est pas
encore dans ce château...
--Je le crois, reprit la reine, qui sentait la vie lui revenir. Ce n'est
encore qu'une alerte. Mais je suis bien faible!
Catherine se tourna alors vers Maurevert, qui, pendant toute cette
scène, était demeuré immobile et silencieux.
--Eh bien, monsieur, dit-elle, vous pouvez parler maintenant...
Maurevert commença son rapport qui dura une heure environ et que
Catherine écouta la tête dans les deux mains sans donner le moindre
signe d'étonnement ou d'émotion. Quand Maurevert se tut, elle releva
lentement la tête et dit:
--Ruggieri, es-tu sûr que je puisse vivre encore jusqu'au 23 décembre?
--Je jure à Votre Majesté que cette année-ci mourra avant elle, dit
l'astrologue.
--Bon! fit-elle avec un pâle sourire, tu me donnes huit jours de plus
que je ne demandais... Allez, monsieur de Maurevert, suivez Ruggieri.
Vous serez bien caché là où il vous mettra!
La reine rentra dans sa chambre et se remit au lit avec les premiers
symptômes de la fièvre. Maurevert suivit Ruggieri, qui lui fit monter
des escaliers interminables et parvint enfin dans les combles.
L'astrologue conduisit son compagnon jusqu'à une chambre fort spacieuse
et fort bien meublée.
--On vous apportera vos repas ici, dit-il. Voici sur ce rayon des
livres, dans cette armoire quelques flacons de bon vin. Le jour, vous
aurez encore pour vous distraire cette fenêtre d'où l'on voit la Loire.
Mais faites attention que qui regarde peut être regardé...
Le lendemain, l'astrologue descendit pour prendre des nouvelles de la
reine, qui ne se ressentait plus, en apparence du moins, de sa crise
nocturne. En remontant chez lui, Ruggieri rencontra Crillon qui l'aborda
poliment, le salua et lui dit:
--Voici: pour des raisons que vous saurez plus tard, mais qui concernent
le service et la sûreté du roi, j'aurais besoin de cacher pour quelques
jours dans le château un homme à moi... un mien parent. Comme je sais
que vous vivez retiré et que nul ne vient vous déranger, j'avais pensé
que votre appartement ferait justement l'affaire...
Ruggieri fut étonné, mais ne manifesta pas son étonnement, et il se
contenta de penser:
--Bon. Je mettrai auprès de Maurevert le parent du brave Crillon, et
j'aurai deux hôtes au lieu d'un. Eh bien, j'accepte, ajouta-t-il tout
haut. Amenez-moi votre homme, capitaine.
--Et vous vous faites fort de le cacher?
--Autant qu'il sera en mon pouvoir, la présence de votre parent au
château ne sera connue de personne.
--Merci, mon digne astrologue.
--Enchanté de vous être agréable, mon digne capitaine.
Dans la journée, Crillon sortit du château et se rendit à l'hôtellerie
où il avait dîné avec Pardaillan. Comme il l'avait dit, le chevalier ne
bougeait plus de l'hôtellerie. Crillon le trouva qui vidait à petits
coups une bouteille de muscat d'Espagne. Pardaillan, en voyant entrer
Crillon, se contenta de prendre un verre qu'il posa devant le capitaine
et qu'il remplit.
--Savez-vous pourquoi je viens? demanda Crillon.
--Pour me dire que vous avez trouvé un moyen de m'introduire au château
et de m'y tenir caché?
--C'est cela même. Et quand vous voudrez...
--Pourquoi pas aujourd'hui?
--Si cela peut vous être utile.
--A moi, non!... Au roi, oui! Vous savez ce que je vous ai dit...
--Eh bien, fit Crillon, ce soir, à la nuit. Trouvez-vous donc sur le
coup de six heures devant la porte du château; je me charge du reste.
Le soir, à six heures, c'est-à-dire à la nuit noire en cette saison,
Pardaillan, soigneusement enveloppé, faisait les cent pas devant le
porche du château. Bientôt Crillon arriva.
--Nous allons entrer, dit le capitaine. Vous me jurez que...
--Je ne vous jure rien, interrompit Pardaillan. Je vous répète seulement
deux choses: la première, c'est qu'on veut tuer le roi; la deuxième,
c'est que je ne veux pas qu'on le tue.
--Venez!...
Crillon passa son bras sous celui de Pardaillan et, causant gaiement
avec lui, franchit le porche, tandis que les sentinelles lui
présentaient les armes. Ils montèrent par un escalier dérobé, et au
second étage seulement Crillon s'écria:
--Maintenant, nous sommes sauvés!
--Où allez-vous me cacher? demanda Pardaillan.
--Chez Ruggieri, fit Crillon. Vous pourrez vous faire tirer votre
horoscope, si le coeur vous en dit.
Lorsqu'ils furent arrivés dans les combles, Crillon poussa une porte, et
Pardaillan, dans la pièce sévèrement meublée, aperçut l'astrologue qui
lisait.
Crillon présenta le chevalier comme son parent, et il ajouta à l'oreille
de Ruggieri qu'il comptait fort sur ce parent-là pour le service du roi.
Puis il se retira.
Ruggieri avait jeté sur Pardaillan un vif et profond regard. Mais soit
que la physionomie du chevalier eût bien changé depuis seize ans, soit
que l'âge eût diminué en lui la faculté de se souvenir, il ne reconnut
pas l'homme du Pressoir-de-Fer... celui dont jadis il avait essayé de
faire couler le sang pour l'oeuvre de transfusion hermétique.
--Venez, monsieur, se contenta-t-il de dire.
Et il le conduisit dans une chambre voisine en lui disant:
--Vous êtes ici chez vous. Cette porte donne sur mon cabinet de travail
que nous venons de quitter; celle-ci donne sur le couloir; cette
troisième, enfin, est condamnée et donne sur une chambre semblable à
celle-ci. A ce propos, si vous tenez absolument à garder le secret
rigoureux, je vous engage à ne pas faire de bruit, car justement, dans
cette chambre, j'ai logé un gentilhomme qui, comme vous, se cache
quelques jours dans le château.
Là-dessus, Ruggieri salua et s'en alla.
--Tiens! songea Pardaillan, qui peut être ce gentilhomme qui comme moi a
besoin de se cacher ici?