AUX APPROCHES DE NOËL (suite)

Le soir de ce jour où des décisions suprêmes furent prises chez le roi,

nous pénétrons dans une auberge d'assez pauvre apparence, qui avoisine

le château, et qui s'appelait à cause de cela l'hôtellerie du Château.

Dans une chambre du premier étage, le chevalier de Pardaillan allait et

venait, à la lueur d'une chandelle fumeuse qui semblait n'être là que

pour mieux montrer les ténèbres. Cependant, la table était dressée et

toute servie, comme si Pardaillan eût attendu un convive. C'est-à-dire

que sur cette table, il y avait de quoi apaiser la fringale de trois ou

quatre bons mangeurs. Pardaillan était ainsi prodigue et outrancier dès

qu'il traitait quelqu'un.

Ce quelqu'un arriva enfin, et Pardaillan appelant une servante fit

aussitôt renforcer l'éclairage par deux ou trois flambeaux. Alors, à la

lumière plus vive qui inonda la chambre, le visiteur de Pardaillan--son

convive--apparut, et ayant laissé tomber son manteau, montra les rudes

moustaches et le front cicatrisé couturé de balafres, et le regard loyal

du brave Crillon... c'était Crillon qui rendait visite à Pardaillan!

Pourquoi! dans quel but?... Nous allons le savoir.

Le matin, Crillon, comme on l'a vu, avait quitté la chambre royale,

pour ne pas assister aux préparatifs d'un guet-apens qu'il réprouvait.

Crillon avait soigneusement visité les postes. Il renforça les points

faibles. Il doubla le nombre des patrouilles. En sorte qu'à partir de ce

moment, le château ne retentit plus que du pas des soldats et du bruit

des armes.

Lorsqu'il eut donné les mots d'ordre et changé les consignes, Crillon

sortit du château dans l'intention d'en faire le tour et de s'assurer

qu'aucun coup de main n'était possible. Comme il quittait l'esplanade

qui s'étendait devant le porche, il s'aperçut qu'on le suivait à

distance. Il s'arrêta en fronçant les sourcils.

Cependant, l'homme qui semblait le suivre s'était rapproché de Crillon

et marchait droit sur lui, enveloppé dans sa cape jusqu'aux yeux, car le

froid était violent, et un petit vent du nord balayait le plateau.

--Parbleu, monsieur, dit Crillon quand l'inconnu ne fut plus qu'à deux

pas, est-ce à moi que vous en voulez?

--Oui, sire Louis de Grillon, fit tranquillement l'homme.

Mais en même temps, cet homme laissa son visage à découvert et se mit à

regarder Crillon en souriant. Crillon le reconnut aussitôt et tendit sa

main d'un mouvement cordial.

--Le chevalier de Pardaillan! s'écria-t-il...

--Lui-même, capitaine, et qui court après vous... pour vous rappeler une

promesse que vous me fîtes...

--Laquelle?

--Celle de me présenter au roi.

--Ah! par la mortboeuf, ce n'est pas trop tôt! fit Crillon avec un large

sourire de bienveillance. Peu m'importent les motifs pour lesquels vous

avez besoin de voir le roi. Il suffit que vous souhaitiez être présenté

à Sa Majesté. Ce sera fait. C'est moi qui m'en charge. Seulement, je

dois vous prévenir d'une chose... c'est que si vous ne connaissez pas

le roi, le roi vous connaît parfaitement. Je lui ai dix fois raconté la

manière dont vous m'avez aidé à sortir de Paris. Mordieu! ce fut un beau

fait d'armes! Je vous vois encore levant haut votre rapière et donnant

le signal de la marche en avant. Je vous entends encore crier:

Trompettes, sonnez la marche royale!...

--Vous me voyez bien content de votre amitié, fit gravement le

chevalier; bien content et bien honoré, car ce n'est pas en vain qu'on

vous appelle le Brave Crillon. Donc, puisque cela vous agrée, je vous

attendrai ce soir en mon hôtellerie dont vous voyez d'ici l'enseigne.

--L'hôtellerie du Château, fit Crillon; je connais cela; on y boit

d'excellent Andrésy.

--A quelle heure vous attendrai-je?

--Mais entre le service de jour et le service de nuit, c'est-à-dire que

je serai libre environ de six à sept heures du soir. Nous arrêterons le

jour où vous désirez être présenté à Sa Majesté...

Là-dessus les deux hommes se serrèrent les mains, et Crillon continua sa

ronde autour du château.

Cependant, Pardaillan était rentré à l'hôtellerie. Dans sa chambre, un

homme l'attendait, assis auprès du feu qu'il regardait fixement, comme

s'il eût cherché dans les braises ardentes un signe quelconque de sa

destinée. Cet homme, c'était Jacques Clément. Il portait ce costume de

drap noir que nous lui avons vu et qui lui donnait une sorte d'élégance

funèbre. A l'entrée de Pardaillan. le moine releva vivement la tête et

sourit.

--Savez-vous qui je reçois à dîner ce soir? fit Pardaillan.

--Comment le saurais-je, mon ami?

--Crillon. Le brave Crillon en personne. C'est-à-dire le gouverneur du

château de Blois.

Négligemment, il ajouta:

--Crillon doit me présenter au roi...

Jacques Clément tressaillit, regarda fixement le chevalier comme pour

l'interroger, puis baissant sa tête pensive:

--Pardaillan, dit-il, il se passe en ce moment des choses que je ne

comprends pas. Pardaillan, qu'est-ce que le frère portier des jacobins

était venu faire à Blois?

--Ça, je n'en sais rien, mon ami...

--Pardaillan, qui a tué frère Timothée?

--D'abord, êtes-vous bien sûr que le cadavre des fossés fût celui de ce

digne moine?

--Parfaitement sûr, et vous-même, Pardaillan, l'avez reconnu, bien que

vous n'ayez vu cet homme que peu d'instants...

--Oui, ce fut lui qui me conduisit à vous.

--Rien ne m'ôtera de l'idée, reprit Jacques Clément, que le frère

portier courait après moi et avait des instructions à me donner. Qui

sait si ce qui m'arrive aujourd'hui n'eût pas été évité si j'avais vu le

moine avant sa mort...

--Tout s'arrangera! fit Pardaillan avec un sourire.

--Tout peut s'arranger, en effet, dit Jacques Clément! d'une voix morne,

tout, excepté les désespoirs d'amour. Ah! si vous aviez vu de quel air

de mépris elle m'a reçu!...

--La duchesse de Montpensier?

Jacques Clément ne parut pas avoir entendu. Il avait laissé tomber sa

tête dans ses mains, et, le regard fixé sur le feu dont les reflets

coloraient sa tête pâle, il songeait. Ce fut d'une voix amère qu'il

continua:

--On n'a plus besoin de moi, Pardaillan! J'ai hésité à frapper, et on me

rejette. Tout m'échappe à la fois: et l'amour et la vengeance.

--Je comprends que l'amour vous échappe, dit Pardaillan. D'après ce que

vous m'avez raconté de votre visite, cette jolie diablesse que vous

appelez un ange vous a quelque peu malmené. Laissez-moi vous dire que

vous n'y perdez pas grand-chose, si toutefois vous la perdez...

---Que voulez-vous dire? balbutia Jacques Clément.

--Que vous ne la perdez pas--malheureusement pour nous--, qu'elle vous

reviendra!...

--Oh! si cela était! Si je pouvais revivre!... la revoir!... l'aimer

encore!

Les deux hommes déjeunèrent ensemble. Ou plutôt Pardaillan mangea pour

deux. Quant à Jacques Clément, il était plongé en des idées funèbres, et

bientôt, selon ce qui avait été convenu, il se retira dans sa chambre.

Pardaillan s'assit près du feu et se mit à méditer profondément.

Il prenait des notes sur un morceau de papier; il raturait; il

recommençait. Quand enfin il eut fini ce singulier travail, il relut

avec un sourire de complaisance et murmura:

--Je crois que ce ne sera pas trop mal ainsi.

Ce que Pardaillan venait de méditer avec tant d'attention, c'était

le menu du dîner du soir. Il appela donc l'hôte et lui donna les

instructions nécessaires pour que ce menu fût exécuté scrupuleusement.

Aussi, lorsque Crillon apparut, la table était toute dressée et servie.

--Ah! ah! s'écria le brave Crillon, il paraît que vous me voulez traiter

comme un prince.

--Non pas, dit Pardaillan, car alors je ne me fusse pas mis en frais...

Asseyez-vous donc ici, mon cher sire, le dos au feu, et moi là, devant

vous.

Crillon obéit en prenant la place que lui indiquait Pardaillan. Nous

n'en suivrons pas les péripéties, nous contentant de noter l'entretien

des deux convives... En effet, en même temps que Crillon, bon mangeur,

bon buveur, attaquait les victuailles, Pardaillan attaquait son hôte par

ces mots jetés froidement et tout à coup:

--A propos, messire, vous savez qu'on veut tuer le roi?... On dirait que

cela vous étonne?

--Cela ne m'étonne pas, mon digne ami; seulement, je dois vous prévenir

que si on vous entend parler ainsi, et cette auberge est un nid à

espions, votre tête sera fort menacée...

--On ne nous entendra pas, dit Pardaillan qui sourit; nous sommes

parfaitement seuls. Or, si l'on veut tuer le roi, je ne veux pas que le

roi soit tué!

--Mais enfin, dit Grillon abasourdi, comment savez-vous qu'on veut tuer

notre souverain?

--Je vois qu'il faut satisfaire votre curiosité. Sachez donc que j'ai

assisté à la dernière réunion des gens qui veulent assassiner le roi.

--Qui sont ces gens? fit Crillon devenu pâle.

--Messire, si vous ne saviez pas leurs noms, je ne vous les dirais pas;

mais comme vous les savez aussi bien que moi, je vous en dirai un qui

les résume: le duc de Guise...

--Et vous dites, reprit Crillon qui ne songeait plus ni à boire ni a

manger, vous dites que ces gens se sont réunis?...

--Pour décider la mort du roi, oui!...

--Et que vous avez tout vu, tout entendu?...

--C'est uniquement pour cela que je vous ai cherché, mon cher Crillon,

et c'est aussi pour cela que je vous ai prié à dîner, outre le plaisir

et l'honneur de vous avoir à ma table.

Crillon demeura pensif quelques minutes.

--Voilà donc, reprit-il tout à coup, pourquoi vous voulez être présenté

au roi?

--Fi! monsieur... je ne suis pas un prévôt pour aller raconter à Sa

Majesté ce que j'ai pu entendre. M. de Guise veut tuer le roi. C'est son

affaire... Et cela ne me regarde pas. Mais ce qui me regarde, c'est que

je ne veux pas que le roi soit tué, et c'est pourquoi j'interviens...

Je veux vous persuader simplement que je puis et que je dois sauver Sa

Majesté, si toutefois vous m'y aidez... et vous ne pouvez m'aider que

d'une seule manière: en me présentant... non pas au roi, comme je

le disais, mais chez le roi... En me cachant ou sans me cacher, peu

importe. Seulement, il est certain que si le duc de Guise ou quelqu'un

des siens me voit rôder autour des appartements royaux, cela pourra

peut-être contrarier mon projet...

--Savez-vous, dit Crillon, que c'est bien grave ce que vous me demandez

là?

--J'ai commencé par proclamer moi-même la gravité de la chose...

ainsi!...

--Savez-vous qu'en somme je ne vous connais pas beaucoup?

--Oui, mais moi, je vous connais, et c'est l'essentiel... Parlez sans

crainte de me vexer...

--Eh bien, mon cher, vous auriez envie de tuer le roi que vous n'agiriez

pas autrement.

--Dame... je comprends et approuve votre doute... Seulement, je vous

préviens que, si vous ne m'introduisez pas au château, je serai force

d'y entrer tout de même et malgré vous. Or, dans une embuscade de ce

genre, j'eusse préféré vous avoir comme ami...

--Et aussi le suis-je, par la mortboeuf! Voyons. Je me fie à vous

entièrement. Que voulez-vous?

--Entrer au château aux jour et heure qui seront nécessaires, y entrer

secrètement, et être placé de telle sorte que, pour arriver au roi, il

faille d'abord me rencontrer.

--Je m'y engage sur ma parole, dit Crillon. Seulement, comment serai-je

prévenu de ce jour et de cette heure?...

--Je vous enverrai quelqu'un de confiance.

Sept heures approchaient; Crillon se leva en disant:

--Voici le moment d'aller établir le service de nuit... Si, avant de

recevoir la visite de votre homme de confiance, j'avais besoin de vous

voir ou de vous parler?...

--Ici, mon cher capitaine. Je n'en bouge pas.

Les deux hommes se serrèrent une dernière fois la main en s'assurant de

leur mutuelle estime. Lorsque Crillon fut parti, Jacques Clément entra.

--Vous avez entendu? demanda Pardaillan.

--Tout, dit Jacques Clément. Entendu et compris.

Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue · 第 64 / 95 题