LES FOSSÉS DU CHÂTEAU

Or, en ce même dimanche dont nous venons d'esquisser la soirée, tandis

que se passaient les événements que nous venons de raconter, une autre

scène bien différente se déroulait dans une autre partie de la ville.

Vers quatre heures et demie, en effet, c'est-à-dire à l'heure où la

nuit commençait à tomber et où, déjà, le crépuscule s'étendait sur la

campagne de Blois, un moine monté sur une mule s'approchait au petit

trot de la porte de la ville. Ce moine n'était autre que le frère

portier du couvent des jacobins, celui-là même que le prieur Bourgoing

avait chargé d'une mission de confiance pour la duchesse de Montpensier.

Frère Timothée avait plus d'une fois déjà servi de messager au prieur

Bourgoing, et il avait mainte expédition sur ses états de service.

C'était un ancien reître qui avait fait les guerres de religion et

n'avait pas encore tout à fait dépouillé le vieil homme. C'est-à-dire

qu'il avait conservé des habitudes de paillard, qui lui avaient été fort

chères dans sa jeunesse.

Lorsqu'il arriva en vue de Blois, par une brumeuse soirée de novembre,

le soleil venait de se coucher, et la nuit venait rapidement, en sorte

qu'il entra dans la ville comme on allait fermer les portes.

Notre homme avisa une auberge qui se trouvait placée, par son enseigne,

sous la protection du grand saint Matthieu. Mais, ayant jeté par la

fenêtre grillée du rez-de-chaussée un coup d'oeil dans la grande salle,

il poussa un soupir en constatant que cette auberge n'était point le

fait d'un pauvre moine.

Autour des tables chargées de venaisons fumantes, de pâtés, de volailles

dorées, de cruches de vin, une quarantaine de gentilshommes avaient

pris place, et, jurant, sacrant, pinçant les servantes, riant à gorge

déployée, s'interpellant les uns les autres, faisaient joyeuse

ripaille. Ces gentilshommes étaient tous de la suite de Guise, et leur

conversation qui roulait tantôt sur les états généraux, tantôt sur le

roi lui-même, était pleine de sous-entendus menaçants à l'adresse de

Henri III.

Le moine n'entendait rien. Mais il voyait les visages illuminés par le

vin, les pourpoints qui se dégrafaient, les mâchoires qui fonctionnaient

avec frénésie, et il se disait:

--Ce doit être bien bon!...

A ce moment, comme il poussait un deuxième soupir et qu'il allait se

remettre en quête d'une auberge plus modeste, il tressaillit, et ses

yeux se fixèrent sur un gentilhomme qui, assis à l'écart à une table où

cinq ou six couverts étaient dressés, attendait sans doute des convives

pour commencer à dîner.

--Que vois-je? murmura le moine. Ne serait-ce pas ce bon M. de

Maurevert? C'est bien lui, de par saint Matthieu, patron de cette

auberge!... Je puis très bien me confier à M. de Maurevert qui est un de

nos fidèles, un intime du révérend Bourgoing; je vais lui demander où je

pourrai bien trouver la duchesse de Montpensier... Et comme il m'estime,

peut-être m'invitera-t-il à partager avec lui les choses succulentes

dont, selon toute vraisemblance, il va se nourrir ce soir... Allons!...

Cela dit, frère Timothée, qui en sa double qualité d'ancien reître et de

moine était doublement imprudent, attacha sa mule à l'un des anneaux du

perron, entra majestueusement dans la salle et, le visage épanoui se

dirigea droit sur Maurevert.

Maurevert, qui, en effet, était en relations suivies avec le prieur

Bourgoing, de même que les gentilshommes du service de Guise, reconnut

parfaitement le frère portier des jacobins.

--Ah! monsieur le marquis de Maurevert, commença le moine, la bouche en

coeur et les yeux luisants.

--Je ne suis pas marquis, fit Maurevert.

--Monsieur le baron, alors, je suis bien heureux...

--Je ne suis pas baron, interrompit Maurevert.

Le moine, qui avait mis dans sa tête que Maurevert paierait l'écot de

son dîner, ne se laissa pas intimider par cet accueil sévère. Tirant

donc à lui un escabeau, il s'assit sans y être invité.

--Mon gentilhomme, dit-il, je suis sûr que le révérend Bourgoing

serait bien heureux s'il apprenait, en ce moment, en quelle excellente

compagnie je me trouve. Pare celle-là! ajouta Timothée en lui-même.

En effet, Maurevert, qui, devant l'insistance du moine, fronçait déjà

les sourcils et s'apprêtait à lui faire rudement sentir la distance qui

sépare un frocard d'un gentilhomme, se dérida soudainement au nom de

Bourgoing et prêta l'oreille.

--Est-ce donc à dire, fit-il, en essayant de démêler les intentions du

frère portier, que le prieur vous adresse à moi?...

--Pas tout à fait... mais presque... Daignez permettre, mon gentilhomme,

je meurs de soif.

En même temps, Timothée remplit un gobelet jusqu'aux bords et le vida

d'un seul trait.

--A votre santé, à celle de la Ligue, murmura-t-il en clignant de

l'oeil, et à la mort du tyran!...

Maurevert tressaillit... Il se pencha vers le moine et d'une voix basse,

rapide:

--Est-ce pour cela que vous venez à Blois?...

Timothée, encore, cligna de l'oeil, réponse qu'il jugeait apte à

concilier son désir de bien dîner et sa complète ignorance de la mission

dont il était chargé... il portait une lettre, voilà tout. Mais cette

réponse, Maurevert l'interpréta dans le sens de l'affirmative.

Sa haine contre le duc de Guise, plus encore que le désir de passer

le plus tôt possible chez le trésorier royal lui faisait souhaiter

ardemment la mort du duc.

On conçoit l'intérêt énorme que prit tout à coup à ses yeux frère

Timothée, envoyé de Bourgoing, c'est-à-dire d'un ligueur enragé.

--Buvez, puisque vous avez soif, dit-il d'une voix très adoucie.

--Je ne meurs pas seulement de soif, mais aussi de faim. Songez donc,

messire, que j'ai fait en moins de quatre jours le voyage de Paris à

Blois... Cette fois, songea-t-il, tu m'invites à dîner!

Et un troisième clignement des yeux indiqua toute l'importance de la

mission que le moine venait remplir à Blois.

--C'est donc bien pressé? fit Maurevert qui pâlit à cette idée que

Guise, peut-être, allait agir le premier... Au nom des grands intérêts

que vous connaissez, si vous m'êtes envoyé, je vous somme de parier. Et

si ce n'est pas moi que vous cherchez, je vous en prie...

--Mon cher monsieur de Maurevert, dit le moine, c'est bien vous que je

cherchais, car voilà quatre heures que je cours après vous. Le révérend

prieur m'a expressément recommandé de ne rien faire sans vos amis. Je

parlerai donc. Mais je vous avoue qu'avant dîner, mes idées ne sont

jamais bien nettes...

--Venez! dit Maurevert qui, tout à coup, se leva et gagna rapidement la

porte, de façon qu'on vît qu'il ne sortait pas en compagnie du moine.

Frère Timothée demeura un instant abasourdi, jeta un dernier regard

navré du côté de la cuisine, acheva par acquit de conscience le pot de

vin qui était devant lui, et sortit à son tour sans avoir été autrement

remarqué. Dans la rue, il détacha sa mule et, mélancolique, s'apprêta à

suivre Maurevert qui l'attendait.

--Je veux vous traiter, dit Maurevert, selon vos mérites, c'est-à-dire

beaucoup mieux qu'en cette auberge. Suivez-moi donc à quelques pas, car

il importe qu'on ne nous voie pas ensemble, vous comprenez?

--Si je comprends! s'écria Timothée qui prit au même instant une figure

rayonnante.

La nuit était tout à fait venue. Les rues étroites de Blois étaient

plongées dans les ténèbres que le brouillard faisait plus intenses.

Maurevert montait une ruelle escarpée, pavée de cailloux pointus

destinés à aider la descente des chevaux.

«Si cet imbécile est porteur de quelque ordre grave, je le saurai,

réfléchissait Maurevert. Et je préviendrai la vieille Médicis. Alors, de

deux choses l'une: ou c'est le roi qui agit le premier, ou c'est Guise

qui tue Valois. Dans le premier cas, j'aurai rendu un immense service

à la monarchie, et il faudra bien qu'on m'en tienne compte. Dans le

deuxième cas, j'en serai quitte pour attendre une nouvelle occasion de

prouver à Guise qu'on ne me traite pas impunément comme un valet. Et

comme il ne sait rien, comme il ne peut rien savoir, je demeure son

intime!»

Maurevert s'arrêta devant une auberge de médiocre apparence. C'est là

qu'il avait son logis. Timothée fit la grimace et soupira:

--L'auberge du Grand-Saint-Matthieu me paraissait infiniment

respectable.

--Ne vous fiez pas aux apparences, ricana Maurevert d'un ton qui, un

instant, donna le frisson à Timothée. Je vous ai promis de vous traiter

selon vos mérites, et je vous jure que vous le serez. Entrez donc,

faites mettre votre mule à l'écurie, puis traversez la salle, montez

l'escalier qui se trouve au fond, et faites-vous donner la chambre n° 3.

Timothée commençait à se repentir d'avoir suivi Maurevert. Il éprouvait

un étrange malaise. En somme, il eût bien voulu s'en aller, quitte à mal

dîner. Mais la rue était déserte. Maurevert le surveillait.

Il se conforma donc aux instructions qu'il venait de recevoir.

L'hôtesse le conduisit à la chambre n° 3, et se retira en emportant la

bénédiction du moine qui demeura seul. Une demi-heure se passa.

«Est-ce que, par hasard, se demanda le moine, ce M. de Maurevert se

moquerait de moi?»

A ce moment la porte s'ouvrit, et Maurevert parut, en mettant un doigt

sur sa bouche. Le moine se contenta de suivre Maurevert qui, par un

deuxième geste, l'invitait à venir avec lui.

Le gentilhomme traversa le couloir sur lequel s'ouvraient diverses

chambres de l'hôtellerie, et pénétra dans le logement situé juste en

face de celui du moine. Dès lors, le visage du frère Timothée rayonna

plus que jamais, et de rubicond qu'il était, devint incandescent.

En effet, au beau milieu de cette pièce où Maurevert venait d'entrer,

une table toute dressée offrait aux regards les éléments d'un dîner

près duquel ceux du Grand-Saint-Matthieu n'eussent été que de simples

hors-d'oeuvre.

--Mon cher hôte, dit Maurevert, asseyez-vous, et usez sans façon d'une

hospitalité qui vous est offerte de même...

--En ce cas, je me débarrasserai de ce froc qui me gêne pour manger!

En même temps, le digne frère portier, ayant jeté son froc en travers du

lit, apparut en jaquette de cuir et s'assit résolument, le couteau au

poing, jetant sur un pâté un regard de défi.

--Attaquons! dit Maurevert... Mais je vois que vous avez conservé

quelques habitudes de votre ancien métier, puisque vous portez jaquette

de cuir. Vous avez donc été soldat avant d'être jacobin?...

--Saint-Denis, Jarnac, Moncontour, Dormans, Couras... énuméra le moine

en brandissant son couteau.

Le repas se continua parmi ces propos et d'autres. Tout à fait revenu

de ses préventions, le moine mangeait comme deux hommes raisonnables et

buvait comme quatre.

Le moment vint où Maurevert s'aperçut que son convive était juste dans

l'état d'esprit où il avait désiré.

--Et vous disiez donc, commença-t-il, que le révérend Bourgoing vous

adressait à moi?

--Pas tout à fait; je suis venu voir la duchesse de Montpensier.

--Pourquoi? demanda Maurevert, en débouchant un nouveau flacon.

--Pourquoi? bredouilla frère Timothée. Je n'en sais rien.

--Diable! Je suppose que, pourtant, ce n'est pas pour lui faire une

déclaration d'amour?

--Eh! eh!... je pourrais plus mal tomber! fit le moine avec

l'outrageante fatuité des ivrognes. Mais enfin, la vérité est que je lui

porte une lettre et que j'ignore ce qu'il y a dans cette lettre, et que

j'ignore où et quand je pourrai rencontrer la duchesse, et que j'ai

compté sur vous pour...

--Remettre la lettre? Je m'en charge!

--Non, non, s'écria le moine. Le très révérend Bourgoing m'a dit:

«Timothée, plutôt que de parler à qui que ce soit de cette lettre,

arrachez-vous la langue!...»

--Mais puisqu'il vous a dit de m'en parler!

--Il a ajouté, continua le moine qui, pris à son propre mensonge,

jugea convenable de ne pas entendre cette interruption... il a ajouté:

«Timothée, plutôt que de vous laisser prendre cette lettre, faites-vous

tuer. Mais avant de mourir, avalez-la!» Je ne puis donc, mon

gentilhomme, ni vous montrer ni vous remettre cette missive qui est là,

cousue à l'intérieur de mon froc...

--Alors, que voulez-vous de moi?

--Mais... que vous me conduisiez à la duchesse...

--Diable!... Ce sera difficile, car, sûrement, elle dort en ce moment...

--Aussi n'ai-je pas dit ce soir, tout de suite... Il suffira que je la

puisse voir après-demain...

--Il sera trop tard, fit Maurevert en secouant la tête.

--Demain matin, alors!

--Trop tard encore!... La duchesse quitte Blois demain matin. Je le

tiens de M. le duc de Guise lui-même Bah! vous en serez quitte pour

attendre son retour. Car le duc m'a affirmé qu'elle ne serait pas plus

d'un mois ou deux absente...

--Trop tard! trop tard! gémit le moine en faisant le geste de s'arracher

les cheveux. Que vais-je dire au révérend?... Il va me chasser! ou

peut-être, pis encore!

--C'est probable, dit froidement Maurevert. Mais voyons, votre chagrin

me fend le coeur. Peut-être y a-t-il un moyen de tout arranger... Ce

serait de voir la duchesse tout de suite. Je suis assez bien en cour

pour prendre sur moi de la faire réveiller.

--Partons! dit le moine. Où demeure la duchesse?

--Près du château, répondit Maurevert, Allons, remettez votre froc, et

prenez courage: je me charge de tout.

--Mais comment allons-nous sortir?

--Vous l'allez voir, dit Maurevert qui, traversant le couloir après

avoir éteint les flambeaux, pénétra dans la chambre qui portait le

numéro 3, c'est-à-dire la chambre que le moine, sur sa recommandation,

avait demandée.

Maurevert ouvrit la fenêtre. Et alors, frère Timothée put se rendre

compte qu'un de ces escaliers extérieurs, comme il y en avait à bien des

maisons, partait de cette fenêtre pour aboutir à la rue.

Si le moine eût été moins tourmenté, et par ses pensées et par le vin,

il eût pu s'étonner que Maurevert lui eût justement recommandé cette

chambre et non une autre. Mais il ne pensait pas si long. Il descendit

et Maurevert le suivit, en laissant la fenêtre ouverte derrière lui.

A ce moment-là, il était près de minuit. Dans les rues de Blois, pas un

être vivant ne se montrait. Frère Timothée marchait gravement près de

Maurevert qui gagna les abords du château, et se mit à contourner les

fossés remplis d'eau. Tout à coup, il s'arrêta et d'une voix étrange:

--Alors, vous dites que cette lettre est cousue dans l'intérieur de

votre froc?

--Là! fit le moine avec un rire épais. Bien malin qui viendrait la

chercher là!

--Et vous dites que c'est grave?... que vous ne la donneriez à personne

au monde?...

--Pas même... à vous!...

--Et bien, tu me la donneras tout de même! gronda sourdement Maurevert.

En même temps, son bras se leva. L'éclair de sa dague traversa l'espace.

Au même instant, le moine jeta un grand cri et s'affaissa. La dague de

Maurevert avait pénétré dans la gorge de frère Timothée, au-dessus de la

cuirasse...

Maurevert regarda autour de lui. Rien ne bougeait... Le cri du

malheureux moine, s'il avait été entendu, n'avait éveillé aucune alerte.

Froidement, Maurevert se baissa, tâta le froc, sentit le papier, déchira

l'étoffé du bout de sa dague, et saisit la lettre... Puis, soulevant le

cadavre, le dépouilla de son froc, et alors, il le poussa dans l'eau du

fossé. Quant au froc, il l'emporta chez lui.

C'est ainsi que périt frère Timothée, victime de sa gourmandise et de

son dévouement.

Rentré dans sa chambre, Maurevert ouvrit tranquillement la lettre et se

mit à la lire. Voici ce qu'elle contenait:

« Madame,

«J'ai l'honneur et la joie d'aviser Votre Altesse Royale que notre homme

s'est soudainement décidé à se mettre en route pour Blois. Il emporte

le poignard, le fameux poignard qui lui fut octroyé par l'ange que vous

connaissez.

«Si Valois en réchappe, cette fois, il faudra qu'il ait le diable au

corps. Je ne sais si l'homme aura le courage de vous venir voir, et

c'est pourquoi je vous préviens. Il serait à souhaiter que Votre Altesse

Royale pût le découvrir dans Blois et lever ses derniers scrupules, s'il

en a: je crois qu'un regard de vous y suffira.

«Je vous prie d'observer qu'il est accompagné d'un gentilhomme qui, sans

aucun doute, est des nôtres. Grand, robuste, fière tournure, l'oeil

froid et moqueur, ce gentilhomme m'a paru posséder toutes les qualités

d'audace, de vigueur et de sang-froid nécessaires pour le grand acte.

«Je suis, madame, de Votre Altesse Royale, le très dévoué serviteur.»

La lettre portait comme signature un signe sans doute convenu et servant

de pseudonyme.

Ayant achevé sa lecture, Maurevert replia la lettre, la plaça dans son

pourpoint, s'enveloppa de sa cape, éteignit le flambeau qu'il avait

allumé, et murmura:

«Il faut que la vieille Médicis ait cela tout de suite... d'abord parce

que cette lettre complète la première, ensuite parce qu'il faut que je

m'en débarrasse à l'instant... Allons au château.»

Malgré ces paroles, il ne bougea pas. Debout dans les ténèbres,

enveloppé de son manteau, il réfléchissait profondément.

«Voyons, gronda-t-il tout à coup, relisons. C'est une pensée insensée

qui m'a traversé l'esprit quand j'ai lu ces mots...»

Il battit le briquet et ralluma son flambeau. Et il se remit à lire.

Il ne relisait qu'un passage, toujours le même, et tout ce qui était

relatif au meurtre du roi lui était indifférent.

Un bruit dans le couloir, une planche qui venait de craquer sans doute,

le fit tressaillir violemment. Il se leva d'un bond, la dague au poing,

l'oeil exorbité, la sueur au front.

«On a marché là!... qui vient de marcher?...»

Est-ce que Maurevert avait des remords?... Se repentait-il de sa

trahison?...

Ce n'était point le remords qui l'immobilisait dans les ténèbres...

c'était la peur!... Car, lorsqu'il se décida enfin à se remettre en

route, bas, très bas, comme s'il eût redouté de s'entendre lui-même, il

murmura:

«Celui qui doit tuer le roi est accompagné d'un gentilhomme... l'oeil

froid et moqueur... fière tournure... grand... robuste... qui est ce

gentilhomme?...»

Lorsqu'il eut descendu l'escalier extérieur qui aboutissait à la chambre

n° 3, lorsqu'il eut fait cent pas dans la rue, il s'arrêta encore et

haussa violemment les épaules:

«Allons donc! gronda-t-il. Ce ne peut être lui!... Pourquoi serait-ce

lui?...»

Et, arrivé devant le porche du château, vers lequel il s'était

machinalement dirigé sans doute, la même préoccupation n'avait cessé de

le hanter jusqu'à lui faire oublier le motif de sa visite nocturne, car

il prononça sourdement:

«La Cité était cernée de toutes parts. Un renard n'eût pas trouvé le

moyen d'en sortir. La Seine était surveillée. Près de quatre cents

hommes sont restés sur les bords et dans les barques jusqu'au soir,.. Il

est mort...»

Furieusement, il crispa les poings et gronda:

«Oui!... Mais alors... pourquoi n'a-t-on pas retrouvé le cadavre?...»

--Au large! cria une voix dans la nuit.

C'était la sentinelle placée devant le porche, qui venait d'apercevoir

Maurevert. Celui-ci tressaillit, s'enveloppa de son manteau jusqu'à

cacher son visage et, de sa place, dit tranquillement:

«Prévenez M. Larchant qu'il y a un courrier pour Sa Majesté.»

Larchant, c'était le capitaine des gardes qui, sous le commandement

direct de Crillon, veillait à la sûreté du château.

La sentinelle appela. Il y eut des allées et venues de lanternes. Et

enfin, au bout d'une demi-heure, le capitaine Larchant parut, s'approcha

de Maurevert et, dans la nuit, chercha à le reconnaître.

--Monsieur, dit Maurevert en dissimulant son visage et changeant de

voix, veuillez aller prévenir Sa Majesté la reine mère qu'il lui arrive

une nouvelle missive semblable à celle qu'elle a reçue il y a huit

jours.

--Monsieur, dit Larchant, êtes-vous fou? ou vous moquez-vous de moi?

Voir Sa Majesté à cette heure?

--C'est vous qui êtes fou, dit Maurevert froidement. Car, si demain il

arrive un malheur dans le château, je dirai que vous m'avez empêché de

prévenir Sa Majesté, et vous serez arrêté comme complice. Bonsoir!

--Holà, un instant, monsieur. J'y vais. Mais je vous préviens que si la

reine ne vous reçoit pas, et qu'elle soit mécontente d'être éveillée à

deux heures du matin, je vous coupe les oreilles. Entrez au corps de

garde.

Un quart d'heure plus tard, Larchant était de retour.

--Venez, monsieur, dit-il d'un ton d'étonnement, venez et excusez-moi.

La reine vous attend...

Lorsque Maurevert fut en présence de Catherine de Médicis dans

l'oratoire du rez-de-chaussée, il lui tendit la lettre en disant:

--Du prieur des jacobins à Mme la duchesse de Montpensier...

La reine dévora la terrible lettre d'un regard. Mais elle garda pour

elle ses impressions.

--Il faut vous assurer de l'homme qui a apporté cette missive, dit-elle

simplement.

--C'est fait, madame.

--Où est-il?...

--Dans les fossés du château, où il boit de l'eau par sa gorge ouverte

pour avoir bu trop de vin chez moi.

La reine tressaillit, et jeta un regard pensif sur Maurevert.

Dix minutes plus tard, Catherine de Médicis entrait dans la chambre

du roi, le réveillait, et, lui mettant sous les yeux la lettre de

Bourgoing, lui disait:

--Sire, je vous avais demandé trois jours pour vous apporter la preuve.

Trois heures m'ont suffi. Maintenant, il n'y a plus une minute à

perdre!...

Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue · 第 58 / 95 题