Le soir, pendant la grande réception qui eut lieu au château, les gens
de la Ligue montrèrent un visage serein, joyeux, et même quelque peu
moqueur quand leurs yeux s'arrêtaient sur Henri III.
Le roi, qui dînait d'assez bon appétit, contre son habitude, ne
remarquait nullement ce qu'il y avait de singulier dans cette attitude
des guisards. Mais d'autres le remarquaient pour lui. Et, parmi ces
autres, se trouvaient Ruggieri et Catherine de Médicis.
L'astrologue assistait au dîner du roi du fond d'un cabinet percé d'un
invisible judas à travers lequel il pouvait tout voir. Catherine l'avait
mis là en lui recommandant d'étudier la physionomie des Guise. Jamais la
vieille reine n'avait éprouvé angoisse pareille. Il y avait un malheur
dans l'air.
A la table du roi avaient pris place le maréchal de Biron, Villequier,
d'Aumont, du Guast, Crillon, les trois Lorrains et quelques seigneurs de
la Ligue. Les convives étaient fraternellement mêlés les uns aux autres,
et, si le roi n'eût été assis dans un fauteuil un peu plus élevé que,
les autres, on ne l'eût pas distingué de ses invités.
--Par Notre-Dame de Chartres, à qui, en partant, j'ai fait cadeau d'une
belle chape de drap d'or! s'écriait à un moment le roi de France, je
voudrais bien savoir la figure que ferait le maudit Béarnais s'il nous
voyait réunis à la même table!... J'en ris rien que d'y penser!...
Le roi se mit à éclater. Le duc de Guise éclata aussi, puis toute la
tablée, puis tous les seigneurs debout.
--Il me semble que je l'entends, continua le roi. Il en pousserait un
Ventre-Saint-Gris!...
Et Henri III répéta le juron favori du Béarnais en imitant si bien son
accent gascon que, cette fois, les rires partirent d'eux-mêmes et de bon
coeur.
--A propos, sire, savez-vous ce qu'il fait en ce moment? demanda le
cardinal de Guise. Eh bien, il est retourné à La Rochelle où il va
présider l'assemblée générale des protestants.
--Quelque chose comme les états généraux de la huguenoterie, fit le roi.
Nous ne le craignons plus. Qu'il assemble tout ce qu'il voudra. Nous
marcherons contre lui, et, avec l'aide de Dieu, avec l'aide de notre ami
(il regardait le duc), nous le taillerons en pièces.
--Sire, dit le duc de Guise, s'il plaît à Votre Majesté, nous
préparerons cette expédition...
--Dès notre rentrée à Paris, dit le roi. Nous n'aurons pas de repos tant
que La Rochelle sera aux mains des huguenots.
Ayant dit, le roi but un grand verre de vin, et tous les convives
l'imitèrent. Ce fut ainsi que se passa ce dîner, où il fut question
de tout, excepté des états généraux pour lesquels tout ce monde était
réuni.
Catherine de Médicis, malgré son âge, malgré sa faiblesse, était restée
jusqu'à la fin. Quand elle fut seule, elle entra dans la salle à manger
et se dirigea vers le cabinet où elle avait laissé Ruggieri... A ce
moment, dans la demi-obscurité, un gentilhomme se dressa près d'elle.
--Maurevert! dit sourdement la reine.
--Oui, madame, dit Maurevert en s'inclinant.
Puis, il se redressa, regarda la reine et reprit:
--Ce même Maurevert qui tira sur l'amiral Coligny ce coup d'arquebuse
que vous n'avez pas oublié, sans doute. Ces temps sont lointains, et je
craignais fort que mes traits ne rappelassent plus rien au souvenir de
Votre Majesté... je vois avec bonheur qu'il n'en est rien...
Catherine de Médicis fixait un sombre regard sur l'homme qui lui parlait
avec une sorte d'insolente familiarité. Mais ce n'est pas Maurevert
qu'elle voyait... C'était le passé formidable évoqué soudain par la
présence de cet homme. Elle examina plus attentivement Maurevert et dit:
--Oui, vous avez été un bon serviteur. Vous avez fait beaucoup pour mon
fils Charles IX.
--Non, madame, dit Maurevert; c'est pour vous ce que j'ai fait...
Catherine demeura pensive devant cette insistance. Elle connaissait
Maurevert pour un des plus mystérieux et des plus terribles serviteurs
qui eussent évolué jadis dans son orbite. Elle savait qu'il ne faisait
rien sans motif.
--Monsieur de Maurevert, reprit-elle tout à coup, où étiez-vous le jour
des Barricades?
--Je vous comprends, madame, fit Maurevert. J'ai servi le duc de Guise.
Je l'ai servi avec ardeur et fidélité. J'ai fait, pour la réussite de
ses projets, autant que je fis jadis pour la réussite des vôtres. Depuis
le jour des Barricades, je suis donc un ennemi du roi votre fils et de
vous-même. Et, si, par hasard, le roi se décidait à faire couper le cou
à M. de Guise, il est sûr que je serais, moi, à tout au moins pendu.
C'est bien là la pensée de Votre Majesté?
--Je vois, monsieur de Maurevert, que vous êtes toujours très
intelligent, dit la reine avec un sourire mortel. Mais, enfin, je
suppose que ce n'est pas pour me prouver votre intelligence que vous
m'êtes venu trouver?... Que voulez-vous donc? Parlez.
--J'attendais cet ordre de Votre Majesté, dit Maurevert. Voici donc,
madame, ce que je suis venu vous dire. Lorsque nous exterminâmes les
huguenots, lorsque, pour vous, pour vous seule, je risquai mon sang, ma
vie, non pas une fois, mais dix fois, sans compter, Votre Majesté m'a
fait certaines promesses... J'en ai attendu l'exécution pendant dix ans.
Un jour, je me mis sur votre passage, et votre regard me fit comprendre
que j'étais oublié... J'ai tenu à vous dire, madame, pourquoi je me suis
jeté dans le parti de la Ligue, pourquoi j'ai tout fait pour soutenir
les prétentions avouées ou secrètes de M. de Guise, pourquoi enfin je
suis devenu un ennemi de la fortune des Valois...
--Vraiment, monsieur, vous avez tenu à me dire cela?
--Oui, madame, fit Maurevert avec calme. Et, maintenant que je me suis
soulagé. Votre Majesté peut me faire arrêter... Mais vous saurez que, si
je vous ai trahie, c'est que vous m'avez trompé, vous!
--Ah! vipère! murmura sourdement la reine... Il faut bien que votre
Guise soit redoutable pour que vous osiez parler ainsi à votre reine! Je
ne vous fais pas arrêter... mais je vous chasse!
A ce moment, une voix à la fois grave, humble et caressante se fit
entendre:
--Madame et reine vénérée, pardonnez-moi si j'ose m'interposer entre
votre auguste colère et ce gentilhomme. Restez, monsieur de Maurevert.
La reine vous y autorise...
C'était Ruggieri! Il avait tout vu et tout entendu de son cabinet...
Il fit un signe rapide à Catherine de Médicis. Et la reine, toujours
maîtresse de ses passions, prononça:
--Monsieur de Maurevert, je vous pardonne ce que votre attitude et vos
paroles ont pu avoir d'étrange...
Maurevert mit un genou à terre et dit:
--Je crois maintenant que je puis dire à la reine tout ce que j'étais
venu lui dire.
--Vous avez donc encore quelque chose sur le coeur, mon cher monsieur de
Maurevert?...
--Eh! s'écria Ruggieri, c'est bien simple. Il a sur le coeur de ne pas
avoir été récompensé selon son mérite. Et il faut le récompenser, ce
digne gentilhomme.
Maurevert s'inclina.
--Et, sans doute que, pour être plus sûr d'obtenir une récompense
digne de vous, continua l'astrologue, vous apportez quelque chose à la
reine?...
--En effet, monsieur... j'apporte quelque chose à Sa Majesté... Je lui
apporte... ce que je lui apportai jadis au Louvre, le dimanche soir de
Saint-Barthélémy...
--Quoi donc? fit Ruggieri, tandis que la reine pâlissait.
--Une tête, répondit Maurevert.
--Suivez-moi, ordonna Catherine.
La reine descendit par un escalier dérobé qui donnait sur son
appartement. Cet appartement, situé au rez-de-chaussée, se trouvait
juste au-dessous de l'appartement du roi, et en reproduisait la
disposition.
Catherine de Médicis fit entrer Ruggieri et Maurevert dans un petit
oratoire et, ayant renvoyé ses suivantes, prit place dans un fauteuil.
--Que voulez-vous? dit la vieille reine en fixant son regard sur
Maurevert.
--Pardon, madame, intervint Ruggieri, Votre Majesté veut-elle me
permettre de placer ici un mot? Eh bien, il me semble qu'avant de
demander à ce gentilhomme ce qu'il veut nous devons lui demander ce
qu'il donne...
Catherine secoua la tête.
--Que voulez-vous? répéta-t-elle à Maurevert.
--Peu de chose, madame, dit Maurevert. Je me contenterai de trois cent
mille livres. Et il ajouta:
--Ce que j'apporte vaut en effet un million. Et, ne demandant que trois
cent mille livres, j'estime donc à sept cent mille livres le plaisir que
j'ai à servir les intérêts de Votre Majesté...
--Bon! pensa la reine, prompte à comprendre. Il paraît que tu as une
rude dent contre le Guise, et qu'au besoin tu le trahirais pour rien...
--Ruggieri, ajouta-t-elle tout haut, fouille dans ce meuble... là... le
troisième tiroir... et donne-moi l'un de ces parchemins que tu vois...
Ruggieri obéit et plaça sur la table, devant la reine, un des parchemins
demandés. Ces parchemins, c'étaient des bons sur la cassette royale tout
préparés d'avance, scellés du sceau de Henri III et signés de sa main.
La reine le remplit, et la feuille se trouva ainsi libellée:
«Bon pour la somme de cinq cent mille livres que notre trésorier
versera, au vu des présentes, ès mains du sire de Maurevert, pour
services particuliers rendus à nous...»
Catherine tendit le bon à Maurevert qui n'eut pas un tressaillement,
bien qu'il eût aussitôt remarque la majoration énorme de la somme qu'il
avait indiquée lui-même.
--Votre Majesté est la générosité même, se contenta-t-il de dire.
Mais, comme il disait ces mots, il eut un frémissement. En effet, le
libellé du bon portait au bas cette formule écrite d'avance:
Ladite somme payable à... le...
Ni le nom de la ville ni la date n'avaient été remplis par Catherine
de Médicis. Dès lors, le bon n'avait aucune valeur. Catherine qui, des
yeux, suivait attentivement la physionomie de Maurevert, sourit et dit:
--Rendez-moi ce bon, monsieur; je crois que j'ai oublié...
--En effet, dit Maurevert en replaçant le parchemin sur la table. Votre
Majesté a omis la date et le lieu du paiement...
--Où voulez-vous être payé, mon cher monsieur de Maurevert? demanda la
reine avec un charmant sourire.
--Mais à Paris, s'il plaît à Votre Majesté...
--A Paris. Bien. Vous voyez, j'écris: Payable à Paris... Reste la
date... Quand voulez-vous être payé?...
--Le plus tôt possible, fit Maurevert en riant.
--Le plus tôt possible, dit la reine. Très bien. Voyez: j'indique la
date la plus rapprochée possible, c'est-à-dire le jour même où le roi
pourra disposer à son gré de ses finances... c'est-à-dire...
Et Catherine, les lèvres serrées, les sourcils contractés, la
physionomie devenue soudain terrible, acheva d'écrire:
Payable à Paris, le LENDEMAIN DE LA MORT DE M. LE DUC DE GUISE.
Maurevert lut sans surprise les mots que Catherine venait d'écrire. Il
prit le bon, le plia froidement, le fit disparaître dans une poche de
son pourpoint, et dit:
--Je remercie Votre Majesté. La date qu'elle indique me convient
parfaitement.
--Cette date est donc bien rapprochée? demanda la reine palpitante.
--Oh! cela ne dépend pas de moi, madame! Car moi, je ne suis ni Dieu
pour décréter la mort de Mgr de Guise... ni le roi... pour l'envoyer à
l'échafaud...
--L'échafaud! dit sourdement Catherine qui se redressa, livide...
Ruggieri considérait ardemment Maurevert.
--Expliquez-vous nettement, dit à son tour l'astrologue... Il ne s'agit
donc pas...
--D'une arquebusade dans le genre de celle que j'envoyai à Coligny? fit
Maurevert. Nullement. Aussi, au lieu d'écrire: «Payable au lendemain de
la mort», Votre Majesté eût plus justement écrit: «Payable le lendemain
de l'exécution de M. de Guise.»
--Maurevert, dit la vieille reine haletante, tu aurais donc vraiment le
moyen de porter quelque terrible accusation contre le duc?... Parle, mon
ami!...
--Papier pour papier, dit Maurevert.
A ces mots, il tira de sa poche une lettre qu'il remit à la reine.
Catherine y jeta un avide regard et murmura:
«L'écriture de Guise...»
Catherine et Ruggieri se penchèrent en même temps sur la lettre posée
sur la table.
Cette lettre, c'était celle-là même que Guise avait remise à Maurevert
pour Fausta, Maurevert avait copié la lettre, remis la copie
parfaitement imitée à Fausta et gardé l'original pour lui. La signature
«Henri, duc de Guise... POUR LE MOMENT» constituait l'aveu échappé à la
prudence du duc. Ce mot éclairait la lettre. «Qui vous savez», c'était
le roi!...
Lorsque Catherine eut lu et relu cette lettre non pour en découvrir
le sens, car ce sens lui apparaissait très clair, à elle, mais pour y
chercher la possibilité d'accabler le duc sous une accusation capitale,
elle demanda:
--A qui était adressée cette lettre?
--A la princesse Fausta... dit Maurevert.
--Donc, elle ne l'a pas reçue?...
--Pardon, madame. La princesse Fausta a reçu la lettre... ou une copie
de la lettre.
Catherine le regarda avec une certaine admiration.
--Vous êtes sûr que nul autre que vous n'a vu cette lettre? reprit-elle.
--Parfaitement sûr madame!...
Catherine appuya son coude sur la table, sa tête sur sa main, et les
yeux fixés sur le papier, se plongea en une profonde rêverie.
«La princesse Fausta!» murmura-t-elle enfin.
A quoi songeait-elle donc en prononçant ce nom?...