Pendant que Pardaillan courait sur la route de Dunkerque et s'emparait
de la lettre destinée à Farnèse, le duc de Guise, au milieu d'une
imposante escorte, s'avançait vers Blois où, de tous les points de
la France, accouraient les députés de la noblesse, du clergé et du
Tiers-État pour cette suprême conférence à laquelle Henri III avait
convié son peuple, et qu'on appelle les états généraux de Blois.
La sécurité de Guise était absolue, Maurevert lui avait rendu un compte
exact des forces dont Henri III pouvait disposer, soit environ quarante
mille hommes.
Ces forces considérables étaient sous la main d'un hardi capitaine qui
avait fait ses preuves sur plus d'un champ de bataille. C'était le brave
Crillon. Les troupes de Crillon occupaient le château et la ville.
Le roi était donc défendu, bien défendu. Malgré cela, la sécurité de
Guise était complète.
Il savait, en effet, que chacun des cent cinquante gentilshommes qui
l'accompagnaient avait mis en lui toutes ses espérances et toute sa
fortune future. Il n'en était donc pas un qui ne fût prêt à se faire
massacrer pour sauver le chef. Il savait en outre qu'une fois arrivé à
Blois il allait trouver les députés des trois ordres, et que, parmi ces
députés, seigneurs, bourgeois, prêtres, il n'en était pas un qui ne lui
fût dévoué corps et âme. En réalité donc, il allait être le véritable
maître aux états généraux.
C'est de ces diverses choses que causait Guise pendant sa dernière
journée de marche. Il était entouré à ce moment de huit ou dix de ses
plus intimes qui, formant peloton, marchaient en avant du gros de
l'escorte. Et, peu à peu, dans ce groupe d'intimes, une sélection
s'était faite, en sorte que le duc avait fini par se trouver en avant,
entre Bussi-Leclerc et Maineville, ses inséparables, ceux pour qui il
n'avait rien de caché.
Dans le petit clan que formaient ainsi le duc et ses deux fidèles
agents, il était tout naturellement question de Pardaillan.
--Enfin, disait Maineville, nous voilà débarrassés du quidam. Mais, pour
mon compte, j'en éprouve quelque regret. La noyade fut trop douce pour
lui...
--C'est vrai, renchérit Bussi-Leclerc, et, quant à moi, j'eusse éprouvé
quelque plaisir à lui rendre...
--La leçon d'escrime qu'il te donna? fit Maineville en riant.
--Non, pardieu! Cela, je le lui ai rendu... Ne te rappelles-tu pas que
je le désarmai dans la Bastille?
--Je n'y étais pas... ainsi...
--Mais Maurevert y était!... Est-ce vrai. Maurevert?
--Parfaitement vrai, fit Maurevert qui marchait derrière Guise. Tu lui
fis sauter l'épée des mains par trois fois, et le truand dut s'avouer
vaincu...
Bussi-Leclerc eut un geste de vive satisfaction et remercia Maurevert
d'un regard.
On arrivait au village de Villerbon...
--Allons, messieurs, dit Guise d'une voix sombre, ne parlons plus des
morts... Bussi, pique donc au galop jusqu'à ces cavaliers que tu vois
là-bas, et sache ce qu'ils veulent.
Sur la place de l'Eglise, dans le village, une soixantaine de cavaliers,
en effet, étaient arrêtés... mais Bussi-Leclerc n'eut pas le temps
d'exécuter l'ordre qu'il venait de recevoir. Les cavaliers venaient
d'apercevoir la troupe de Guise et galopaient à sa rencontre. Un
instant. Guise se troubla et sa main descendit jusqu'à l'épée de fer de
sa rapière. L'idée que Henri III lui avait ménagé un guet-apens passa
dans son esprit comme un éclair. Mais il se rassura aussitôt. Les
cavaliers étaient sur lui et criaient:
--Monseigneur, vous êtes le bienvenu!...
C'était une troupe de gentilshommes députée par les seigneurs assemblés
dans Blois pour aller a sa rencontre, le saluer et l'assurer de toute
fidélité...
A ce moment, le roi de France, pâle et nerveux, se trouvait dans
l'appartement qu'il occupait au premier étage du château. Henri III,
avec une agitation qui contrastait avec son indolence habituelle, allait
et venait, s'approchait souvent d'une fenêtre d'où il pouvait voir la
cour carrée et le porche majestueux du château.
Henri III attendait le duc de Guise!...
Sur la terrasse de la Perche aux Bretons, il y avait cinquante
gentilshommes armés en guerre. Une compagnie de Suisses occupait la cour
carrée. Le grand escalier était plein de seigneurs royalistes dont le
sombre visage annonçait qu'ils n'attendaient rien de bon de l'arrivée du
duc. Toutes les autres cours et les autres escaliers du château étaient
occupés par des gens d'armes.
Dans le salon lui-même, une vingtaine de gentilshommes attendaient,
silencieux et les yeux fixés sur le roi. Dans un coin, Catherine de
Médicis, causant avec son confesseur, contrastait par sa sérénité et sa
gaieté avec toute cette sombre impatience.
--Où est Biron? est-il de retour? fit tout à coup Henri III.
--Sire, me voici, fit le maréchal de Biron Armand de Gontaut, baron de
Biron, était alors âgé de soixante-quatre ans; mais il portait encore la
cuirasse avec une facilité que lui enviaient de plus jeunes.
--Ah! te voilà, mon vieux brave! dit Henri III Je craignais que tu ne
fusses pas ici aujourd'hui, car je t'avais donne congé pour huit jours.
--Oui, mais j'ai appris l'arrivée de M. le duc. Peste sire, je n'aurais
eu garde de manquer une si belle occasion de lui présenter mes
respects!... Et sire vous voyez que je suis arrivé à temps...
Le roi se mit à rire, les gentilshommes éclatèrent.
En effet, à ce moment même, une rumeur montait de la cour carrée:
c'était un bruit de chevaux qui passaient sous le porche, un cliquetis
d'armes et d'éperons de cavaliers mettant pied à terre... Henri III
pâlit.
--Comte de Loignes, dit-il d'une voix altérée, voyez donc ce qui se
passe dans la cour.
Il le savait très bien. Il devinait que c'était Guise qui arrivait. Et,
avant d'avoir reçu aucune réponse il se dirigea vers un grand fauteuil
placé sur une estrade et formant trône. Il s'y assit et, d'un geste
rageur enfonça son chapeau sur son front.
--Sire! s'écria Chalabre qui s'était précipité à la fenêtre en même
temps que Loignes, c'est M. le duc de Guise, que Dieu le tienne en sa
garde!
--A moins que le diable ne l'emporte! murmura Montsery près du roi.
--Ah! fit Henri III d'un ton d'indifférence si parfaitement jouée qu'il
stupéfia sa mère... Tiens! le duc de Guise?... Et que peut-il venir
faire céans?...
--Nous allons le savoir, sire, car le voici qui monte le grand
escalier...
C'était vrai. Dans le grand escalier, on entendait la rumeur confuse
d'une foule qui monte. Cette foule, c'était toute l'escorte du duc qui
l'accompagnait jusqu'à la porte du roi... Il y avait là une menace qui
n'échappa point à Crillon. Arrivé devant la porte du salon, il se tourna
vers les gentilshommes guisards et dit:
--Monseigneur, monsieur le duc de Mayenne, monsieur le cardinal, le roi
m'a chargé de vous faire savoir qu'il vous accorde audience. Quant à
vous, messieurs, veuillez attendre...
L'escorte demeura donc échelonnée dans l'escalier. Et, comme cet
escalier était déjà occupé par un grand nombre de seigneurs royalistes
et de gens d'armes, il en résulta qu'il se trouva plein de gens qui se
regardaient de travers et qui, sur un mot, se fussent rués les uns sur
les autres.
Crillon avait ouvert la porte, fait entrer messieurs de Lorraine et
soigneusement refermé lui-même la porte.
Les trois frères s'avancèrent vers le fauteuil où Henri III, le chapeau
sur la tête, les regardait venir sans un geste, sans un tressaillement
de la physionomie.
Le duc de Guise, moins habile que Henri III à dissimuler ses sentiments,
n'avait pu s'empêcher de pâlir devant la réception glaciale qui lui
était faite. Il s'arrêta à trois pas du trône et s'inclina profondément,
ainsi que ses frères.
Enfin, le roi abaissa son regard sur le duc, et, de sa voix légèrement
nasillante, d'une rare impertinence quand il le voulait, il demanda:
--C'est vous, monsieur le duc?... Qu'avez-vous à nous dire?...