LA ROUTE DE DUNKERQUE

Pardaillan, après le départ de Fausta et de Guise, était demeuré à sa

place, dans la galerie, assez abasourdi de ce qu'il venait d'entendre.

«Mordieu! songea-t-il, quel dommage que cette femme soit pétrie de

méchanceté! Du courage, de grandes pensées, une éclatante beauté... quel

admirable type de conquérante!»

Il en était là de ses réflexions lorsqu'il vit entrer Fausta dans la

salle du trône.

«Ce serait le moment, pensa-t-il, de me montrer et de lui reprocher la

vilenie qu'elle a commise à mon égard!... Mais que diable fait-elle?,..

Elle pleure?... Pourquoi?...»

Fausta, en effet, était tombée sur un siège et le bruit d'un sanglot

parvenait au chevalier. En proie à une émotion étrange, Pardaillan

allait peut-être s'avancer lorsque Fausta, relevant et secouant la tête,

appela en frappant du marteau sur un timbre.

Un laquais parut aussitôt. Alors Fausta se mit à écrire. Sans doute

ce qu'elle écrivait était grave et difficile à dire, car souvent elle

s'arrêtait, pensive.

La lettre était longue. Ce ne fut qu'au bout d'une heure que Fausta la

cacheta. Alors elle se tourna vers le laquais, ou du moins l'homme qui

semblait être un laquais.

--Où est le comte?

--A son poste: près de la basilique de Saint-Denis.

--Faites-lui parvenir cette lettre. Qu'il l'ait demain matin à huit

heures. Qu'il se mette aussitôt en route. Qu'il gagne Dunkerque

directement. Et qu'il remette la missive à Alexandre Farnèse.

L'homme disparut.

«Bon! pensa Pardaillan. C'est la lettre qui ordonne à Farnèse de tenir

son armée prête à entrer en France!

Bientôt Fausta se leva et se retira. Puis, au bout de quelques minutes,

un autre laquais parut qui éteignit les flambeaux.

Alors, Pardaillan, sa dague à la main, se mit en route. Il marchait au

hasard, et avec de telles précautions qu'une demi-heure s'écoula entre

le moment où il quitta son poste d'observation et celui où il parvint

dans une pièce assez vaste qu'éclairait faiblement une lanterne

accrochée au mur. Pardaillan reconnut aussitôt cette pièce. C'était le

vestibule du palais Fausta.

La porte, que du dehors on eût été obligé d'enfoncer, était au contraire

facile à ouvrir du dedans. Les énormes verrous qui la barricadaient,

soigneusement entretenus, glissaient bien et sans bruit; en quelques

minutes, Pardaillan eut ouvert la porte et se trouva dehors.

A ce moment la demie de minuit sonnait à Notre-Dame. Pardaillan prit

d'un bon pas le chemin de la Devinière, où il arriva sans encombre.

L'auberge était fermée. Mais, bien que tout y parût plongé dans un

profond sommeil, Pardaillan avait une manière à lui de frapper. Et il

paraît que cette manière était la bonne, car, au bout de dix minutes,

une servante mal réveillée lui ouvrit.

--A dîner! fit le chevalier qui mourait de faim.

--Monsieur le chevalier, je tombe de sommeil, fit la pauvre servante.

Pardaillan regarda la fille de travers. Mais ayant constaté que vraiment

elle ne mentait pas:

--Eh bien, fit-il en souriant, va dormir, va. Seulement, te charges-tu

de me réveiller à six heures du matin?

--Oui-da, puisque je me lève. à cinq!

Le chevalier, pénétrant dans la cuisine, alluma deux flambeaux; puis il

se défit de son épée, ôta son pourpoint et sa casaque de cuir. Comme

il connaissait admirablement la maison, il descendit à la cave et en

remonta avec deux bouteilles. Alors, il alla au bûcher et en revint

avec un fagot qu'il jeta dans l'âtre et auquel il mit le feu. La flamme

pétilla.

«Si Mgr le duc de Guise, si Fausta, Bussi-Leclerc et Maineville... tous

ceux qui courent et ont couru après moi pour me tuer, qui n'ont pas

assez de pistolets, de rapières, de dagues et d'arquebuses pour me faire

la chasse, qui mettent une armée sur pied pour me prendre mort ou vif,

s'ils me voyaient, dis-je, en bras de chemise, allumant le feu et me

préparant à faire sauter une omelette... j'entends d'ici leur éclat de

rire!...»

Et Pardaillan, son poêlon à la main, se mit à rire... A ce moment,

derrière lui, comme un écho éclata un autre rire...

--Hein! s'écria Pardaillan qui se retourna prêt a sauter sur son épée.

Mais il se rassura aussitôt. Le rire était clair. Et il ne pouvait

sortir que d'une bouche jeune et amie. En effet, c'était Huguette qui,

arrêtée sur le seuil de la cuisine, contemplait le chevalier en riant de

tout son coeur...

--Je renverrai Gillette, dit-elle en s'avançant et en arrachant le

poêlon des mains de Pardaillan.

--Ma chère amie, dit Pardaillan, c'est moi qu'il faut renvoyer en ce

cas. Car c'est moi qui ai forcé la pauvre fille à aller dormir. Mais

laissez-moi faire...

--Asseyez-vous, dit Huguette. Ici, c'est moi qui commande.

En un tour de main, Huguette eut mis le couvert sur une petite table

qu'elle approcha de la grande flambée de l'âtre. Quelques minutes plus

tard, Pardaillan, avec son bel appétit, attaquait l'omelette que lui

servait Huguette, et vidait le verre que la bonne hôtesse venait de lui

remplir ras bord.

Ce fut un dîner complet. Un des meilleurs qu'eût jamais fait Pardaillan,

qui en avait fait de si bons dans sa vie. La cuisine était toute claire

de la flambée. Le vin exquis. L'hôtesse, en jupe courte, allait et

venait, souriante... Jamais Pardaillan n'avait senti un tel bien-être

l'envahir peu à peu...

Huguette le contemplait en souriant. Et, certes, ce regard était à ce

moment plutôt celui d'une amie, d'une soeur, que d'une amante, Huguette

avait bien pu, dans une terrible circonstance, laisser échapper le

secret de son amour, mais, le calme revenu, elle redevenait ce qu'elle

était en réalité, c'est-à-dire la bonne hôtesse.

--Savez-vous, ma chère Huguette, dit Pardaillan, que votre auberge est

un véritable paradis?... Voici que je commence à me rouiller quelque

peu... je suis las de la vie d'aventure!...

--Ah! monsieur le chevalier, dit Huguette en soupirant, si cela

était!...

--Et cela est, pardieu! De vrai, le harnais commence à me peser;

toujours à cheval, toujours par monts et par vaux, par la pluie, par le

vent, par le soleil, ne jamais savoir le matin où l'on couchera le soir,

eh bien, à la longue, cela devient fatigant!...

--Que ne vous reposez-vous? s'écria Huguette palpitante de joie.

L'auberge est bonne, l'hôtesse pas méchante. Restez-y.

--Ah! Huguette, avec le bon dîner que vous venez de m'octroyer, vous

m'en faites venir l'eau à la bouche!... A tel point que j'aurai toutes

les peines du monde à reprendre le collier et à me mettre en selle

demain matin!

--Demain matin! murmura Huguette qui pâlit.

--Il faut qu'à sept heures je sois à Saint-Denis... j'ai envie de

visiter la basilique où dorment nos vieux rois...

--Ah! monsieur le chevalier, fit Huguette dont les beaux yeux tendres se

remplirent de larmes, vous m'avez trompée... vous me laissiez espérer...

c'est mal... vous reprenez la campagne!...

--Eh bien, oui, mon enfant, c'est vrai; mais écoutez-moi. Je suis obligé

pour mon honneur et aussi pour autre chose... pour une vieille dette à

régler... je suis obligé de reprendre campagne. Mais j'espère que cette

campagne sera courte... Et puis, si j'en reviens, si le besoin de

repos se fait sentir, si je suis debout encore après ce que je vais

entreprendre, je vous promets de ne pas chercher gîte ailleurs qu'à la

Devinière. Vous savez bien, Huguette, ajouta-t-il plus doucement, que

vous êtes tout ce que j'aime au monde, maintenant. Vous êtes mon passé,

ma jeunesse... Ici, mon père a vécu... ici, j'ai... mais voici que je

me laisse entraîner, et il faut que demain matin à six heures je sois

debout...

--Monsieur le chevalier, fit tristement Huguette.

--Bonsoir, ma chère hôtesse... dit gaiement le chevalier.

Quelques instants plus tard, il était couché.

A six heures, la servante réveilla Pardaillan qui commença par aller

seller et brider son cheval, puis déjeuna d'une tranche de pâté et d'une

demi-bouteille de vin, puis fit ses adieux à Huguette en lui répétant

qu'il viendrait vieillir au coin du feu de la Devinière. Puis il se mit

en selle.

«Le reverrai-je jamais?» murmura Huguette.

Un peu après sept heures, Pardaillan s'arrêtait près de la basilique de

Saint-Denis, attachait son cheval à un anneau, et pour ne pas se

faire remarquer entrait dans un bouchon d'où il se mit à surveiller

attentivement la route.

--A sept heures et demie il vit arriver un cavalier venant de Paris,

cavalier armé en guerre, et ayant toute la tournure d'un gentilhomme. Il

le reconnut à l'instant. C'était le laquais à qui Fausta avait remis la

lettre destinée à Alexandre Farnèse.

Le cavalier s'arrêta comme s'était arrêté Pardaillan. Ayant mis pied à

terre à une centaine de pas du bouchon, il entra dans une maison où il

resta près d'une demi-heure. Puis il sortit, se remit en selle et reprit

le chemin de Paris.

«Bon, pensa le chevalier, voici la lettre entre les mains du messager.

Attendons le messager!»

Dix minutes après le départ du cavalier, la porte charretière de la

maison s'ouvrit, laissant le passage à un homme qui sortit tout à cheval

et prit au pas la route de Dommartin. Le chevalier sauta en selle et se

mit à le suivre de loin.

«Le messager qui va à Dunkerque, songea-t-il. Celui que Fausta appelle

le comte. Comte, bon! Mais comte de quoi?...»

Le cavalier se mit au trot; Pardaillan prit le trot, tout en se

maintenant à distance. Cependant le cavalier ne paraissait pas très

pressé.

A un moment, cet homme s'aperçut sans doute qu'il était suivi; mais, au

lieu de piquer son cheval, il s'arrêta court. Pardaillan s'arrêta. Le

cavalier repartit au galop pour passer au trot quelques instants plus

tard: Pardaillan exécuta les mêmes manoeuvres. Dès lors il fut évident

pour le cavalier que Pardaillan le suivait.

Il ne s'arrêta pas à Dammartin et poussa jusqu'à Senlis. Là, le messager

mit pied à terre devant le Tonneau-de-Bacchus, vieille hôtellerie

renommée. Pardaillan entra au Tonneau-de-Bacchus. Le messager dînait

dans la grande salle. Pardaillan dîna dans la grande salle. Puis le

messager se retira dans sa chambre en ordonnant qu'on le laissât dormir

jusqu'à huit heures du matin.

«Bon! pensa Pardaillan, je veux être pendu si mon homme n'est pas debout

à cinq heures!...»

Et, se retirant à son tour, il donna l'ordre qu'on tînt son cheval prêt

pour cinq heures. Avant de s'endormir, Pardaillan se mit à méditer sur

sa situation. Que voulait-il au bout du compte?...

«La lettre destinée à Farnèse, pas davantage», se répondit-il.

Pardaillan dormit d'une traite jusqu'à cinq heures du matin, moment

auquel on vint le réveiller.

«Je suis sûr que mon homme ne va pas tarder à sortir», songeait-il.

Mais Pardaillan était habillé depuis longtemps et l'homme ne paraissait

pas.

A sept heures, Pardaillan n'y tint plus. Et appelant l'hôte:

--J'espère, dit-il, que vous n'oublierez pas de réveiller à huit heures

ce digne gentilhomme.

--Quel gentilhomme? fit l'hôte.

--Mais celui qui est arrivé hier en même temps, ou plutôt un peu avant

moi. Je m'ennuie seul en route, et je serais fort désireux de chevaucher

botte à botte avec ce cavalier dont l'air me revient tout à fait...

--En ce cas, monsieur, je suis contrarié vraiment...

--Qu'est-ce à dire?...

--Ce gentilhomme s'est ravisé...

--Et alors?...

--Eh bien, il est parti à trois heures du matin!...

Pardaillan retint un juron, s'élança sur son cheval qui l'attendait

depuis cinq heures, selon ses ordres, et prit à franc étrier la route

d'Amiens.

En grommelant il poussait son cheval d'une pression des genoux. Le

cheval filait comme le vent. Mais Pardaillan s'aperçut bien vite qu'à ce

train-là la pauvre bête serait rapidement épuisée. Une fois démonté, il

n'était pas sûr de pouvoir acheter un autre cheval, outre qu'il tenait

fort au sien, outre enfin que sa bourse ne lui permettait pas de

dépenses exagérées.

Toutes ces raisons firent que Pardaillan résolut d'abandonner la

poursuite directe, et de tâcher d'arriver à Dunkerque par des voies de

traverse qui abrégeraient son chemin. Mais, à Montdidier, où il s'arrêta

pour laisser reposer une heure son cheval, il apprit qu'un cavalier

venait précisément de se rafraîchir dans la guinguette où il entra. A

la description qu'il provoqua par ses questions, il reconnut que ce

cavalier ne pouvait être que le messager de Fausta... Il sut en outre

que son homme n'avait guère qu'une demi-heure d'avance sur lui.

«C'est le moment de prendre ma revanche du tour qu'il m'a joué!» pensa

Pardaillan.

Et, remontant en selle au bout de dix minutes qui furent employées à

bouchonner vigoureusement son cheval, il reprit sa course furieuse, au

risque, cette fois, de tuer sa bête.

Mais, lorsqu'il aperçut au loin dans la plaine les clochers et les toits

d'Amiens, il n'avait pas rejoint le cavalier!

Le soir venait. Pardaillan s'arrêta pour réfléchir: Le résultat de ses

réflexions fut qu'il se remit en route au petit trot, ce dont sa monture

témoigna sa satisfaction en s'ébrouant et en faisant sauter l'écume

autour d'elle. Seulement, au lieu d'entrer dans Amiens, Pardaillan se

mit à en faire le tour en grommelant:

«Guette-moi bien, mon brave comte, guette bien de ta fenêtre tout ce qui

entre dans Amiens...»

Il imaginait le cavalier dans l'auberge la plus rapprochée de la porte

de Paris, caché derrière les rideaux de sa fenêtre. Et il riait en

lui-même du bon tour qu'il lui préparait. Lorsque, après avoir contourné

la ville, Pardaillan rejoignit la route du Nord, c'est-à-dire la route

de Doullens et Saint-Pol, il mit son cheval au pas et poursuivit son

chemin jusqu'au bourg de Villiers. La nuit était tout à fait noire

lorsqu'il y arriva.

Villiers était à cheval sur la route. Au milieu de la grand-rue, il y

avait une auberge. Un cavalier venant d'Amiens et allant à Saint-Pol

était forcé de passer devant cette auberge.

Pardaillan mit pied à terre, fit conduire son cheval à l'écurie, le fit

bouchonner devant lui, et, lorsqu'il eut vu la brave bête bien séchée,

les pieds dans une bonne litière, le nez dans la mangeoire bien garnie,

il songea enfin à lui-même. Il tombait de fatigue et de faim. Un bon

dîner eut raison de la faim. Mais, après la faim, Pardaillan avait la

fatigue à vaincre. Or, son intention était de surveiller la route toute

la nuit s'il le fallait.

Il se fit conduire à sa chambre, qui donnait sur la route. Et il jeta un

regard d'envie sur l'excellent lit qui l'attendait.

--Veux-tu gagner deux écus? dit-il tout à coup au garçon qui lui avait

indiqué la chambre.

Ce garçon, avec une figure assez niaise, ouvrit de grands yeux à la

proposition du voyageur.

--Deux écus! s'écria-t-il.

--Deux écus de six livres. Les voici, dit Pardaillan qui exhiba les deux

pièces d'argent. Ton service est fini, n'est-ce pas, car il n'y a plus

personne dans l'auberge...

--J'ai encore à fermer les portes des étables et des écuries.

--Va donc, et reviens vite...

Au bout de dix minutes, le jeune paysan était de retour.

--Où dors-tu? fit Pardaillan.

--Dans l'écurie, sur la paille.

--Eh bien, si tu veux passer la nuit dans cette chambre, sur cette

chaise que je mets près de la fenêtre, tu auras les deux écus... Ce

n'est pas tout. Tout en veillant, comme tu t'ennuierais toute une nuit

sur cette chaise, tu t'amuseras à écouter dans la rue... Et, s'il

passait un cheval, à n'importe quelle heure, tu me réveillerais... un

cheval venant d'Amiens et allant sur Doullens...

--J'ai compris! dit le garçon.

Puis allant s'asseoir sur la chaise, et s'accotant aux vitraux de la

fenêtre:

--Me voici à mon poste, dit-il. Je vous garantis que, d'ici demain, il

ne passera personne que vous n'en soyez aussitôt prévenu.

Pardaillan posa son pistolet d'arçon sur une table près de lui et sa

rapière debout à la tête du lit, sur lequel il se jeta tout habillé avec

un soupir de satisfaction. Il s'endormit aussitôt. Le paysan veilla

scrupuleusement, et, au petit jour, réveilla le chevalier, comme c'était

convenu.

--Il n'est passé personne? demanda Pardaillan qui se mit sur pied et

remit au garçon les deux écus.

--Personne, si ce n'est quelques charrettes.

Pardaillan déjeuna près de la fenêtre et fit boire au garçon un grand

verre de vin, honneur dont le digne Picard se montra touché.

Puis, le jour étant tout à fait venu, Pardaillan sella son cheval et,

posté dans la salle de l'auberge, attendit tranquillement.

Vers huit heures, un cavalier se montra au bout de la rue, Pardaillan se

mit à rire... Ce cavalier, c'était celui qu'il attendait, le messager

envoyé par Fausta à Alexandre Farnèse! La revanche de Pardaillan était

aussi complète qu'il l'avait rêvée.

Il laissa passer le messager qui s'en allait à un petit trot

raisonnable, comme un homme sûr d'avoir dépisté l'importun suiveur, puis

il se mit en selle à son tour. Cette fois, il eut bien soin de garder

une distance suffisante pour ne pas être vu.

On traversa Doullens, on gagna Saint-Pol, puis Saint-Omer. Le cavalier

passa la nuit dans cette dernière ville, et Pardaillan ne trouva rien de

mieux que de se loger dans la même hôtellerie en prenant les précautions

nécessaires pour ne pas être vu. Mais. le lendemain matin, comme il

reprenait sa poursuite, il dut sans doute commettre quelque imprudence

et se laisser voir, car le cavalier, au lieu de filer droit au nord,

bifurqua brusquement sur Calais en cherchant à tirer au large.

Pardaillan était résolu à l'aborder coûte que coûte. Il avait, pendant

tout ce voyage, inutilement cherche un moyen de se faire remettre la

lettre... Il la lui fallait pourtant!...

Vers midi, on fut en vue de Calais. Pardaillan cherchait à rattraper

l'homme qui, laissant la ville sur sa gauche, se mit à galoper sur la

route qui suivait la côte d'ailleurs toute droite.

Il gagnait du terrain, et se rapprochait de plus en plus du messager.

Tout à coup, celui-ci s'arrêta net et, faisant volte-face, le pistolet

au poing, attendit de pied ferme, ce que voyant, le chevalier se mit

au trot, puis au pas, et enfin, arrivant à quelques pas du messager,

s'arrêta de son côté, ôta son chapeau, et se mit à sourire de son air le

plus engageant.

Le messager de Fausta demeura stupéfait. Il était impossible

d'accueillir à coups de feu un homme qui se présentait avec une telle

politesse, et qui, devant le canon du pistolet braqué sur lui à cinq

pas, souriait si candidement et sans esquisser le moindre geste de

défense.

Le messager salua donc à son tour avec courtoisie et remit son pistolet

dans l'une des fontes de sa selle.

--Monsieur, dit-il, on m'appelle Luigi Cappello, comte toscan. Et vous?

--Moi, monsieur, je me nomme Jean de Margency, comte français.

--Serait-il indiscret, demanda le comte italien au bout de quelques

instants qu'il employa à examiner son compagnon, serait-il indiscret de

vous demander d'où vous venez?

--Mon Dieu, non! fit Pardaillan. Je viens tout bonnement de Paris, et

plus spécialement de l'île de la Cité...

A ces mots, Luigi Cappello eut un tressaillement, et, regardant son

compagnon avec fixité, esquissa dans l'air un signe avec sa main.

Pardaillan sourit.

--Monsieur le comte, dit-il, je ne répondrai pas au signe de

reconnaissance que vous me faites, pour la raison bien simple que

j'ignore le signal de réponse que vous attendez sans doute: je ne suis

pas des vôtres.

--Fort bien. Seriez-vous, en ce cas, assez obligeant pour me dire où

vous allez?...

--Mais... à Dunkerque où vous allez vous-même.

Et, de Dunkerque, je pousserai, s'il le faut, jusqu'au camp de votre

illustre compatriote le généralissime Alexandre Farnèse.

Le messager devint pensif. Cet étranger qui le poursuivait était-il un

affilié de Fausta?... mais alors, pourquoi ne connaissait-il pas le

signe?... Et, d'autre part, comment était-il si bien informé?...

--Monsieur, reprit-il résolument, vous répondez à mes questions

avec tant de bonne grâce que je me hasarderai à vous en poser une

troisième... Pourquoi me suivez-vous depuis Dammartin?...

--Depuis Saint-Denis, rectifia Pardaillan.

--Soit. Pourquoi depuis Saint-Denis êtes-vous sur ma route?

--Mais pour avoir le plaisir de voyager avec vous, d'abord!

--Comment pouviez-vous savoir que j'allais au camp de Farnèse?

--Parce que je l'ai entendu dire à la très noble signora Fausta, reprit

paisiblement le chevalier.

--Ah! ah! fit le messager, abasourdi.

Puis il reprit:

--Soit encore. Mais vous avez dit que votre acharnement à me rattraper

venait du désir que vous aviez de voyager en ma compagnie... d'abord. Il

y a donc un autre motif?...

--Monsieur le comte, fit Pardaillan, à mon tour de vous questionner,

voulez-vous? Savez-vous ce que contient la lettre qui vous a été

remise à Saint-Denis de la part de la signora Fausta et à destination

d'Alexandre Farnèse.

Le messager fut atterré. Il n'y avait plus de doute dans son esprit.

L'étranger n'était pas, ne pouvait pas être un envoyé de Fausta, c'était

un ennemi dangereux qui avait surpris de redoutables secrets.

Il regarda autour de lui. A sa droite, c'étaient les champs. A sa

gauche, les falaises, au-delà desquelles on entendait se lamenter la

mer. La solitude était complète, et l'endroit excellent pour se défendre

d'un gêneur.

--Monsieur, dit-il, il me serait difficile de répondre à votre question,

parce que, n'étant porteur d'aucune lettre, je ne puis vous dire le

contenu d'une missive qui n'existe pas.

--Ah! monsieur le comte! fit Pardaillan, vous récompensez mal ma

franchise!

--Eh bien, gronda le messager en pâlissant, j'ai une lettre, c'est vrai.

Après?...

--Je vous demande si vous savez son contenu...

--Non. Et quand je le saurais...

--Vous ne me le diriez pas, c'est entendu. Mais vous ne le savez pas. Et

je vais vous le dire...

--Qui êtes-vous, monsieur?...

--Vous m'avez demandé mon nom, et je vous ai répondu que je m'appelle le

comte de Margency. La lettre, monsieur, voici ce qu'elle contient: un

ordre de la signora Fausta au généralissime d'avoir à se tenir prêt à

entrer en France et à marcher sur Paris avec son armée au premier signe

qui lui en sera fait.

--Après? gronda le messager en pâlissant.

--Après? Eh bien, mon cher monsieur, je ne veux pas que cette lettre

arrive au camp de Farnèse, voilà tout!

--Vous ne... voulez pas?...

A ces mots, le messager saisit son pistolet. Pardaillan en fit autant.

--Réfléchissez, dit-il. Remettez-moi cette lettre.

Et il braqua le canon du pistolet sur le messager. Celui-ci haussa les

épaules:

--Vous ne songez pas à une chose, dit-il avec un calme que Pardaillan

admira. Mais je tiens à vous dire avant de vous tuer...

--Je suis tout oreilles.

--Eh bien, vous venez de me dire le contenu de la lettre, que

j'ignorais. Je pourrais donc, si j'avais peur, vous remettre la missive,

et transmettre l'ordre de vive voix...

--Non, fit Pardaillan, car le généralissime n'obéira qu'à un ordre

écrit...

--En ce cas, vociféra le messager, je vous tue!...

En même temps, il fit feu... Pardaillan, d'un coup d'éperon, fit faire à

son cheval un écart qui eût désarçonné un cavalier ordinaire. La balle

passa à deux pouces de sa tête. Presque aussitôt, il fit feu à son tour,

non pas sur le cavalier, mais sur la monture: la bête, frappée au crâne,

s'affaissa. Dans le même instant, le messager sauta et se trouva à pied,

l'épée à la main. Pardaillan avait sauté aussi et tiré sa rapière.

--Monsieur, dit-il gravement, avant de croiser nos deux fers, veuillez

m'écouter un instant. Je me suis nommé comte de Margency, et j'en ai

le droit. Mais je porte aussi un autre nom: je suis le chevalier de

Pardaillan...

--Ah! ah! je m'en étais douté un instant! grommela furieusement le

messager.

--Vous me connaissez, dit Pardaillan. Tant mieux. Cela nous évitera les

longs discours. Puisque vous me connaissez, monsieur le comte, vous

devez savoir que votre maîtresse, votre souveraine, a voulu trois ou

quatre fois déjà me faire assassiner. La dernière fois, il n'y a pas

longtemps, je venais de lui sauver la vie; en signe de gratitude, elle a

jeté à mes trousses tous les gens d'armes du duc de Guise... Vous ne me

tuerez pas, monsieur! Et, comme je ne veux pas que la lettre arrive,

comme enfin vous êtes le serviteur d'une femme qui veut ma mort, c'est

moi qui vais vous tuer!...

En même temps, Pardaillan tomba en garde. Les fers se croisèrent...

Le comte Luigi, en homme habile, se tint sur la défensive. En somme,

il ne s'agissait pas pour lui de tuer et de remporter une victoire. Il

s'agissait simplement d'écarter ou d'arrêter un adversaire.

Pardaillan, selon son habitude, attaqua par une série de coups droits

foudroyants. Le messager ne dut son salut qu'à une marche en arrière.

Mais, tout en rompant, il se défendait avec courage et habileté.

--Monsieur, dit tout à coup Pardaillan, vous me paraissez homme de

coeur, et je vous dois mes excuses...

--De quoi? fit le comte Luigi.

--De vous avoir prié de me remettre votre lettre. J'aurais dû prévoir

qu'un homme comme vous peut être vaincu par la fortune, mais qu'il ne

courbe pas volontairement la tête...

--Merci, monsieur, dit le messager, en prenant vivement une nouvelle

attaque.

--Recevez donc, acheva Pardaillan, toutes mes excuses pour la

proposition incongrue que je vous ai faite, et tous mes regrets d'être

forcé de vous traiter en ennemi...

En même temps, il se fendit à fond. Le messager jeta un cri rauque,

laissa échapper son épée, tourna sur lui-même et s'abattit...

--Holà! grommela Pardaillan, aurais-je vraiment été assez maladroit pour

le tuer?...

Il s'agenouilla, défit le pourpoint du comte toscan et examina la

blessure en hochant la tête. A ce moment, le blessé ouvrit les yeux.

--Monsieur, dit Pardaillan, je suis maître du champ. Je puis donc vous

prendre la missive que vous portez, Mais je serais au désespoir de vous

quitter en ennemi, car vous êtes un brave... Voulez-vous, de bonne

volonté, me remettre cette lettre?... Voulez-vous que nous nous

séparions amis?...

Le blessé fit péniblement un geste de la main pour désigner une poche

intérieure de son pourpoint. Pardaillan prit la lettre. Les yeux du

blessé indiquèrent un profond désespoir.

--Voyons, dit Pardaillan, ému de pitié, qu'est-ce que cela peut vous

faire, au bout du compte?... Vous ne craignez pas, je suppose, que j'use

de cette lettre comme d'une arme contre la signorita Fausta?

--Je le crains, murmura le blessé d'une voix à peine intelligible...

Vous allez... porter... cette lettre au roi de France... je suis un

homme.... déshonoré.

--Vraiment, dit Pardaillan, vous craignez cela? Vous ne redoutez que

cela? Et si je vous prouve que vous vous trompez? que je ne rendrai

nullement cette missive à Valois?...

--Pas de preuve... possible! murmura le blessé.

--Si! il y en a une, dit Pardaillan. Et la voici!

A ces mots, sans l'ouvrir, sans la décacheter, sans jeter un coup d'oeil

sur la suscription, Pardaillan se mit à déchirer la lettre en petits

morceaux. Lorsqu'elle eut été ainsi réduite en miettes certainement

illisibles, ces fragments minuscules, il les jeta en l'air.

Pendant cette opération, le comte Luigi avait tenu attachés sur

Pardaillan ses yeux pleins de stupéfaction. Puis, l'étonnement fit

place à une sorte d'admiration. Et, d'un ton qui traduisit toute sa

reconnaissance, il murmura:

--Merci, monsieur!...

Pardaillan haussa les épaules.

--Je vous ai prévenu que j'avais seulement l'intention de jouer un tour

à votre Fausta. C'est fait. Quant à me servir d'une lettre tombée en

mon pouvoir pour faire assassiner une femme, ce n'est pas dans mes

habitudes. Cette lettre détruite n'existe plus, même dans mon souvenir.

Êtes-vous rassuré?...

--Oui, monsieur... et je vous bénis... de m'avoir donné... une pareille

assurance... avant de mourir...

--Eh! mordieu, vous ne mourrez pas!

Le blessé secoua tristement la tête. Puis, épuisé par les efforts qu'il

venait de faire, il s'évanouit.

Pardaillan alla à son cheval et fouilla vivement l'une des fontes. Là,

sous le pistolet, il y avait des bandages, de la charpie, enfin tout ce

qu'il faut à un homme pour panser provisoirement une blessure. Puis il

se mit à dégringoler la falaise par un sentier presque à pic, mouilla

dans l'eau de mer un fort tampon de charpie, remonta au pas de charge,

lava la blessure, y appliqua de la charpie et banda le tout le plus

proprement du monde.

--C'est de l'eau salée, dit Pardaillan. Cela pique. Mais ce n'en est que

meilleur. Maintenant, monsieur, attention. Je vais vous soulever et vous

placer sur mon cheval...

Pardaillan se baissa, plaça ses mains sous les reins du blessé et,

agissant à la fois avec douceur et avec force, le souleva et l'assit sur

le cheval.

--Pouvez-vous vous tenir ainsi jusqu'à Gravelines? dit-il.

--Je le crois...

--En route donc. Si vous vous affaiblissez, appelez-moi.

Et, traînant son cheval par la bride, se retournant tous les deux pas

pour examiner son blessé, Pardaillan se mit en chemin au petit pas.

Vingt minutes plus tard, il atteignait les premières maisons du village.

Gravelines ne se composait que d'une trentaine de cabanes de pêcheurs.

Mais l'entrée de ce cheval ramenant un blessé avait attiré autour de

Pardaillan quelques bonnes femmes et une bande effarée de marmots.

--L'auberge? demanda Pardaillan.

--Il n'y a pas d'auberge! fit l'une des femmes.

--Qui d'entre vous veut gagner dix écus? reprit alors Pardaillan.

--Moi, dit la femme qui venait de parler. Si c'est pour loger et soigner

ce cavalier, je m'en charge.

Le blessé fut transporté à quelques pas devant une chaumière, et couché

sur un matelas de varech.

--Y a-t-il un chirurgien? un médecin? demanda Pardaillan.

--Non, mais nous avons le sorcier. Un vieux qui sait tout, qui guérit

les fièvres, et sait soigner les blessures.

A ce moment, celui que, dans le village, on appelait le sorcier, prévenu

sans doute de l'événement, faisait son entrée dans la chaumière. C'était

un vieillard à physionomie intelligente, à l'oeil vif et malicieux. Sans

rien dire, il s'agenouilla près du blessé et défit les bandages, puis se

mit à examiner la plaie.

--Qu'en dites-vous, monsieur? demanda Pardaillan.

--Je dis que c'est fort grave. Mais il en reviendra.

--Ah! fit Pardaillan avec un soupir de soulagement.

Mais aussitôt une pensée se fit jour dans sa tête. Si le blessé en

revenait, il irait trouver Farnèse, et lui raconterait ce qui s'était

passé en lui donnant oralement le contenu de la lettre. Alors, tout ce

qu'avait fait Pardaillan devenait inutile! Il attira le sorcier dans un

coin.

--Vous êtes sûr, fit-il, qu'il en reviendra?

--Très sûr!

--Mais c'est que je voudrais bien que mon ami puisse continuer son

voyage...

Le sorcier secoua la tête:

--S'il bouge de ce matelas avant huit jours, il meurt, dit-il. S'il

essaie de marcher avant un mois, tout sera remis en question. S'il monte

à cheval avant deux mois, je ne réponds de rien!...

Deux mois!...

C'était plus de temps qu'il n'en fallait à Pardaillan.

Quoi qu'il en soit, le sorcier fit si bien qu'au bout de quatre jours

il put positivement déclarer le blessé hors de tout danger. Ces quatre

jours, Pardaillan les avait passés dans la chaumière. Sûr que le comte

Luigi ne mourrait pas et serait convenablement soigné, certain d'autre

part qu'il ne pourrait rejoindre et prévenir Farnèse, le chevalier, un

beau matin, fit ses adieux à celui qu'il avait à moitié tué, et reprit

à petites journées le chemin de Paris. Il avait une double tâche à

accomplir. Retrouver Maurevert, d'abord. Et ensuite pouvoir rencontrer

Guise...

Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue · 第 46 / 95 题