Le premier mouvement du chevalier de Pardaillan avait été de suivre le
jeune duc. En effet, Violetta sauvée, le reste ne le regardait plus. Une
pensée, à cet instant, fulgura dans son cerveau:
«Maurevert!...»
Maurevert, sans aucun doute, savait ce qui devait se passer dans
l'abbaye!... Maurevert lui avait donné rendez-vous pour ce jour-là, à
midi, près de la porte Montmartre, et lui avait dit:
«Non seulement je vous dirai où se trouve la petite chanteuse, mais je
vous conduirai à elle... vous la verrez!»
Si Maurevert lui avait donné rendez-vous près de la porte Montmartre,
c'était pour le conduire à l'abbaye! Si le rendez-vous était à midi,
c'était pour qu'il arrivât trop tard. Oui, dans le plan de Maurevert,
lui et le jeune duc devaient voir la petite chanteuse... mais ils ne
devaient la voir que vers une heure de l'après-midi, alors qu'elle
aurait été crucifiée à neuf heures du matin!...
Pardaillan frissonna. Un flot de haine monta à son cerveau à la pensée
de cette trahison si misérable. A ce moment, son regard se reporta sur
Fausta et sur l'homme qui, vêtu comme un bourgeois, était acclamé par
ces évêques et ces cardinaux. Et il reconnut M. Peretti... le meunier
dont il avait sauvé les sacs d'or!...
«Le pape! murmura Pardaillan. Le pape et la papesse en présence!...»
--A genoux! répétait Sixte-Quint en levant sa dextre menaçante, à
genoux! ou je te fais saisir et attacher sur cette croix!...
Fausta ne s'agenouilla pas. Elle redressa sa tête orgueilleuse dont
le calme faisait un étrange contraste avec le visage du vieillard,
bouleversé de fureur... Du bout des lèvres, avec un dédain qui prouvait
tout au moins un courage à toute épreuve, elle laissa tomber ces mots:
--Pape du mensonge, tu l'emportes aujourd'hui! Fais-moi mettre à mort
si tu l'oses; je ne te précéderai que de peu dans la tombe; mais tu
n'obtiendras pas de moi la soumission que tu espères!
Sa voix s'était à peine élevée au diapason du mépris. En prononçant les
derniers mots, elle remonta sans hâte les degrés de marbre et reprit sa
place sur son trône.
--Par le Dieu vivant! gronda Sixte-Quint, voilà l'audace de l'hérésie!
voilà le frénétique orgueil du schisme! Gardes!... que cette femme
meure!...
Il y eut un tumulte; les gens d'armes de Sixte et les hallebardiers de
Fausta s'avancèrent précipitamment sur l'estrade de marbre... Fausta,
dans cette suprême seconde où la mort était sur elle, ne fit pas un
geste de défense; elle vit l'éclair des piques et des poignards, elle
entendit le hurlement de la meute qui se ruait sur elle...
Dans cet instant où elle s'apprêtait à mourir comme elle avait vécu, en
une attitude d'indestructible orgueil, un homme, d'un bond, venait de se
jeter devant elle...
Cet homme, avec un de ces gestes qui imposent l'effroi de là mort aux
multitudes, tirait du fourreau une longue, large et solide rapière;
la pointe de cette rapière, il la dirigeait sur la poitrine même de
Sixte-Quint debout sur la dernière marche de l'estrade, et cet homme
disait:
--Saint-Père, je serai au regret de vous tuer; mais, si vous n'arrêtez
cette bande de loups, vous êtes mort!...
Sixte fit un signe désespéré... Les gardes s'arrêtèrent net, n'osant
plus faire ni un pas ni un geste, car il était trop évident que l'homme
à la rapière n'avait qu'à pousser sa pointe... et c'en était fait du
pape...
--Pardaillan! murmura Fausta dans un soupir de joie, d'espoir, de
renaissance à la vie, et d'admiration.
--Monsieur, dit Sixte d'une voix ferme, oseriez-vous frapper le suprême
pontife de la Chrétienté!...
--Aussi vrai que vous osez frapper cette femme!...
Dans le même instant, Pardaillan se rapprocha du pape, tandis que les
gardes cherchaient s'ils ne pourraient le frapper à l'improviste sans
danger pour Sixte.
--Ne bougez pas, enfants! dit le pape. Dieu terminera cette querelle au
mieux de ses intérêts!...
--C'est sûr! dit froidement Pardaillan, je ne comprends pas que les
hommes se veuillent à toute force mêler des intérêts de Dieu... Madame,
veuillez descendre... Pas un geste, vous autres... écartez-vous!...
Descendez, madame!... (Fausta, éblouie, domptée, dominée, obéissait.)
Bien... Gagnez maintenant la porte de ce pavillon. Vous y êtes?...
Attention, vous autres!...
Au même moment, Pardaillan lâcha Sixte-Quint. D'un saut, il fut en bas
de l'estrade. Vingt poignards se levèrent; vingt piques ou hallebardes
se croisèrent...
Pardaillan fonça comme il fonçait toujours dans les foules, c'est-à-dire
droit devant lui, sans un mot, la pointe de l'épée partout à la fois;
devant, à gauche, à droite, du sang gicla, des imprécations sauvages
retentirent, et, presque dans la même seconde, le chevalier, sans
une blessure, mais son pourpoint déchiré en deux ou trois endroits,
atteignait la porte du pavillon, se ruait à l'intérieur, et
s'enfermait... barricader les deux portes fut pour lui l'affaire de
quelques minutes.
Fausta s'était assise dans l'un des fauteuils qui avaient été placés là
pour les cardinaux, et, ramenant son voile sur son visage, en proie
à cette terrible émotion qui l'avait saisie dans la cathédrale de
Chartres, méditait...
Pardaillan, cependant, achevait sa besogne, tandis qu'au dehors les cris
de mort retentissaient plus violents et que déjà les gardes de Sixte
cherchaient à enfoncer la porte. Quand il fut certain d'avoir gagné au
moins une heure de répit, Pardaillan se mit à frapper sur la porte en
criant d'une voix qui couvrit les hurlements de mort:
--Un peu de silence, que diable! on ne s'entend pas! Je veux parler à
votre maître!...
Sans doute, Sixte-Quint dut faire un signe, car, bientôt, le silence se
rétablit par degrés.
--Vénérable et saint père de la Chrétienté, dit Pardaillan, êtes-vous
là?
--Que voulez-vous? dit une voix rude qu'il ne connaissait pas et qui
était celle de Rovenni.
--Je ne veux rien, reprit Pardaillan. Veuillez seulement rappeler à M.
Peretti qu'en certaine circonstance et en certain moulin il n'a pas eu à
se plaindre de moi...
--Le service que cet homme nous rendit alors est aboli par son insolence
et ses criminelles menaces d'aujourd'hui, fit la voix du pape. Cardinal,
demandez-lui si c'est là tout ce qu'il a à nous dire, et ajoutez qu'en
reconnaissance de ce service passé je lui accorde une heure pour dire
ses prières...
--Vous avez entendu? gronda Rovenni.
--Oui! Dites à Sa Sainteté qu'avant les trois heures que vous mettrez
certainement à défoncer cette porte, avant ce temps, dis-je, ce couvent
sera envahi, par des gens qui n'auront peut-être pas pour le Saint-Père
tout le respect que j'ai pour lui... c'est encore un service que je
rends à Sa Sainteté!
--Misérable et insolent impie, vociféra Rovenni. Gardes, enfoncez cette
porte!...
Mais le pape fit un geste, et la meute s'arrêta court.
--J'ai vu, étudié, pesé cet homme, dit-il. C'est l'audace incarnée. Au
moulin de la butte Saint-Roch, il a accompli des prodiges. Partons!
Rovenni, je vous attendrai avec vos compagnons à Lyon. De là, nous
gagnerons l'Italie et Rome... Mon cher Rovenni, dites à vos compagnons
qu'il y a pour tous indulgence plénière... sans compter le reste. Quant
à vous, vous savez ce qui vous attend... Partons maintenant. Il serait
horrible que, sur la fin de mes jours, j'aie la douleur de voir les
meilleurs d'entre les nôtres égorgés par des truands!...
Sixte-Quint, alors, s'avança jusqu'à la porte du pavillon.
--Mon fils, dit-il, êtes-vous là?...
--Certes, Saint-Père. Tout à votre dévotion! répondit Pardaillan.
--Recevez donc ma bénédiction: c'est la seule vengeance que je veuille
exercer contre vous. Adieu. Si les hasards de votre vie aventureuse vous
conduisent un jour à Rome et que je sois encore de ce monde, venez sans
crainte frapper aux portes du Vatican. A défaut de Sixte-Quint, vous y
trouverez sûrement M. Peretti, le meunier de la butte Saint-Roch...
--Saint-Père, cria Pardaillan, je reçois avec joie votre bénédiction,
mais avec plus de plaisir encore l'invitation de M. Peretti, que j'ai
toujours considéré comme un très habile homme!
--Brigand! murmura Sixte-Quint qui, pourtant, ne put s'empêcher de
sourire.
Et il s'éloigna, suivi de ses gens d'armes et gentilshommes, tandis
que le choeur des schismatiques enfin réconciliés, Rovenni en tête,
entonnait avec plus d'ardeur que jamais le _Domine, salvum fac
pontificem_...
En somme, et bien que Fausta lui échappât, le but de Sixte-Quint était
atteint: il venait de détruire le schisme en le frappant au coeur même.
Une demi-heure après le départ du pape, Pardaillan, n'entendant plus
rien, se hasarda à démolir en partie les fortifications qu'il avait
élevées dans le pavillon. Ayant entrouvert la porte, il vit que
l'esplanade et l'estrade étaient également vides. Alors, il sortit,
inspecta l'étendue du terrain de culture et ne vit plus personne.
Il revint à l'esplanade et, pensif, s'arrêta près de la croix couchée
sur le sol... la croix sur laquelle Fausta avait fait attacher Violetta
par Belgodère.
--Pauvre petite chanteuse! murmura-t-il, attendri. Pourquoi un tel
supplice. Elle n'est coupable que d'être trop jolie...
Pardaillan se retourna et vit Fausta. Cette femme extraordinaire
semblait n'éprouver aucune émotion ni des scènes tragiques qui venaient
de se dérouler, ni du danger auquel elle venait d'échapper.
Fausta le considéra quelques instants, cherchant peut-être à percer
du regard cette enveloppe d'ironie et d'insouciance, qui masquait la
physionomie du chevalier.
--Vous m'avez sauvé la vie, dit-elle enfin. Pourquoi?
Pardaillan releva la tête fine sur laquelle les rayons du soleil
mettaient à ce moment une sorte d'auréole.
--Ah! fit-il, si vous me parlez ainsi, madame, si nous sortons de la
folie furieuse des hérésies, des mises en croix, si nous échappons au
cauchemar devenu mortel pour cette malheureuse et ce prêtre (il montrait
les cadavres de Léonore et de Farnèse), si nous rentrons enfin dans
le naturel, je vous répondrai seulement ceci: j'ai vu une femme qu'on
allait tuer; j'ai vu des fauves se ruer avec des cris de mort sur un
être sans défense, et, sans me demander ni pourquoi ni comment, je me
suis trouvé le fer au poing devant les fauves...
--Ainsi, reprit Fausta, si toute autre que moi se fût trouvée à ma
place, vous l'eussiez défendue.
--Sans doute! dit Pardaillan.
Fausta, pensive, baissa la tête, peut-être pour cacher la pâleur qui
envahissait son visage.
--Maintenant, madame, continua le chevalier, voulez-vous me permettre
de vous poser à mon tour une question?... Oui?... La voici: pourquoi le
sire de Maurevert m'avait-il donné rendez-vous aujourd'hui à midi, près
de la porte Montmartre?...
--Parce que je lui en avais donné l'ordre, dit Fausta avec calme; parce
que Maurevert devait vous amener ici à un moment où mon triomphe était
assuré; que, sans la trahison des miens, vous eussiez été enveloppé
ici par des gens de Guise; et, qu'enfin je devais sortir de ce couvent
laissant votre cadavre près de ces deux corps...
Un frémissement agita Pardaillan. Dans son coeur se déchaîna la furieuse
envie de sauter sur cette femme, et de lui écraser la tête comme à une
vipère...
Pendant quelques secondes, Fausta put croire que Pardaillan allait la
tuer... Pourtant, il ne bougeait pas... il ne faisait pas un geste... Sa
figure reprit son apparence d'insouciante audace, et le bon Pardaillan
se mit à rire, s'inclina, et, d'une voix exempte d'amertume, répondit:
--Je suis vraiment au regret, madame, que vos voeux n'aient pas été
mieux accueillis par le Ciel. Puis-je, avant de nous quitter, vous être
bon en quoi que ce soit?
Fausta devint blême. Son orgueil souffrit plus qu'il n'avait jamais
souffert. Elle fut écrasée par cette générosité simple et souriante, qui
lui apparut comme un prodigieux dédain. Des larmes perlèrent à ses cils.
Une force inconnue la poussait vers cet homme qu'elle eût voulu tuer et
qu'elle adorait. Le souvenir de la cathédrale de Chartres passa comme la
foudre dans son esprit... Elle entendit la réponse de Pardaillan:
«J'ai aimé... j'aime à jamais la morte... morte au monde, vivante
toujours dans mon coeur! Et vous, je ne vous aime ni jamais ne vous
aimerai...»
Et les paroles qu'elle criait au fond d'elle-même se figèrent sur ses
lèvres blanches. Elle demeura glacée dans son attitude d'orgueil... Et
la haine, avec la honte de sa défaite, une fois de plus triompha en
elle.
--Monsieur de Pardaillan, dit-elle avec un sourire, j'aurais en effet
un dernier service à vous demander: je crains que le départ des gens de
Sixte ne soit un piège... Sous la garde de votre épée, je ne redouterais
pas une armée. Mais peut-être ne voudriez-vous pas m'accompagner jusque
dans Paris?...
--Pourquoi non, madame? répondit Pardaillan.
--Merci, monsieur, dit Fausta sans un tressaillement. Veuillez donc
m'attendre devant le portail de cette abbaye. Je vous y rejoindrai dans
quelques instants...
Le chevalier salua en soulevant son chapeau, mais sans s'incliner; puis,
d'un pas tranquille, sans retourner la tête, il s'éloigna et traversa le
terrain de culture.
Alors, Fausta ramena son regard près d'elle et vit les deux corps
abattus près de la croix: Farnèse et Léonore enlacés dans l'étreinte du
suprême baiser qu'avait cherché l'amant... Un pâle sourire vint crisper
ses lèvres.
«Celui-là, du moins, a reçu le châtiment de la trahison, murmura-t-elle.
Quant aux autres, quant à ce misérable Rovenni, quant à ces lâches, ces
fous, trois fois fous...»
A ce moment, l'abbesse, Claudine de Beauvilliers, parut, toute pâle et
tremblante.
--Ah! madame, dit-elle, quelle catastrophe!... Vaincues... nous sommes
vaincues!...
--Qui vous dit que je sois vaincue! gronda Fausta. Est-ce que je puis
être vaincue!... Allons, ma pauvre fille, la terreur vous fait perdre
l'esprit. Mais, moi, je ne perds pas la mémoire de ce que je dois...
Vous m'avez bien servie, et ce n'est pas votre faute si un incident
recule de quelques jours l'exécution de mes projets. Envoyez donc
quelqu'un à mon palais dès aujourd'hui, la somme convenue vous sera
remise...
Claudine s'inclina avec un cri de joie:
--Vous êtes plus que la puissance, murmura-t-elle, vous êtes la
générosité!
--Vous vous trompez, dit froidement Fausta; je sais seulement payer mes
dettes, d'argent, d'amitié... ou de haine. Prenez soin de ces deux corps
et veillez à ce qu'ils soient enterrés dans le cimetière de l'abbaye...
Fausta se dirigea alors vers l'appartement de l'abbesse qui l'aida
elle-même à se dévêtir de son lourd et splendide costume, à la fois
religieux et royal. Puis Fausta descendit, et, devant le portail de
l'abbaye, trouva Pardaillan qui l'attendait.
La litière, qui avait amené le prince Farnèse et maître Claude, était
toujours là. Le cheval de l'homme, qui était venu les chercher, était
attaché à un anneau. Pardaillan sauta sur le cheval; Fausta monta dans
la litière; et ce groupe se dirigea vers Paris. Tant que l'on fut hors
des murs, Fausta, par une fente des rideaux, tint son regard fixé sur le
chevalier, qui se tenait près de la litière. Pardaillan entrerait-il,
oserait-il entrer dans Paris?...
On arriva à la porte: Pardaillan franchit le pont-levis, et passa sous
la voûte. Alors, Fausta, un éclair de joie aux yeux, retomba sur les
coussins en murmurant:
«L'insensé!...»