LE 21 OCTOBRE 1588

Vers huit heures du matin, le prince Farnèse attendait dans la maison de

la place de Grève l'envoyé de Fausta. Maître Claude, sombre et pensif,

allait et venait lentement. Botté, cuirassé de buffle, le grand manteau

de voyage agrafé aux épaules, il était prêt pour le départ. Parfois,

sa main, machinalement, s'arrêtait à l'aumônière de cuir qu'il portait

suspendue à son ceinturon. L'aumônière contenait un petit flacon; dans

le flacon, il y avait du poison.

«Pourtant, songeait maître Claude, il ferait bon vivre dans ce bonheur

qui va commencer pour elle et qui pourrait recommencer pour moi. Je n'en

suis pas moins l'ancien bourreau de Paris. M. le duc d'Angoulême, s'il

apprend la chose, verrait des taches de sang sur les mains de la petite,

parce que je les ai tenues dans mes mains... Tandis que moi mort...

oui... mais pas avant de la voir vraiment en sûreté, heureuse et

libre...

Le prince Farnèse, assis près de la fenêtre ouverte, rêvait. Il allait

revoir Léonore et Violetta, partir avec elles.

Ce fut avec un sourire enjoué qu'il reporta ses yeux sur la robe

rouge, sur les insignes cardinalices qu'il avait revêtus selon la

recommandation de Fausta. Cette robe, il allait la dépouiller pour

toujours!

Ainsi, de ces deux hommes, par le même coup de la destinée, le meilleur

était poussé à la mort, tandis que l'autre atteignait au bonheur. Tout à

coup, le cardinal se leva.

--Voici qu'on vient nous chercher, dit-il en frémissant de joie.

Claude poussa un soupir et, s'étant approché de la fenêtre, vit une

litière qui s'arrêtait devant la porte de la maison. Quelques instants

plus tard, ils étaient sur la place, et un homme remettait à Farnèse un

billet qui contenait ces mots:

Suivez le porteur du présent ordre et conformez-vous à ses indications.

Farnèse et Claude prirent place dans la litière, qui se mit aussitôt en

route. Mais, au lieu de se diriger vers le palais Fausta, comme l'avait

pensé le cardinal, elle gagna la porte Montmartre et commença à monter

vers l'abbaye. Personne en vue. Le calme et le silence d'une belle

matinée. La litière arriva sans incident à l'abbaye et s'arrêta devant

le grand portail surmonté d'une croix. Farnèse, ayant mis pied à terre,

se dirigea vers la porte.

--Entrez, monseigneur, dit le guide, s'adressant à Farnèse.

Farnèse, frémissant, reconnut l'endroit où il avait vu Léonore. Il

poussa la porte en tremblant et se vit en présence d'une quinzaine

de personnages qu'il connaissait tous: cardinaux en rouge ou évêques

violets, ils avaient tous des visages d'une gravité funèbre. Il chercha

des yeux Fausta et ne la vit pas. Avec un vague sourire où commençait

à percer de l'inquiétude, il fit le tour de ces personnages; mais leur

silence était effrayant, et leurs regards fixes pesaient sur lui comme

une réprobation.

--Messieurs, balbutia Farnèse avec ce même sourire d'angoisse,

j'attendais... j'espérais une autre réception, et je m'étonne de trouver

des visages aussi sévères...

L'un d'eux, alors, se leva et dit:

--Cardinal Farnèse, ce n'est pas de la sévérité que vous voyez sur nos

visages: c'est de la tristesse, et n'est-elle pas bien naturelle à

l'heure où le plus distingué, le plus énergique de nous tous va nous

quitter pour toujours?...

Farnèse respira... Non! Rien de funèbre dans ce qu'il voyait...

--Veuillez donc attendre, continua celui qui parlait; la présence du

très révérend Rovenni est nécessaire pour la cérémonie de renonciation

qui nous assemble ici...

Farnèse s'inclina; et, à ce moment même, une porte qu'il n'avait pas

encore remarquée dans le fond du pavillon s'ouvrit, et Rovenni parut. Il

était pâle; Farnèse attribua cette pâleur aux motifs qui venaient de lui

être exposés. A l'entrée de Rovenni, tous les assistants se levèrent et

s'éloignèrent lentement, à l'exception du cardinal Farnèse.

--Que signifie? balbutia Farnèse. Où est Sa Sainteté? Elle seule a

qualité pour...

--Vous allez la voir, dit Rovenni. Prenez patience... Ce qui est dit

est dit. Si nous sommes restés seuls, Farnèse, c'est que j'ai à vous

demander tout d'abord si vous avez bien consulté votre conscience.

--Je suis décidé, répondit fermement le cardinal. Celle qui est la

maîtresse de nos destinées a dû vous dire qu'à cette condition et à

d'autres qu'elle connaît j'ai accepté la dangereuse mission de me rendre

en Italie...

Rovenni avait écouté ces derniers mots avec une grande attention. Il se

rapprocha de Farnèse, et murmura:

--Vous savez que je vous aime. Vous n'ignorez pas, d'autre part, qu'il

est impossible à un prêtre de sortir de l'Eglise avec le consentement de

l'Eglise même...

Fausta s'est engagée à vous relever de vos voeux: elle inaugure là une

oeuvre de maléfice qu'aucun pape n'a osé consommer... Soyez franc,

poursuivit Rovenni en jetant un regard vers la porte. Pour quelle

mission êtes-vous envoyé en Italie?...

--Pour parler aux principaux d'entre nos affiliés, réveiller leur zèle,

faire des promesses et des menaces à ceux qui semblent vouloir revenir à

Sixte.

--Et, contre votre aide en cette circonstance, que vous a-t-on promis?

Farnèse garda le silence. Une vague terreur l'envahissait maintenant.

--Parlez donc! gronda Rovenni en lui saisissant le bras. Dans un

instant, il sera trop tard.

--Eh bien, palpita Farnèse, on m'a promis...

A ce moment, une sorte de gémissement s'éleva au-dehors... un cri qui

traversa l'espace comme une plainte... puis tout retomba au silence.

--Trop tard! murmura Rovenni.

--Avez-vous entendu? bégaya Farnèse épouvanté.

--Farnèse, écoute ton vieux camarade... Veux-tu rentrer dans le devoir

et implorer ton pardon de Sixte?...

Un sanglot, du dehors, parvint au prince Farnèse, qui répéta:

--N'entendez-vous pas?... Qui vient de crier?...

--C'est toi qui ne m'entends pas! gronda Rovenni. Bientôt, Sixte va

mourir. Je sais qui sera désigné aux votes du conclave dans le testament

de Sixte! Farnèse, il en est temps. Fais ta paix avec le pape mourant et

avec celui qui va le remplacer!

Dehors, le silence régnait à nouveau. Farnèse passa une main sur son

front et murmura:

--Que me proposez-vous?...

--Je te propose la fortune, les grandeurs... Fausta ne peut rien te

donner, et tu l'avais bien compris, puisque le premier tu l'as quittée!

Un mot!... Un seul!... Hâte-toi...

--Fausta fait de moi un homme, puisqu'elle me fait époux en me rendant

celle que j'adore, puisqu'elle me fait père en me rendant ma fille!...

--Votre fille! prononça Rovenni, d'une voix si glaciale que Farnèse en

frissonna.

--Sans doute!... J'ai la parole de la Souveraine...

--La parole de la Souveraine!... tu crois en Fausta et en sa parole

sacrée!... Eh bien, écoute!...

Un son de cloche, grave et funèbre, tomba dans le silence.

--Le glas! murmura Farnèse éperdu.

--Ecoute! Ecoute encore! gronda Rovenni.

Des voix, alors, derrière la porte du fond, s'élevèrent en un chant de

deuil... un chant aux larges modulations, qui tantôt semblait se

perdre en gémissements d'horreur et tantôt se gonflait, éclatait en

imprécations menaçantes... Farnèse, d'une violente secousse, se dégagea

de l'étreinte de Rovenni, et sa voix hurla son épouvante:

--Le glas de mort!... Le chant des suppliciés!... Qui meurt ici?... Qui

est mort?...

--Farnèse! prononça Rovenni d'un accent d'ironie terrible, la souveraine

Fausta t'attend là, derrière cette porte... Va donc lui demander ton

amante et ta fille!...

Farnèse se rua vers la porte du fond, et, d'une sauvage poussée,

l'ouvrit toute grande. En un instant, il demeura hagard, les cheveux

hérissés, pris de vertige.

Dans le plein air, il put faire trois pas rapides et, soulevant les bras

vers la suppliciée, d'une voix sans accent humain, il hurla le même mot:

--Ma fille!...

Et c'était bien sa fille! C'était bien Violetta! C'était bien pour sa

fille que tintait le glas, comme jadis en place de Grève il avait tinté

pour Léonore!...

Et là, sur cette esplanade, se dressait l'estrade de marbre à demi en

ruine, sur laquelle s'étaient rangés les cardinaux et les évêques du

schisme; et, au centre de cette assemblée, lui faisant un entourage

d'une solennité angoissante, sous son dais rouge, frangé d'or, en son

costume de somptuosité orientale, belle, fatale, terrible, ses yeux

de velours étrangement calmes, Fausta la souveraine, la papesse, lui

montrait Violetta la suppliciée!...

Et c'était, devant lui, une grande croix verdie par la mousse des

pluies... la croix du cimetière. Et, sur cette croix, attachée par les

poignets et les chevilles, couronnée de fleurs, toute blanche dans sa

robe de suppliciée, robe de lin légère comme une gaze pâle, probablement

déjà étourdie par quelque narcotique, évanouie... morte peut-être...

c'était Violetta! c'était sa fille!...

Tout cet ensemble exorbitant, toute cette mise en scène somptueuse et

tragique, passèrent dans l'oeil de Farnèse avec la rapidité fantastique

d'un rêve.

A cet instant, une femme, placée près de cette sorte de trône sur lequel

était assise Fausta, se retourna vers lui... Et cette femme, d'un bond,

fut sur le cardinal, lui intercepta la scène hideuse, et, comme jadis

sur les marches de l'autel de Notre-Dame, ses deux mains crispées

s'appesantirent sur les épaules de Farnèse... Car, cette femme, c'était

Léonore de Montaigues.

Léonore, flamboyante et livide à la fois, Léonore, belle comme une

lionne déchaînée, planta son regard dans les yeux de Farnèse... Puis, ce

regard, avec une stupéfaction où il y avait de la rage, de la haine,

du doute, du désespoir, se tourna vers Jeanne Fourcaud, agenouillée,

écroulée elle-même de stupeur et d'effroi...

--Que dis-tu? fit-elle dans une sorte de grognement bref. Votre fille...

Jean Farnèse!... notre fille... la voici!...

--La voilà! râla Farnèse en étendant les bras vers la suppliciée....

--Violetta!...

--C'est ta fille!...

--La petite chanteuse que je repoussais?

--C'est ta fille!...

Léonore se retourna vers la croix. Ses mains tremblantes se levèrent,

et, d'une voix faible, dans un gémissement très doux, elle balbutia:

--Ma fille!... Est-ce vrai?... Est-ce, dis?... Oui, oui, c'est toi... je

te reconnais!... Ma fille... mon enfant!... Oh! aidez-moi à la descendre

de là, peut-être n'est-elle pas morte...

Le cardinal Farnèse demeurait à la même place. L'effort qu'il faisait

pour se mettre en marche était énorme; mais il demeurait sur place; il

lui semblait qu'il était de bronze... En réalité, il n'y avait plus de

vivant en lui que les yeux...

Les yeux rivés sur l'adorée enfin retrouvée... la bien-aimée qui l'avait

reconnue!... Léonore, il ne voyait que Léonore!...

La mère avait étreint de sa fille tout ce qu'elle pouvait en étreindre,

c'est-à-dire le bas du corps; elle ne pleurait pas, elle ne gémissait

pas; elle disait en quelques secondes ce qu'elle eût pu dire en seize

ans; elle ne s'arrêtait que pour baiser furtivement les adorables petits

pieds que le& cordes faisaient enfler et marbraient de noir. Et, de

toutes ses forces décuplées, elle tentait de secouer la croix, de

l'arracher du trou.

--Aidez-moi donc... par pitié, je vous dis qu'elle n'est pas morte, et,

si elle est morte, je la réchaufferai. Je suis sa mère... Messieurs,

ayez pitié... je n'ai jamais vu mon enfant... je ne savais pas que

c'était elle.

Elle fit un plus rude effort, et, dans cet effort même, brisa ses

forces... Elle s'abattit à genoux... puis, tout à coup, elle se leva

toute droite, dans le même instant retomba en arrière de toute sa

hauteur, sans un mouvement, livide, les yeux grands ouverts tournés vers

sa fille. Et elle ne respira plus... Pour toujours, elle fut immobile...

Voilà ce que vit le cardinal Farnèse dans cette minute d'horreur qui

suivit son entrée sur l'esplanade.

Lorsqu'il vit tomber Léonore, lorsqu'il eut au coeur ce choc qui lui

apprenait qu'elle était morte, il lui sembla que ses jambes se déliaient

enfin... Il se traîna vers elle, se pencha et dit:

--Morte!...

Et ce fut un tel râle que les hallebardiers rangés en arrière du trône

de marbre frissonnèrent et que les cardinaux parjures baissèrent la

tête. Seule l'effroyable statue blanche et noire, seule Fausta demeura

immobile.

Alors, le cardinal tira le poignard qu'il portait à côté de la croix.

Son bras se tendit vers Fausta, et un long hurlement jaillit de ses

lèvres tuméfiées:

Maudite!... Maudite!... A ton tour!...

Il crut qu'il s'élançait, qu'il se ruait, qu'il allait frapper Fausta...

En réalité, il demeura sur place; encore une fois, il comprit que

tout mourait en lui. Alors, il répéta son cri sinistre et, levant le

poignard, se frappa à la poitrine. Presque aussitôt, il tomba non loin

de Léonore.

Quelle que fût l'impassibilité des gens qui assistaient à cette scène,

un frémissement d'horreur parcourut cette assemblée. Peut-être aussi un

autre sentiment agitait-il les dignitaires schismatiques; leurs regards

pleins d'une sourde anxiété allaient de Fausta au cardinal Rovenni, qui,

lui-même, pâle et frémissant, jetait avidement les yeux du côté des

bâtiments de l'abbaye et murmurait:

--Pourquoi Sixte n'arrive-t-il pas? Où est l'homme qui devait le

précéder ici, porteur de son anneau?...

Fausta, en voyant tomber Léonore, puis le cardinal Farnèse, avait eu un

mystérieux sourire et prononcé en elle-même:

--Deux!... Que Maurevert maintenant m'amène les autres! Que Guise

arrive, et tout est fini!...

Alors, jetant un long regard sur les deux cadavres, elle se leva

lentement sous l'éclatant soleil de cette matinée, toute droite dans

son lourd et somptueux costume: ce n'était plus une femme, ni même la

souveraine aux attitudes d'irrésistible autorité; elle incarnait la

Puissance dans ce qu'elle a d'inhumain. D'une voix où il n'y avait ni

pitié, ni colère, ni agitation, elle prononça:

--Prions pour les âmes de ces deux malheureux, et demandons au Très-Haut

de pardonner à la trahison du cardinal Farnèse, mais aussi de frapper

les traîtres comme celui-ci vient d'être frappé. Ainsi périront tous

ceux qui...

Elle s'arrêta brusquement. Ses lèvres devinrent blanches. Un

tressaillement la parcourut tout entière, son regard noir se fixa sur

un point du mur d'enceinte, et, au fond d'elle-même, il y eut un cri de

rage.

--Pardaillan!...

Dans le même instant, Pardaillan sauta du mur; presque aussitôt, Charles

d'Angoulême sauta derrière lui...

--Gardes! commanda Fausta, faites saisir ces deux hommes!...

Sur un signe du cardinal Rovenni, les hallebardiers s'élancèrent.

Pardaillan porta la main à la garde de son épée.

--Il paraît, madame...

Un cri atroce l'interrompit: c'était Charles qui venait de reconnaître

Violetta sur la croix et qui, fou d'horreur et de désespoir, se ruait

sur l'instrument de supplice...

--...qu'à toutes nos rencontres, continuait Pardaillan sans se

retourner, je suis destiné à vous prendre en flagrant délit de meurtre!

Arrière, vous autres! tonna-t-il en tirant sa rapière.

Les hallebardiers l'entourèrent. Pardaillan avait Rovenni directement

devant lui. Il tomba en garde, et il allait de la pointe de sa rapière

porter quelques coups destinés à le dégager, lorsqu'il demeura immobile

et stupéfait... Rovenni, au lieu de fuir, s'inclinait très bas devant

lui!... Sur quelques mots brefs du cardinal, les hallebardiers

reculaient!... Et Rovenni murmurait:

--Quels sont vos ordres?... Dites vite!...

Que se passait-il?

Il se passait simplement ceci: qu'au moment où Pardaillan était tombé en

garde, les yeux de Rovenni s'étaient fixés sur sa main droite... et qu'à

l'index de cette main brillait l'anneau d'or... que Sixte-Quint seul

pouvait lui avoir donné!...

Aux yeux de Rovenni, et presque aussitôt aux yeux de tous ceux qui

entouraient Fausta, tout prêts à la trahir, Pardaillan était l'homme

envoyé par le pape!... Et, cet anneau, c'était celui que M. Peretti,

il y avait cinq mois, lui avait donné dans le moulin de la butte

Saint-Roch.

--Vos ordres! répéta Rovenni.

--Qu'on arrête cet homme! rugit Fausta...

--Mes ordres! dit Pardaillan à tout hasard: maintenez cette femme, en

attendant...

Fausta, livide, rugissante, pantelante de ce qu'elle entrevoyait,

descendit de son trône et marcha sur Pardaillan; mais, dans ce moment,

un chant éclata parmi les cardinaux, un chant qui la glaça d'épouvanté.

Et c'était le _Domine, salvum fac Sixtum Quintum..._

Fausta porta les deux mains à son front. Ses yeux lancèrent des éclairs.

Un frisson convulsif l'agita...

«Trahie!... Trahie!...» murmura-t-elle.

A ce moment, au fond du terrain de culture, une fanfare de trompettes

éclata, une trentaine d'hommes d'armes apparurent, s'avançant à grands

pas...

--Le duc de Guise! hurla Fausta; A moi, mon duc...

--Cajetan! répondit le cardinal Rovenni. Sa Sainteté Sixte-Quint!

_Domine, salvum fac Sixtum Quintum!_...

Fausta leva vers le ciel rayonnant un regard où il y avait une

malédiction suprême, puis elle baissa la tête; et, immobile,

dédaigneuse, redevenue la statue impassible, elle ne prononça plus un

mot...

Toute cette scène, depuis l'instant où Pardaillan s'était laissé glisser

du haut de la muraille, avait duré moins d'une minute... Lorsqu'il eut

constaté la soudaine, l'inexplicable et fantastique volte-face des

gardes qu'il s'apprêtait à charger, Pardaillan rengaina tranquillement

sa rapière, et, d'un coup d'oeil, embrassa le terrible spectacle qu'il

avait sous les yeux: les deux cadavres, la croix fleurie; sur la croix,

la jeune fille attachée par les poignets et les chevilles; au pied de la

croix, Charles agenouillé, écrasé, tombait à la renverse...

Pardaillan se rua sur la croix... Il l'enlaça de ses deux bras

puissants, la secoua, cherchant à la soulever, à arracher le pied de son

alvéole... La croix basculait, se balançait. Et plus fort à ce moment où

un vieillard apparaissait sur la scène, la dextre levée, plus violemment

les cardinaux et les évêques prosternés tonnaient:

«Domine, salvum fac pontificem nostrum!»

Fausta seule était debout. Ses regards se croisèrent avec ceux de

Sixte-Quint...

--A genoux, fille d'orgueil! dit le pape en levant ses trois doigts...

bénédiction ou malédiction.

--Fils de la trahison, répondit Fausta en se redressant, ce front

d'orgueil ne se courbera que sous la hache de ton bourreau.

A ce moment, la croix frénétiquement secouée s'inclinait. Pardaillan

la soutenait dans ses bras, et doucement la posait sur le sol. En un

instant, il eut coupé les cordes qui attachaient les poignets et les

chevilles de Violetta. Il posa sa main sur le sein de la jeune fille...

A ce moment aussi, Charles d'Angoulême, hagard, à genoux, se traînait

vers Violetta.

Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue · 第 31 / 95 题