MONSIEUR PERETTI

Or, dans cette soirée même, un cavalier, qui venait de franchir la

Porte-Neuve un peu après le coucher du soleil, se dirigeait vers le

moulin de la butte Saint-Roch, où nous avons eu naguère occasion de

conduire le lecteur. Parvenu au pied de la butte Saint-Roch, le cavalier

descendit de sa monture, qu'il attacha à un arbre.

--Halte-là! fit une voix tout à coup.

Un homme armé d'un poignard et d'un pistolet surgit d'une haie, et

braqua le canon de son arme sur le cavalier, qui pour toute réponse

montra sa main, à un doigt de laquelle brillait un anneau d'or.

--C'est bien, passez, dit alors respectueusement la sentinelle, après

avoir jeté un coup d'oeil sur l'anneau.

Par trois fois encore, avant de pouvoir pénétrer dans le moulin, le

cavalier fut arrêté de cette façon, et, à chaque fois, grâce à l'anneau,

il put continuer son chemin. Dans le moulin, on l'introduisit dans une

pièce bien éclairée dont les fenêtres étaient dissimulées sous des

rideaux épais.

A cette lumière, quelqu'un qui se fût intéressé aux faits et gestes du

cavalier eût reconnu en lui l'un des principaux acolytes de Fausta.

C'était le cardinal Rovenni, celui-là qui, dans le palais Fausta, avait

lu l'acte d'accusation contre Farnèse et maître Claude.

Dans la pièce où il venait de pénétrer, un vieillard était enfoui au

fond d'un vaste fauteuil. Replié sur lui-même, très pâle, secoué par des

accès de toux, le vieillard semblait bien près de sa fin. Le cardinal

Rovenni s'approcha du fauteuil, se courba, s'inclina, s'agenouilla et

murmura:

--Saint-Père, me voici aux ordres de Votre Sainteté...

--Relevez-vous, mon cher Rovenni, râla d'une voix bien faible le

vieillard, et causons en bons amis...

Ce mourant, c'était en effet le meunier qui, dans cette pièce même,

avait eu, sous le nom de M. Peretti, un entretien avec le chevalier de

Pardaillan. C'était Sixte-Quint...

--J'ai voulu, fit le pape, goûter à la grandeur suprême, et voilà que la

tiare m'écrase... Ah! si je pouvais déposer le pouvoir!... mais il est

trop tard maintenant.

--Vous avez encore de longues années à vivre, heureusement pour

l'Eglise, dit Rovenni.

Sixte-Quint haussa les épaules.

--Six mois, mon bon Rovenni... voilà ce que j'ai devant moi... et

encore!... Et tant d'affaires à arranger!... Cette conspiration dans

laquelle vous vous êtes laissé entraîner...

--Saint-Père!...

--Ce n'est pas un reproche. Vous et d'autres, n'avez péché que par ma

faute... je me suis montré un peu dur... je croyais bien faire... n'en

parlons plus! Il faut donc, avant que je ne m'en aille rendre compte à

Dieu, laisser les clefs à un vigilant gardien de la Maison.

Rovenni tressaillit et considéra le vieillard avec plus d'attention.

--Celui qui doit me remplacer... continua Sixte.

Un accès de toux l'interrompit, si déchirant que Rovenni se leva pour

appeler du secours.

--Vous voyez, fit-il tristement... Quand je dis six mois... je crains

d'exagérer... L'essentiel, dis-je, est que j'écrase cette conspiration

avant de mourir, et puis que j'assure ma succession à quelqu'un qui en

sera digne...

Le pape darda un pâle regard sur Rovenni palpitant.

--Ce quelqu'un, ajouta-t-il, vous le connaissez... c'est un de vos

amis... votre meilleur ami...

--Saint-Père! balbutia Rovenni en pâlissant de joie.

--Chut!... Je n'ai pas dit que ce fût vous que je destine à me

remplacer, interrompit le pape avec un sourire; j'ai seulement dit que

c'était votre meilleur ami...

--Je sais que je suis indigne d'un tel honneur...

--Pourquoi donc? dit Sixte. Parce que vous m'avez trahi?... Per bacco,

d'abord cela prouve que vous avez de l'énergie, et j'aime les gens

énergiques, moi! Ensuite, vous êtes revenu à temps dans le giron de la

véritable Eglise... Eh! j'ai gardé des pourceaux, moi, si vous avez

fréquenté des traîtres!... Mon successeur, termina le pape, sera celui

qui m'aura aidé à vaincre la terrible ennemie que m'a suscité Satan. Or,

c'est vous, mon bon Rovenni, qui m'apportez cette joie inespérée...

Plus convaincu que jamais, Rovenni s'inclina en frémissant d'espoir.

--Sait-elle où je suis? reprit tout à coup le vieillard.

--Elle vous croit en Italie, Saint-Père, bien loin de supposer que vous

êtes aux portes de Paris. Elle a connu votre entrevue avec le roi de

Navarre et en a usé avec une grande habileté pour décider le duc de

Guise.

--Navarre! murmura Sixte-Quint. Le huguenot!

--Que vous avez excommunié, Saint-Père, et exclu de tout droit à quelque

trône ou principauté que ce soit!...

--Certes! dit Sixte avec un sourire. Mais si l'hérétique rentrait dans

le sein de l'Eglise!... Si Henri de Béarn abjurait, l'excommunication

serait levée, entendez-vous, Rovenni?. Henri de Béarn reprendrait tous

ses droits. Je lui aurais ainsi donné la couronne de France... mais

j'aurais du même coup décapité l'hérésie!...

--Vos vues sont sages et profondes, murmura Rovenni.

--Les hommes sont des pourceaux. Il faut donc leur promettre ample

glandée si on veut les faire rentrer, au soir... Le soir est venu pour

moi, Rovenni. Il faut que je fasse rentrer mon troupeau avant de me

coucher. Mais laissons Navarre pour le moment. Vous dites donc qu'elle

ne sait pas que je n'ai pas quitté la France?

--Elle vous croit en Italie, répéta Rovenni.

--Oui... Et vous me disiez donc, mon bon Rovenni, que peut-être une

occasion pouvait se présenter... tandis qu'elle me croit bien loin...

J'ai la tête si faible...

--Je vous disais, Saint-Père, reprit le cardinal Rovenni, qu'une

circonstance devait se présenter bientôt où Votre Sainteté pourrait

trouver les conspirateurs rassemblés pour y préparer les événements que

vous connaissez...

--C'est-à-dire la chute de Henri III et l'avènement des Guise au trône

de France.

--Oui, Saint-Père!... Donc, les principaux d'entre les conspirateurs,

cardinaux ou évêques, doivent s'assembler pour une de ces cérémonies

qu'elle sait organiser avec son infernal talent. Vous saurez que nul

comme elle ne s'entend à frapper l'imagination de ceux qui l'entourent.

--Oui. C'est un point que j'ai trop négligé. Il faut aux hommes du

théâtre, des spectacles magnifiques ou terribles. N'oubliez pas cela

quand vous serez pape, Rovenni...

--Ah! balbutia le cardinal, qui pâlit et joignit les mains, que dit là

Votre Sainteté?...

--Cela m'a échappé... mais pas un mot!... Mettez que je n'ai rien dit...

poursuivez, mon bon ami...

--Eh bien, Saint-Père, je disais que rien ne serait plus facile que de

profiter de cette réunion...

--Mais Guise? interrogea le pape, dans l'oeil duquel s'alluma un éclair.

--Le duc de Guise doit venir à cette cérémonie avec ses gentilshommes et

ses gens d'armes... Or, savez-vous qui doit le prévenir?... C'est moi,

Saint-Père!

--Eh bien, fit le pape comme s'il n'eût pas déjà compris.

--Eh bien, je ne le préviendrai pas, voilà tout!... Toute la question

est de savoir si Votre Sainteté pourra...

--Rassurez-vous, mon cher ami. Pour cette circonstance, Dieu fera un

miracle et me rendra les forces nécessaires.

--Et vous pouvez ajouter, Saint-Père, que, grâce à moi, la plupart des

conspirateurs sont maintenant hésitants, et qu'il faudrait bien peu de

chose pour les ramener à vous...

--Bien, mon ami... bien... Et où doit avoir lieu cette réunion?... Dans

Paris?...

--Non, heureusement; dans un endroit solitaire, assez éloigné: à

l'abbaye de Montmartre.

--Va bene... J'enverrai en avant un homme à moi qui vous portera mes

instructions.

--A quoi le reconnaîtrons-nous, Saint-Père?

--Il portera au doigt un anneau semblable à celui que je vous ai

donné... Il ne vous restera plus, mon bon Rovenni, qu'à me prévenir du

jour...

--C'est de cela que je suis venu vous informer, Saint-Père... C'est

demain! fit Rovenni triomphant. Si demain, vers dix heures du matin.

Votre Sainteté entre à l'abbaye de Montmartre, elle y trouvera

rassemblés autour de la révoltée des cardinaux qui persistent encore en

ce schisme étrange.

Un imperceptible tressaillement agita le vieillard. Rovenni s'était

levé, et ce ne fut pas sans angoisse qu'il demanda:

--Moi et ceux qui sont prêts à rentrer dans le devoir, devrons-nous

attendre Votre Sainteté?

--Oui, dit nettement Sixte-Quint. Lors même que je serais plus malade

encore. Dieu fera un miracle... j'irai!

Le cardinal Rovenni tomba à genoux, reçut la bénédiction de Sixte-Quint,

puis, se relevant, sortit du moulin. Au bas de la butte Saint-Roch, il

retrouva son cheval où il l'avait laissé. Il considéra le moulin qui se

profilait sur le front pâle de la nuit et murmura:

--Pape!... Avant deux mois je serai pape!...

A peine le cardinal était-il sorti de la pièce où M. Peretti l'avait

reçu que le vieillard affaissé dans son fauteuil redressa sa taille,

puis se releva et ricana:

--C'est trop facile décidément de jouer les hommes! Avec une promesse,

on leur ferait trahir Dieu... Toi, pape!... Allons donc!... Et puis...

patience! je ne suis pas mort!...

Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue · 第 29 / 95 题