Fausta entra alors dans le couvent et se fit conduire chez l'abbesse,
laquelle la reçut comme toujours avec ce mélange d'inquiétude et de
respect qu'elle avait pour ce personnage énigmatique. Elle était dans le
secret de la grande conspiration. Elle savait que Valois était condamné
et que le duc de Guise devait régner. De l'avènement de Guise devait
dater sa fortune et celle de son couvent.
Claudine de Beauvilliers savait que son abbaye serait richement dotée
par le nouveau roi. Elle savait d'autre part l'influence certaine
de Fausta sur le duc de Guise. C'était plus qu'il n'en fallait pour
témoigner à la mystérieuse Fausta un respect et une obéissance très
sincères.
Lorsque Fausta entra chez l'abbesse, celle-ci était en train d'établir
ses comptes. Et, navrée, elle constatait qu'il lui manquait six mille
livres pour arriver à gagner la fin de l'année.
Lorsque Fausta parut, Claudine se leva et fit la révérence.
--Que faisiez-vous là, mon amie? demanda Fausta.
--Hélas! madame, dit Claudine en poussant elle-même un fauteuil dans
lequel Fausta s'assit, je révisais les comptes de l'abbaye...
--Et vous trouviez?...
--Que nos pauvres soeurs mourront de faim sûrement s'il ne nous tombe
quelque manne du ciel...
--Voyons, dit Fausta avec une sorte de bonhomie, vous disiez qu'il vous
manquait...
--Je ne le disais pas, madame, mais il me manque six mille livres...
--En sorte que, si je mettais encore à votre disposition une vingtaine
de mille livres...
--Ah! madame! je serais sauvée...
--Et vous pourriez attendre le grand événement!...
--Certes!... surtout s'il ne se fait pas trop désirer, ajouta Claudine
en riant.
--Eh bien, écoutez, mon enfant. Dans peu de jours.... prenons une date:
le vingt-deux octobre, par exemple...
--Ce jour me convient, madame.
--Ce jour-là, envoyez en mon palais un homme sûr, il vous rapportera les
deux cent mille livres convenues.
Claudine fit un bond.
--Qu'avez-vous, mon enfant? demanda Fausta.
--Vous venez de dire... balbutia Claudine... mais c'est une erreur.
--J'ai dit deux cent mille livres.
--Cette somme... cette somme énorme...
--Elle est à vous le jour que je vous ai dit, à condition que, la veille
de ce jour... c'est-à-dire le vingt et unième d'octobre, vous m'aidiez
dans une petite opération que j'ai résolu de mener à bien.
--Ah! madame, est-ce que je ne vous appartiens pas tous les jours!...
--N'en parlons donc plus. Au moment voulu, je vous expliquerai mon
opération et vous assignerai votre rôle. Pour le moment, veuillez
m'envoyez chercher celle de vos petites prisonnières qui s'appelle
Jeanne.
Claudine, encore tout éblouie, s'élança. Quelques minutes plus tard,
elle revenait, conduisant par la main la compagne de captivité de
Violetta, c'est-à-dire Jeanne Fourcaud.
Depuis qu'elle était enfermée dans l'enclos du couvent, Jeanne Fourcaud
s'attendait toujours à voir apparaître sa soeur Madeleine, ainsi qu'on
le lui avait promis. Elle avait cent fois répété à Violetta sa triste
histoire et sa merveilleuse délivrance.
Condamnée à mourir avec sa soeur Madeleine, une nuit, dans son cachot de
la Bastille, elle avait vu soudain entrer des gens; elle avait cru
que sa dernière heure était venue et qu'on venait la chercher pour la
conduire au supplice. Mais une femme, un ange descendu dans cet enfer,
où la pitié l'avait guidée, s'était penchée sur elle en disant:
--Jeanne Fourcaud, vous ne mourrez pas. Et non seulement vous vivrez,
mais encore vous êtes libre...
--Et Madeleine? s'était écriée Jeanne.
--Madeleine, avait répondu la femme, est déjà délivrée et en sûreté...
Alors, ivre de joie, elle avait suivi sa libératrice. On l'avait
conduite jusqu'à une litière qui se trouvait dans la sombre cour de la
forteresse; on l'avait fait monter dans cette litière; un homme s'était
installé près d'elle, la litière s'était mise en route, et ne s'était
arrêtée que devant la porte de l'abbaye de Montmartre... là, on l'avait
enfermée dans le pavillon de l'enclos...
Et puis, elle attendait... songeant à cette inconnue qui l'avait
délivrée. Qui était cette femme?
Lorsque Jeanne Fourcaud parut devant Fausta, elle ne la reconnut pas,
puisque Fausta portait un masque la nuit où elle était descendue dans
les cachots de la Bastille. La pauvre petite était tremblante. Elle
était bien jolie aussi.
--Je suis, dit doucement Fausta, celle qui est descendue dans votre
cachot de la Bastille et vous a délivrée...
Jeanne jeta un cri de joie. Ses yeux s'illuminèrent. Elle s'avança
rapidement, saisit une main de Fausta et la baisa...
--Oh! madame! murmura-t-elle, combien je suis heureuse de pouvoir vous
remercier!
Elle s'arrêta, hésitante, et, timidement, leva sur Fausta ses yeux noyés
de larmes.
--Parlez sans crainte, mon enfant, dit Fausta avec une douceur qui
bouleversa la pauvre petite.
--Oui, dit-elle, je sens, je devine combien vous devez être bonne... je
puis donc vous dire que, si je vous ai bénie depuis cette nuit-là,
j'ai beaucoup pleuré... madame, ma soeur Madeleine... quand dois-je la
retrouver?
Si impassible que fût Fausta, si terrible que fût la pensée qui la
guidait, elle ne put s'empêcher de frissonner.
--Vous reverrez votre soeur Madeleine, dit-elle... mais, mon enfant,
je suis venue vous trouver ici, où je vous ai mise à l'abri, pour vous
entretenir d'un sujet bien grave... Dites-moi, vous rappelez-vous votre
père?...
--Hélas! madame, balbutia la malheureuse qui éclata en sanglots, comment
pourrais-je l'avoir oublié, alors qu'il y a quatre mois à peine mon
pauvre père, plein de vie, nous prodiguait encore ses caresses, à ma
soeur et à moi?...
--Et votre mère?
--Madame, vous ne savez donc pas que ma mère est morte peu de temps
après m'avoir donné le jour?
Ma soeur Madeleine, plus âgée que moi, pourra sans doute vous parler
d'elle...
--Et qu'en disait votre soeur?... Quelle femme était votre mère?...
Belle, n'est-ce pas?
--Très belle, madame; Madeleine me disait que notre mère était d'une
admirable beauté...
--N'avait-elle pas des yeux bleus?... De grands cheveux blonds?...
--C'est bien le portrait que m'en a souvent tracé Madeleine... Mais,
madame... auriez-vous connu ma mère?...
--Je la connais, dit Fausta simplement.
--Oh!... mais... vous parlez comme si ma mère n'était pas morte depuis
de longues années déjà...
--Dites-moi, mon enfant, reprit Fausta, est-ce que votre père vous
parlait de votre mère?...
--Jamais, madame...
Fausta eut un tressaillement de joie.
--Sans doute mon pauvre père cherchait à écarter de lui de pénibles
souvenirs.
--Et si je vous disais qu'il y a une autre explication plus naturelle
au silence de votre père?... Si je vous disais que votre mère n'est
pas morte? Supposez qu'à la suite d'une grande terreur votre mère
soit tombée malade... Supposez qu'elle soit... par exemple... devenue
folle...
Jeanne frémissait de tout son être.
--Si cela est, continua Fausta, si votre mère, à la suite de quelque
catastrophe, a perdu la raison, si votre père a désespéré de la guérir,
si enfin dans un accès de sa folie, elle a disparu, et si votre père,
après l'avoir longtemps cherchée, a dû renoncer à la retrouver, n'est-il
pas naturel qu'il vous ait fait croire qu'elle était morte?... Eh bien,
Jeanne, tout ce que je viens de vous dire est l'exacte vérité!...
Jeanne tomba à genoux et se prit, à sangloter doucement. Fausta se
pencha vers Jeanne Fourcaud, la releva et lui dit doucement:
--Ne pleurez pas, pauvre petite... Ou plutôt... oui, pleurez... car
votre mère, hélas! n'est pas encore guérie... Seulement je sais, moi, le
moyen de lui rendre la raison... C'est de vous conduire à elle... C'est
vous, vous seule, qui pouvez guérir votre mère...