LA MÈRE

La matinée était pure. Huit heures venaient de sonner à la vieille

abbaye aux murs à demi écroulés. Dans les fourrés des pentes de

Montmartre, les rouges-gorges, les pinsons et les moineaux chantaient à

coeur joie.

Pourtant, Fausta, qui montait à ce moment les rampes de la colline,

était sourde à ces cris des oiseaux.

Au sommet, la litière s'arrêta. Fausta descendit. Mais, au lieu d'aller

sonner à la grande porte de l'abbaye, elle se dirigea vers ces quelques

chaumières qui s'étaient bâties autour du couvent des bénédictines, et

entra dans une pauvre maison. L'intérieur était aussi misérable que

l'annonçait l'extérieur de cette chaumière.

Une femme, assise à la porte, filait une quenouille. A la vue de Fausta,

cette femme se leva précipitamment:

--La bonne dame de Paris! avait murmuré la paysanne.

--Eh bien, bonne femme? dit gaiement la visiteuse. Déjà de si bonne

heure à l'ouvrage?

--Hélas! ma noble dame! fit la paysanne. Voilà que je me fais vieille et

que l'heure approche où il faudra que je dise adieu à ce monde,.. Alors,

je file mon linceul.

Fausta demeura saisie. La vieille la regardait, surprise de son

étonnement.

--Grâce à vous, ma noble dame, reprit-elle, grâce aux pièces d'or que

vous m'avez données, mon linceul sera du plus beau lin, et il me restera

encore assez d'argent pour payer d'avance les messes nécessaires au

salut de mon âme, et encore il en restera assez pour la layette de

l'enfant que ma fille va mettre au monde...

--Je vous en donnerai d'autres, dit Fausta. Mais, dites-moi, avez-vous

fait ce que je vous ai demandé?

--Oui, ma noble dame. Depuis votre visite bénie, mon fils ne quitte plus

la bohémienne; il la suit pas à pas, selon vos ordres, sans se montrer à

elle, c'est entendu...

--Et, depuis, elle n'a pas essayé de s'écarter de cette montagne?...

--Non. La bohémienne rôde autour de la sainte abbaye sans jamais y

entrer, mais sans jamais s'en éloigner non plus... Quand elle a faim,

elle vient ici.

--Je vous tiendrai compte de votre zèle, dit Fausta.

--Que votre volonté s'accomplisse! dit la vieille en saisissant les

trois ou quatre écus d'or que lui tendait la visiteuse.

--Et où est maintenant la bohémienne? demanda Fausta.

--Partie dès le chant du coq. Elle va et vient, et aime souvent à se

reposer auprès de cette croix noire que vous n'aurez pas manqué de

remarquer, ma noble dame. Le plus souvent elle rôde autour du couvent.

--C'est bien, bonne femme. Voulez-vous envoyer quelqu'un à la recherche

de votre fils?

La paysanne, sortant sur le pas de sa porte, dit quelques mots à un

marmot qui partit en courant.

Vingt minutes plus tard, le fils de la paysanne arrivait.

--Où est la bohémienne? demanda Fausta.

--Là-bas, fit le jeune homme en étendant le bras dans la direction du

couvent.

--Conduis-moi auprès d'elle...

Le paysan s'inclina et se mit à marcher devant Fausta. Il contourna les

murs du couvent et parvint à la brèche située près du pavillon. Là,

Fausta aperçut Saïzuma, qui, assise sur une pierre et dominant ainsi les

terrains de culture du couvent, regardait fixement devant elle.

--Tu peux te retirer, dit-elle à son guide.

Alors Fausta franchit la brèche sans que la bohémienne parût prendre

garde à elle. Quand elle fut dans le jardin, elle se retourna vers

Saïzuma, et d'une voix très douce:

--Pauvre femme... pauvre mère...

Saïzuma abaissa son regard sur la femme qui lui parlait ainsi, et la

reconnut aussitôt. Saïzuma n'avait vu Fausta que peu d'instants dans

la chambre de l'abbesse, Claudine de Beauvilliers; et pourtant elle la

reconnut.

--Ah! dit-elle avec une sorte de répulsion, c'est vous qui m'avez parlé

de l'évêque!...

Fausta fut stupéfaite, mais résolut de profiter de ce qu'elle prenait

pour un accès de lucidité.

--Léonore de Montaigues, dit-elle, oui, c'est moi qui vous ai parlé de

l'évêque. C'est moi qui vous ai conduite vers lui, dans ce pavillon.

Mais je croyais que, peut-être, vous l'aimiez encore...

--L'évêque est mort, dit Saïzuma d'une voix sourde.

Fausta baissa la tête, réfléchissant à ce qu'elle pourrait dire pour

éveiller une étincelle de raison dans ce cerveau.

--Ainsi, reprit-elle, vous croyez que l'évêque est mort?

--Sans doute! fit Saïzuma avec une tranquillité farouche. Sans quoi,

serais-je vivante, moi?...

--Eh bien, vous avez raison plus que vous ne croyez peut-être. Mais

écoutez-moi, pauvre femme... Vous avez bien souffert dans votre vie...

--Mon mal n'est pas de ceux qu'on peut soulager, dit Saïzuma avec

douceur, et il suffit que vous m'ayez plainte avec votre âme... Comme

vous êtes belle!

--Léonore, vous avez été plus belle encore, vous! dit sourdement Fausta.

Vous avez souffert dans votre coeur, Léonore! et c'est pourquoi vous

ne croyez plus au bonheur... Mais si je vous disais que le bonheur est

encore possible pour vous!

--Je ne suis pas Léonore; je suis Saïzuma, bohémienne qui va par le

monde, lisant dans la main des gens...

--Tu es Léonore, affirma Fausta avec force. Et tu seras heureuse...

Ecoute, maintenant... Oui, l'évêque est mort! Oui, celui-là ne te fera

plus souffrir... Mais il est quelqu'un qui est vivant encore, qui te

cherche et qui t'adore... Celui qui t'a aimée. Celui que tu as aimé...

--Qui est-ce? fit la bohémienne avec indifférence.

--Jean...

Saïzuma tressaillit et prêta l'oreille comme à une voix qui lui eût

parlé de très loin.

--Jean? murmura-t-elle. Oui... peut-être... oui... je crois que j'ai

entendu ce nom...

--Jean! duc de Kervilliers! répéta Fausta.

Saïzuma pâlit. Elle se leva toute droite.

--Quel est ce nom? balbutia-t-elle avec douleur.

--Le nom de celui que tu as aimé! reprit Fausta avec autorité. Jean de

Kervilliers, c'est celui qui devait être ton époux... Tu vois bien

que tu l'aimes encore, puisque tu frémis et pâlis à ce seul nom...

Souviens-toi, Léonore...

--Souviens-toi. Souviens-toi comme tu étais heureuse lorsque tu

l'attendais... lorsque, du balcon du vieil hôtel de Montaigues, tu

guettais son arrivée.

--Oui... oui...! murmura la bohémienne dans un souffle.

--Souviens-toi comme il te prenait dans ses bras et comme tu te sentais

défaillir sous ses baisers. Jean de Kervilliers t'adorait... et, si une

fatalité vous a séparés, il en a souffert autant que toi. Lui-même me

l'a dit. Il n'a cessé de t'aimer!... Il te cherche... ne veux-tu pas le

voir?...

Saïzuma, arrachant ses deux mains à l'étreinte de Fausta, les avait

placées devant ses yeux comme si une lumière trop vive les eût éblouis.

Elle palpitait. De rapides frissons la secouaient. De confuses images de

son passé lui revenaient par lambeaux.

Ce nom, Jean de Kervilliers, était un flambeau qui éclairait bien les

recoins ténébreux de son esprit.

Fausta la considérait avec l'attention passionnée qu'elle apportait à

tout ce qu'elle entreprenait.

--Suis-moi, dit-elle, je te jure qu'un jour, bientôt, tu reverras celui

que tu aimes.

Palpitante, Saïzuma suivit cette femme qui exerçait sur elle un

prodigieux ascendant. Elle ne savait pas exactement qui était ce Jean de

Kervilliers. Mais elle savait que ce nom provoquait en elle une douleur

mêlée de joie.

Fausta entra dans le pavillon. Saïzuma l'y suivit en tremblant.

--Oh! dit-elle, c'est ici que j'ai revu l'évêque!... Si vous avez pitié

de moi, faites que jamais plus je ne le revoie.

--Et Jean de Kervilliers?...

Un sourire illumina le charmant visage de la folle:

--Je voudrais le voir, lui!... Pourtant, je ne le connais pas... et je

dois l'avoir connu...

--Tu le reverras, je te le jure!... Maintenant, écoute-moi, Léonore...

Ce n'est pas seulement Jean de Kervilliers que tu verras, mais ta

fille... comprends-tu... ta fille...

--Ma fille! murmura Saïzuma pensive. Mais je n'ai pas de fille, moi...

Les deux gentilshommes m'ont dit aussi que j'avais une fille... Voilà

qui est étrange...

--Les deux gentilshommes? interrogea Fausta avec une sourde inquiétude.

--Oui. Mais je ne les ai pas crus.

--Et pourtant, Léonore, tu te souviens de Jean de Kervilliers... son nom

et son image sont dans ton coeur...

Saïzuma Jeta autour d'elle des yeux hagards et frissonna.

--Silence, madame, supplia-t-elle avec angoisse. Ne prononcez plus ce

nom... Si mon père entrait tout à coup... S'il entendait!... Il faudrait

donc lui jurer encore qu'il n'y a personne dans la chambre!...

--Oui, gronda Fausta, ce serait terrible, Léonore!... Mais combien

plus terrible encore si le vieux baron se doutait de la vérité que tu

caches...

Saïzuma, brusquement, porta les mains à son visage. Un faible cri

jaillit de ses lèvres.

--Mon masque! murmura-t-elle. Mon masque rouge comme la honte de mon

front!... Je l'ai perdu!... Madame, vous ne savez pas... vous ne saurez

jamais...

--Je sais! Je sais quelle est ta honte et quel est ton bonheur,

Léonore!... Ton secret, ton cher secret que tu caches à ton père, mais

que tu as dit à celui que tu aimes, je le sais!... Tu vas être mère,

Léonore!...

Saïzuma laissa tomber ses mains. Une immense stupéfaction se lisait sur

son visage bouleversé.

--Mère? demanda-t-elle. Vous avez dit cela?

--N'est-ce pas là ton secret?... N'est-il pas vrai que Jean le sait?...

et qu'il va t'épouser...

--Oui, oui, haleta l'infortunée. Car il ne faut pas que mon père

connaisse notre faute. Mon enfant, madame, mon pauvre chérubin, si vous

saviez comme je l'aime... comme je lui parle... Il aura un nom dont il

sera fier.

--Ton enfant... ta fille!... Oh! mais souviens-toi! fais un effort!...

Mère! tu l'as été!... Souviens-toi, Léonore!... Souviens-toi: la place

noire de monde, la foule, les cloches qui sonnent le glas, les prêtres

qui te soutiennent...

--Le gibet... hurla Saïzuma en reculant, affolée, jusque dans un angle

du pavillon...

Toute à son infernale besogne, toute à son projet, transformée en

tourmenteuse sans pitié, Fausta courut à elle et la releva:

--Ecoute!... On t'a fait grâce! puisque tu vis!...

--Oui... oui!... Je vis!... Par quel miracle? Je vis!... mais que

s'est-il passé en moi?...

--Il s'est passé que tu es mère... Il s'est passé que l'enfant de

Jean de Kervilliers est venu au monde!... Et que, pour cette enfant

innocente, on t'a fait grâce!...

--Quoi! balbutia la bohémienne. J'ai une fille!...

Un éclat de rire, brusquement, résonna sur ses lèvres; et, presque

aussitôt, elle se mit à pleurer. Peut-être cette scène qui venait de

se dérouler sortait-elle déjà de son esprit. Mais, ce qui y demeurait

fortement, c'était cette idée qu'elle était mère... qu'elle avait une

fille...

--Eh bien, reprit alors Fausta, ne voulez-vous pas voir votre enfant,

Léonore de Montaigues?...

--Je l'ai appelé bien souvent! murmura la folle à travers ses sanglots.

Je ne savais pas que j'étais mère.

--Où peut être mon enfant?... Si j'ai une fille, comment se fait-il

qu'elle n'est pas avec moi?...

--Je le sais, moi! dit Fausta.

--Oh! vous savez donc tout! gronda Saïzuma d'une voix plus naturelle,

et sûrement une lueur de raison s'allumait dans ses yeux. Qui êtes-vous

donc?

--Ah! éclata Fausta, tu reviens donc à toi! Tu me demandes qui je suis?

Une femme qui a pitié, voilà tout! Un hasard m'a fait connaître les

secrets de ta pauvre vie, et m'a fait rencontrer deux êtres que j'ai

voulu mettre en ta présence: ton amant et ta fille... Vous êtes devenue

mère en un temps où la douleur avait égaré votre esprit et où vous étiez

en prison...

--Je me rappelle la prison, dit Saïzuma en frémissant.

--Des méchants s'emparèrent de votre enfant...

--Pauvre petite!... Comme elle a dû souffrir!...

--Non! Rassurez-vous. Elle vécut au contraire heureuse. Il se trouva un

homme de bien, qui put soustraire l'enfant à ses persécuteurs et qui

l'éleva comme sa propre fille...

--Cet homme, madame! Son nom, pour que je le bénisse?

--Il est mort, dit Fausta.

--Mort!...

--Il est mort misérable, au fond d'une prison...

Saïzuma baissa la tête en pleurant.

--Son nom? fit-elle. Que je sache au moins son nom.

--Il s'appelait Fourcaud... c'était un procureur...

--Fourcaud!... Ce nom est maintenant gravé dans mon coeur pour

toujours... Mais comment un homme si bon a-t-il pu mourir misérable? Qui

fut cause de son malheur?...

--Votre fille!... Elle en fut la cause bien innocente, hélas! Car elle

adorait celui qu'elle croyait son père... Le procureur Fourcaud, ce

digne homme, voulut élever votre fille dans une religion qui était la

vôtre... Souvenez-vous. Votre père n'était pas catholique...

--Non... nous n'allions jamais à l'église catholique...

--Vous étiez ce qu'on appelle des huguenots... Le procureur Fourcaud

voulut donc que Jeanne... votre fille, fût élevée dans la religion

des huguenots, qui était celle de votre père et la vôtre.. religion

proscrite...

--Oui, oui, hélas!... Combien des nôtres sont morts!

--C'est vrai. Fourcaud a donc été dénoncé comme hérétique, et jeté en

prison où il est mort...

--Dénoncé!... Oh! si je connaissais le dénonciateur!... J'irais lui

arracher le coeur!

--Je sais par qui cet homme de bien a été dénoncé, dit alors lentement

Fausta. Ce ne fut pas par un homme, mais par une femme... une jeune

fille...

--C'est atroce!

--Oui... vous avez raison... c'est atroce... car le pauvre Fourcaud fut

supplicié... on l'attacha sur une croix... et on l'y laissa mourir...

--Et vous dites que vous la connaissez?

--Certes!... C'est elle-même une hérétique, une de ces filles sans feu

ni lieu... une sorte de chanteuse qui suivait une troupe de bohèmes...

son nom est Violetta...

--Violetta!... Et c'est elle qui l'a fait mourir sur une croix?...

--C'est elle!... Mais il semble que ce nom de Violetta ne vous soit pas

inconnu?...

--Je la connais, en effet, dit Saïzuma d'une voix sombre. J'ai vécu avec

elle. Car, moi-même, je suivais cette troupe de bohèmes. Elle chantait.

Sa voix m'allait au coeur. Quelquefois, quand je la regardais, j'avais,

envie de la serrer dans mes bras... mais elle semblait avoir peur de

moi...

--Ou plutôt, c'était une créature perverse, dit sourdement Fausta.

Une de ces filles qui n'ont pitié de rien ni de personne, puisqu'elle

n'avait pas pitié de votre malheur...

--C'est vrai, dit Saïzuma avec un soupir, il fallait que ce fût une

créature bien perverse pour dénoncer le bienfaiteur de ma fille...

Tenez, madame, ne parlons plus d'elle!...

--Elle mérite pourtant un châtiment!...

--Oui! oh! un châtiment terrible!... Malheur à cette fille du démon si

mon enfant a souffert par elle!...

--Certes, elle a souffert, puisqu'elle-même a été en prison!... Elle

vous le dira...

--Elle me le dira! Je la verrai donc!...

--Je vous l'ai promis...

--Quand?... Ah! madame... si cela était!... Si je pouvais seulement

savoir le jour...

--Dès demain, dit Fausta, si c'est possible. Certainement d'ici quelques

jours... Je vous jure que vous reverrez aussi la Violetta maudite...

Seulement, il faut faire ce que je vous dirai... Il est nécessaire que,

pendant ces quelques jours, tandis que j'irai chercher votre Jeanne

pour l'amener... il est nécessaire qu'on ne vous voie pas... vous

comprenez?...

--Je resterai cachée sur le haut de la montagne, je connais de braves

gens qui me donnent à manger et qui me laissent dormir la nuit chez

eux... C'est là que je me retirerai...

--Et c'est là que je vous amènerai votre fille Jeanne!

--Venez donc, dit Saïzuma, radieuse, transfigurée, venez que je vous

montre la demeure de ces gens...

La bohémienne s'élança, repassa par la brèche et arriva à la chaumière

où Fausta était entrée tout à l'heure...

«Maintenant, gronda Fausta en elle-même, je crois que Dieu même ne

pourrait pas les sauver.., je les tiens tous!...»

Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue · 第 23 / 95 题