Après être rentré dans Paris, la veille, à la suite de sa rencontre avec
Pardaillan, Maurevert s'était mis à parcourir la ville, au hasard, pour
le besoin de marcher.
Parfois, une sorte de rugissement de joie le soulevait. D'autres fois,
au contraire, venant à reconstituer cette minute horrible où il s'était
vu en face de Pardaillan, il éprouvait le choc en retour de l'épouvante
et se sentait défaillir. Alors, il entrait dans le premier cabaret,
buvait d'un trait un verre de vin, jetait sur la table une pièce de
monnaie, puis reprenait sa marche...
Il tenait Pardaillan!... Enfin! Enfin! Enfin!
Il ne méditait pas encore comment il s'emparerait de Pardaillan. Il le
tenait!...
Le soir tomba sur Paris, bientôt il fit nuit... Maurevert allait
toujours, passant et repassant vingt fois par les mêmes rues sans s'en
apercevoir. Il se dirigea vers l'auberge du Pressoir-de-Fer; en même
temps qu'il recouvrit son calme, il s'était aperçu qu'il avait grand
appétit.
Il entra donc à l'auberge au moment où on allait fermer les portes. Et,
comme la Roussette lui faisait observer que l'heure du couvre-feu était
passée, Maurevert répondit par ce même signe mystérieux qu'avait fait
Jacques Clément. Puis il ajouta:
--Maintenant, vous pouvez clore fenêtres et porte, et me préparer un bon
souper, car je meurs de faim.
La Roussette et Pâquette, fascinées sans doute par le signe, se hâtèrent
d'obéir. Les deux hôtesses, rallumant leurs feux, s'empressèrent de
préparer un dîner que Maurevert dépêcha de grand appétit.
Puis, brusquement, il laissa inachevée sa bouteille, et tomba dans une
sombre méditation.
Enfin, Maurevert se leva et rajusta son épée. Déjà la Roussette se
précipitait pour lui ouvrir la porte. Mais il l'arrêta d'un geste en
disant:
--Ce n'est pas par là que je m'en vais...
Et il refit le signe. L'hôtesse s'inclina, marcha devant Maurevert et
parvint à cette salle qui communiquait avec le palais de Fausta...
Maurevert frappa sur les clous disposés en forme de croix... Là porte
s'ouvrit... il passa... Dans la lumière douce qui régnait toujours en
cette pièce, Maurevert aperçut les deux suivantes favorites Myrthis et
Léa.
--Votre maîtresse peut-elle me recevoir? demanda-t-il. Est-elle
endormie?
Elles le regardèrent d'un air étonné, comme s'il eût été étrange de
supposer que Fausta pût se reposer et dormir. Et, en effet, à peine
avait-il fini de parler que Fausta parut et prit place dans son
fauteuil. Les deux suivantes disparurent à l'instant.
--Je ne m'attendais pas à voir ce soir le sire de Maurevert, dit-elle.
Vous deviez attendre mes ordres à Orléans.
--C'est vrai, madame...
--Un cheval et une voiture vous attendaient sur les pentes de
Montmartre: la voiture pour elle, le cheval pour vous.
--J'ai vu le cheval et la voiture, madame; ils
étaient bien au rendez-vous que vous m'avez indiqué.
--Je vous avais fait donner une mission par M. de Guise, afin que vous
soyez libre de toute entrave, et puissiez gagner huit jours.
--C'est vrai, madame. Et le duc me croit sur la route de Blois où j'ai
ordre de noter l'installation du roi et les forces dont il peut disposer
à l'occasion.
--Donc, tout était parfaitement combiné pour légitimer votre absence et
préparer votre départ. Je fais disposer pour vous vos relais pour une
marche rapide, Tout est prêt. Vous n'avez qu'à partir... Et vous voici!
Monsieur de Maurevert, vous jouez un jeu dangereux.
--C'est vrai, madame. La partie que je joue en ce moment est dangereuse.
Ma vie n'a tenu qu'à un fil aujourd'hui, et peut-être demain serai-je
mort. Sur les pentes de Montmartre, au moment où je me dirigeais vers
l'abbaye, je me suis heurté à un obstacle: Pardaillan.
-Fausta rougit légèrement, ce qui chez elle indiquait une violente
émotion. Elle demeura quelques instants silencieuse, sans doute pour que
sa voix ne trahît pas son trouble.
--Vous avez rencontré Pardaillan? demanda-t-elle froidement. Il vous a
vu?
--Il m'a parlé! fit Maurevert avec un frisson. Madame, je vois dans vos
yeux l'étonnement de me voir vivant. Je vais vous étonner davantage:
Pardaillan est à nous!
Cette fois, en effet, la stupéfaction fut si réelle chez Fausta qu'elle
ne songea pas à la déguiser.
--Vous l'avez blessé? fit-elle sans pouvoir dominer un sentiment que
Maurevert prit pour de la joie, et où il y avait en effet de la joie.
Maurevert secoua la tête.
--Expliquez-vous...
--Nous le tenons, madame, dit Maurevert en qui éclata alors la haine.
Demain, à dix heures, nous n'avons qu'à le prendre! Il ne s'agit que de
combiner une bonne embuscade, et il y viendra tête baissée...
Un rire terrible secoua Maurevert. Fausta alors comprit comme elle ne
l'avait pas encore compris...
--Pardonnez-moi, haleta l'homme, je ris depuis cet après-midi... je ris
comme jamais je n'ai pu rire depuis seize ans!... Écoutez-moi, madame,
nous n'avons qu'à préparer l'embuscade: une centaine d'hommes solides et
bien armés suffiront. Car, Pardaillan ne se doute de rien. Sa confiance,
voyez-vous, est prodigieuse; au fond, c'est un imbécile... Il m'a donné
rendez-vous, demain, à dix heures, à la Ville-l'Évêque; le reste nous
regarde!...
Fausta, appuyée sur le bras de son fauteuil, pensive, considérait cette
manifestation de haine avec une curiosité effrayante.
--Ils étaient tous deux sur les pentes de Montmartre, continua
Maurevert, car ils n'osent rentrer dans Paris. Ils sont à la recherche
de la petite bohémienne. Je marchais, je montais, j'allais à l'abbaye...
et, tout à coup, j'ai vu Pardaillan... Et j'ai vu que j'allais mourir,
madame! j'ai vu cela dans ses yeux... Alors, la peur, la hideuse peur
qui me tient depuis tant d'années, m'a mordu au coeur et je suis tombé
à genoux... et j'ai demandé grâce!... Ah! il ne manquait que cela à ma
haine!... Cette chose plus affreuse que tout ce que j'avais pu supposer:
il m'a fait grâce.
Fausta eut un bref tressaillement.
--Il m'a fait grâce de la vie! continua Maurevert. Et, je vous le dis,
madame, cela manquait à ma haine!... Voici: il m'a fait grâce pour que
je puisse lui dire demain où se trouve la petite bohémienne!...
Maurevert fut secoué de nouveau par son effroyable rire.
«Demain! murmura Fausta. Demain... à dix heures... à la Ville-l'Evêque.»
Elle songeait... elle cherchait une solution...
Ah! certes, ce n'était pas la solution extérieure qui l'occupait!...
Prendre Pardaillan? S'emparer de lui? C'était facile en l'occurrence!...
Quels que fussent le courage, la force et la ruse de Pardaillan, il
succomberait infailliblement!...
Non! ce n'était pas là ce qui l'inquiétait! La solution qu'elle
cherchait était intérieure...
Depuis la scène de la cathédrale de Chartres, un travail étrange se
faisait dans le coeur de cette femme. Il y avait en elle de la haine et
de l'amour à poids égaux...
La haine, c'était l'orgueil. L'amour, c'était la vérité.
Une seconde avant que Maurevert eût indiqué le moyen de s'emparer de
Pardaillan, Fausta songeait a le tuer. Une seconde après que Maurevert
eut parlé, cette décision n'existait plus. Dans les dix minutes
qui suivirent, elle voulut livrer, puis sauver, puis livrer encore
Pardaillan, et elle comprit avec une terrible angoisse qu'elle n'était
plus maîtresse d'elle-même.
Voilà la solution que cherchait Fausta... Haïr!... Aimer?... Tuer, et
reprendre son rôle d'ange, de vierge de statue?... Sauver Pardaillan...
et vivre dans la honte de cette défaite?...
Maurevert tâchait de suivre sur son visage le reflet de ses pensées.
Tout à coup, Fausta releva la tête... Et, alors, Maurevert frémit.
L'éclair qui jaillit une seconde des yeux de Fausta lui donna
l'impression qu'elle venait de prendre une résolution terrible... Et
c'était vrai!... La haine l'emportait!... Fausta venait de condamner
Pardaillan!...
Et Maurevert, qui venait de la voir si calme, la vit un instant pâle
comme une morte...
Une fois la mort de Pardaillan résolue, rapidement, elle combina le
lieu de la mort et le mode... En finir d'un coup!... Et, en même temps,
débarrasser le duc de Guise de l'amour qui l'obsédait et le paralysait.
Voilà la question qui se posa alors dans cet esprit si terriblement
lucide... Oui, faire disparaître d'un coup, dans la même catastrophe,
tout ce qui entravait sa marche au grand triomphe. Pardaillan et le
duc d'Angoulême!... Et Violetta!... Et le cardinal Farnèse!... Et le
bourreau... maître Claude! Les anéantir ensemble!
Et alors, délivrée, oublier cet épisode, et, plus forte, plus puissante,
son orgueil fortifié par cette victoire, reprendre le vaste projet de
domination. Devenir à la fois reine de France en épousant Guise, roi
par la mort de Valois.., et maîtresse de l'Italie... maîtresse de la
chrétienté en écrasant le vieux Sixte-Quint!...
--Monsieur de Maurevert, dit-elle alors, vous avez reçu une mission du
duc de Guise?
--Grâce à vous, oui, madame, fit Maurevert étonné.
--Eh bien, cette mission, il faut la remplir. Vous allez prendre le
chemin de Blois. Vous étudierez le château, les forces de Crillon et
leur disposition... l'installation du roi et les précautions qu'on a pu
prendre pour le mettre à l'abri d'un coup de main... Quand vous aurez vu
tout cela, vous reviendrez en rendre compte à votre maître...
Maurevert était stupéfait. Il considérait Fausta avec une sorte de rage.
Tout cela, reprit-elle, peut vous demander huit jours, mettons dix...
--Madame, gronda Maurevert, je crois que vous n'avez pas...
--Je crois, interrompit Fausta froidement, que votre tête tient à peine
sur vos épaules et que je puis la faire tomber rien qu'en la désignant à
M. le duc...
--J'obéis, madame, murmura Maurevert. Mais ma tête que vous menacez,
madame, je la donne!... Oui, je consens à mourir pourvu que je le voie
d'abord mourir, lui!...
--Prenez patience. Obéissez, et vous le verrez mourir...
--Et le rendez-vous à la Ville-l'Evêque? fit Maurevert haletant.
--Eh bien, vous irez... Vous irez seul...
Maurevert frissonna.
--Cela est nécessaire. Il faut que la confiance de l'homme que vous
voulez tuer soit absolue... Puisque votre voyage à Blois durera huit
jours... mettons dix... eh bien! vous direz à ces deux hommes que, s'ils
veulent revoir la petite bohémienne, ils doivent se trouver, le dixième
jour, à dater d'aujourd'hui, à la porte Montmartre, d'où vous les
conduirez...
--Et où les conduirai-je alors? haleta Maurevert.
--A la mort! dit Fausta d'une voix si calme et si glaciale que Maurevert
fut secoué d'un frisson.
--Quelle heure devrai-je désigner?...
--Midi, répondit Fausta après un instant de réflexion. Vous pouvez leur
faire serment, cette fois sans parjure, qu'ils verront Violetta...
A ces mots, Fausta se leva et, avant que Maurevert eût pu ajouter un
mot, disparut. Les suivantes, Myrthis et Léa, entrèrent et lui firent
signe de les suivre. Elles l'escortèrent jusqu'à la porte, et Maurevert
se trouva dans la rue.
Maurevert regagna son logis, entra sans faire de bruit à l'écurie, sella
son cheval et, laissant les portes ouvertes derrière lui, s'éloigna,
traînant la bête par la bride. Vers huit heures du matin, il se retrouva
dans la campagne, galopant éperdument pour se briser de fatigue, repris
d'une crise d'allégresse effrayante comme celle de la veille...
Enfin, il revint sur Paris, et, comme l'heure du rendez-vous approchait,
il se mit à trotter dans la direction de la Ville-l'Evêque. Il vit alors
combien une embuscade eût été difficile, lorsqu'il aperçut Pardaillan
et le duc d'Angoulême qui, étant sortis du bosquet, arrivaient sur le
sentier.
Ce fut encore une minute de terrible angoisse pour Maurevert. Qui sait
si Pardaillan ne s'était pas repenti de sa générosité!... Il marcha
cependant et, étant arrivé près d'eux, mit pied à terre en disant:
--Messieurs, ma présence au rendez-vous que vous m'aviez assigné doit
vous prouver que j'ai songé, à tenir ma parole.
Il s'arrêta un instant comme pour attendre un mot, un geste
d'approbation. Mais Pardaillan demeurait dans la même immobilité.
--Messieurs, reprit Maurevert, en acceptant votre merci, je m'engageais
ou à vous donner satisfaction, ou à revenir me mettre à votre
disposition. Je dois vous déclarer que je n'ai pas réussi aussi
complètement que je l'espérais. Et c'est pourquoi, si vous ne m'accordez
un nouveau crédit, je serai votre prisonnier...
Charles avait affreusement pâli. Pardaillan, aux derniers mots de
Maurevert, le regarda avec étonnement.
--Votre attitude, monsieur, rachète bien des choses, dit-il avec une
sorte de douceur. Vous disiez que vous n'aviez pas entièrement réussi.
Ceci laisse supposer que vous avez réussi tout au moins en partie.
Le jeune duc était haletant.
--Voici, de très exacte façon, fit Maurevert, ce que j'ai pu savoir, et
ce que je n'ai pas pu savoir: la jeune fille dont vous me parliez n'est
plus à Paris; cela est certain. Mais en quel lieu monseigneur le duc
l'a-t-il fait conduire? Voilà ce que je n'ai pu établir. Et pourtant,
messieurs, j'ai passé ma nuit à cette recherche.
--Perdue! Perdue pour toujours! murmura Charles.
--Monsieur, dit Maurevert avec une apparente émotion, vous pouvez croire
que je n'ai aucun motif de haine contre cette jeune fille. Laissez-moi
donc vous dire que, peut-être, tout n'est-il pas dit!...
--Parlez!... si vous avez un indice, si faible soit-il!
--Monsieur, dit Maurevert en se tournant vers Pardaillan, je vous
appartiens; pensez-vous que nous devons nous battre, ou bien
m'accordez-vous un nouveau crédit de quelques jour?
--Parlez, dit Pardaillan.
--Eh bien, voici, messieurs: je me ferais fort, dans dix jours, non
seulement de vous dire où se trouve la jeune fille, mais de vous mettre
en sa présence... Dix jours, messieurs, cela peut vous sembler long.
Mais c'est juste le temps qu'il me faut pour aller dans une ville où je
suis sûr de trouver l'indication cherchée, et d'en revenir.
--Quelle est cette ville? demanda Pardaillan.
--C'est Blois, répondit Maurevert du ton le plus naturel. L'homme à qui
la jeune fille a été confiée est à Blois. Ceci, messieurs, est un secret
politique. Or, si je puis trahir le duc sur une question d'amour,
j'aimerais mieux être tué sur place que de le trahir sur une question
d'Etat...
--Ceci était admirable... Ceci confirmait la bonne volonté de Maurevert.
--Que la jeune fille soit à Blois, continua Maurevert, j'en doute.
Mais à Blois, messieurs, je trouverai l'homme qui sait. Or, cet homme,
messieurs, n'a rien à me refuser, et, quand je lui aurai dit que ma vie
dépend du renseignement que je lui demande, à l'instant même j'aurai
l'indication voulue...
Charles regarda Pardaillan. Et ce regard voulait dire:
--Il n'y a pas à hésiter...
C'était aussi l'avis du chevalier, qui dit à Maurevert:
--Nous sommes au 12 octobre... le 21, à midi, aux environs de la porte
Montmartre, nous y serons, monsieur.
--Je puis donc partir, messieurs?
--Partez, monsieur, répondit Pardaillan, de cette voix rude qu'il avait
depuis quelques minutes.
Maurevert sauta en selle.
--A vous revoir, messieurs, le 21 octobre, à midi, dit-il alors.
J'entreprends une besogne difficile et périlleuse. Mais y eût-il
mille difficultés, mille dangers, ce serait encore avec joie que je
l'entreprendrais, car le souvenir de la journée d'hier ne s'effacera
jamais de mon coeur.
Aussitôt, il mit son cheval au petit galop et s'éloigna pour rejoindre
directement la route de Blois. Pardaillan, pensif, le regarda tant qu'il
put le voir.
--Que dites-vous de cela? lui demanda alors le jeune duc.
--Je dis, fit Pardaillan en passant une main sur son front, que cet
homme est moins mauvais que je n'avais supposé...
--Il prend bien la route de Blois...
--La route du pardon! murmura Pardaillan.
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