LE CALVAIRE DE MONTMARTRE

Nous avons laissé le chevalier de Pardaillan et le duc d'Angoulême sur

la route de Chartres à Paris, arrêtés dans une pauvre auberge pour s'y

restaurer de leur mieux. La halte dura deux heures, au bout desquelles

ils se remirent en selle et poursuivirent leur chemin.

En somme, le voyage à Chartres n'avait donné aucun résultat, du moins

en ce qui concernait l'amour du pauvre petit duc. En effet, la Fausta

n'avait pu donner aucune indication sur Violetta. Pardaillan avait

raconté à Charles la scène de la cathédrale, et flegmatiquement ajouté

qu'il n'avait aucune raison de supposer que Fausta avait menti. Donc

toute trace de la petite bohémienne était perdue.

--Ah! ça, monseigneur, dit à un moment Pardaillan, pourquoi tant de

tristesse?... Faites attention, monseigneur, que naguère vous étiez

enfermé à la Bastille, et que moi-même j'étais dans la nasse de Mme

Fausta... Or, nous voici chevauchant, sains de corps et d'esprit,

parfaitement capables de réaliser l'impossible, même de retrouver

Violetta... Que vous faut-il de plus?

--Retrouver Violetta! dit amèrement le petit duc. Comme vous dites,

Pardaillan, il faudrait pour cela réaliser l'impossible!...

--Et qui vous dit que c'est une oeuvre impossible que de retrouver une

jeune fille qui, de son côté, ne demande qu'à voler vers vous?

--Nous n'avons aucune indication. Où tourner nos pas?...

--Nous irons simplement où va Maurevert, dit Pardaillan.

Charles ignorait encore l'étrange mariage qui s'était accompli dans

l'église Saint-Paul. Il ignorait que Maurevert eût sur Violetta des

droits de mari.

--Maurevert, reprit Pardaillan, c'est l'âme damnée du duc de Guise. Or,

vous pouvez tenir pour certain que Guise est pour quelque chose dans la

disparition de votre jolie petite bohémienne. Pouvons-nous directement

nous attaquer à Guise, qui ne sort jamais sans une imposante escorte?...

--C'est vrai, Pardaillan, c'est vrai... mais Maurevert?...

--Eh bien, nous rentrons à Paris! nous retrouvons facilement Maurevert;

nous l'attirons dans un endroit à l'abri de tout regard indiscret: et,

quand nous le tenons, nous lui mettons la dague sur la gorge et nous lui

disons: «Mon ami, vous passerez de vie à trépas si vous ne nous

dites pas ce que votre illustre maître a fait de Mlle Violetta.» Que

dites-vous de mon plan?

--Je dis, cher ami, que vous êtes le coeur le plus généreux, le bras le

plus terrible, l'esprit le plus fécond en ressources...

--Fiez-vous donc à moi, reprit Pardaillan, du soin de mettre la main sur

Maurevert. Je sens que le moment approche où je vais pouvoir liquider

avec lui une vieille dette.

Les deux cavaliers, en devisant ainsi, continuaient à marcher au pas ou

au trot de leurs chevaux, sans se hâter. Le lendemain, ils entraient

dans Paris et filaient tout droit sur la Devinière, où ils arrivèrent

sans encombre sur le coup de midi. Huguette était dans la cuisine,

surveillant, en dépit de son chagrin, les allées et venues des

domestiques, jetant un coup d'oeil sur les casseroles, encourageant le

tournebroche.

Elle était fort pâle et triste, la bonne hôtesse de la Devinière, Elle

croyait Pardaillan toujours à la Bastille. Pour le sauver, elle avait

essayé une tentative désespérée. Cette aventure avait avorté comme on va

le voir. Et la pauvre Huguette se désespérait.

Elle passa dans la grande salle pour veiller à ce que tout fût en bon

ordre, et ce fut en passant cette inspection qu'el-le aperçut tout

à coup Pardaillan, qui la regardait aller et venir avec un sourire

attendri. Huguette demeura pétrifiée et se mit à trembler. Pardaillan se

leva, alla à elle, lui saisit les mains.

--Ah! monsieur le chevalier, murmurait Huguette toute pâle, je n'ose en

croire mes yeux.

--Croyez-en donc alors ces deux baisers, fit Pardaillan qui l'embrassa

sur les deux joues.

Huguette se mit à rire en même temps que les larmes coulaient de ses

yeux.

--Ah! monsieur, reprit-elle, vous voilà donc libre!... Mais comment

avez-vous pu sortir de la Bastille?

--C'est bien simple, ma chère hôtesse, j'en suis sorti par la grande

porte...

--M. de Bussi-Leclerc vous fit donc grâce?...

--Non, Huguette. C'est moi qui ai fait grâce à M. de Bussi-Leclerc!

Rassérénée, joyeuse, épanouie par ce sentiment où il y avait peut-être

autant l'affection d'une mère retrouvant son enfant que l'humble amour

d'une amante dévouée, elle courait à la cave et en rapportait bientôt

une vénérable bouteille couverte de poussière authentique.

--C'est de celui que préférait Monsieur vôtre Père, dit Huguette; il

n'en reste plus maintenant que cinq bouteilles...

Pardaillan déboucha la bouteille, remplit trois verres et avança un

siège pour l'hôtesse.

Huguette pâlit de plaisir.

--Ma chère Huguette, reprit Pardaillan lorsque les verres furent vides,

vous me parliez tout à l'heure du sire de Bussi-Leclerc. Vous connaissez

donc ce digne gouverneur de la Bastille?

Huguette devint pourpre. Le chevalier nota cet émoi.

--Pourquoi rougissez-vous?

--M. de Bussi-Leclerc, balbutia Huguette, est souvent venu ici avec des

maîtres d'armes qu'il traitait magnifiquement après les avoir battus en

quelque passe d'escrime,..

--Voilà qui est d'un galant homme... Et alors?

--Alors... murmura Huguette, je comptais sur lui... pour vous

délivrer... Il m'a si souvent affirmé...

--Quoi donc, chère amie?... Vous savez qu'on peut tout me dire, à moi...

--Qu'il était tout prêt... à se mésallier!...

Elle redressa la tête fièrement.

--Veuve, reprit-elle avec plus de fermeté, sans enfants, libre de ma

personne, sinon de mon coeur, j'eusse pu accepter la proposition qu'il

me fit à diverses reprises et m'engager à être une épouse fidèle... Ma

vie en eût été un peu plus triste, voilà tout...

Huguette disait ces choses très simplement, n'ayant pas conscience de

ce qu'il y avait de sublime dans son dévouement. Le chevalier la

considérait avec un inexplicable attendrissement.

Donc, reprit-il, vous êtes allée trouver ce Bussi-Leclerc?

--Oui, mais, le premier jour que j'y allai, je ne pus entrer à la

Bastille. Une sorte d'émeute venait de se produire à Chartres, avec la

procession de M. de Guise... J'attendais son retour.

--Il doit être rentré, fit Pardaillan, et cette fois, vous le trouverez

sûrement.

--Pour quoi faire, puisque vous voilà libre? dit Huguette.

Pardaillan et Charles d'Angoulême reprirent dans l'hôtellerie les

chambres qu'ils y avaient occupées. La journée, la nuit, et encore la

journée et la nuit se passèrent paisiblement. Ce repos n'était pas de

trop après les secousses de toute nature qu'avaient subies Pardaillan

et son compagnon. Il était d'ailleurs nécessaire pour leur permettre

d'établir un plan d'opérations.

Le troisième jour au matin, ils sortirent de bonne heure. Et, pour

mettre un peu d'ordre dans la chronologie de ces divers événements qui

se croisent, il n'est peut-être pas inutile de faire remarquer que, ce

matin-là, il y avait quatre jours que Jacques Clément se trouvait dans

le cachot de pénitence du couvent des jacobins.

Pardaillan se précipita vers la vieille rue du Temple.

--Nous allons donc à l'hôtel de Guise? demanda Charles, chemin faisant.

--Sinon à l'hôtel, du moins aux abords, pour y rencontrer, si possible,

le sire de Maurevert. Celui-ci n'ignore rien de ce que fait, dit ou

pense le duc de Guise. Or, vous admettrez que, si quelqu'un au monde

sait où se trouve la dame de vos pensées, c'est Guise. Après tout,

peut-être pensez-vous qu'il vaut mieux s'adresser à Dieu qu'à ses

saints. Donc, si vous le voulez, nous allons entrer dans l'hôtel et

pénétrer jusqu'au duc à travers les deux cents gardes ou gentilshommes

qu'il a autour de lui.

--Ce que vous dites là est impossible, dit le jeune duc. Mais, enfin

pourquoi nous adresser de préférence à Maurevert plutôt qu'à tel autre

familier de Guise?

--Parce que je veux faire coup double, arranger à la fois vos affaires

et les miennes; vous savez que j'ai un vieux compte avec Maurevert et

que je cours après lui depuis fort longtemps...

L'explication était plausible, et soulagea le jeune duc de la vague

inquiétude qu'il commençait à éprouver. Bientôt, les deux compagnons

arrivèrent près de la grande porte de l'hôtel où stationnait toujours

une certaine foule de badauds qui discutaient en gesticulant. Dans

cette foule, Pardaillan et Charles d'Angoulême passèrent parfaitement

inaperçus et se glissèrent dans un groupe assez épais au centre duquel

pérorait un homme qui exposait ses idées.

Pendant deux heures, le chevalier et le petit duc demeurèrent les

yeux fixés sur cette porte grande ouverte à tout venant, et Charles

commençait à trouver que l'idée d'aller trouver le duc lui-même n'était

pas mauvaise, quitte à y laisser ses os, lorsque Pardaillan le poussa

du coude, et, d'un signe de tête, lui montra trois gentilshommes qui

entraient dans l'hôtel.

C'était Bussi-Leclerc, Maurevert et Maineville. Maurevert marchait au

milieu des deux autres. Un terrible sourire crispa les lèvres soudain

pâlies de Pardaillan. Mais delà les trois avaient disparu dans l'hôtel.

Cependant, le temps s'écoulait. Midi sonna.

--Qui sait s'ils sortiront aujourd'hui... ou même s'ils ne sont pas déjà

sortis par une autre porte? murmura Charles.

Comme il disait ces mots, il aperçut Bussi-Leclerc, Maineville et

Maurevert. Le chevalier les avait vus lui aussi... Dans la rue, les

trois gentilshommes s'arrêtèrent, causant entre eux à voix basse. Puis,

Bussi-Leclerc et Maineville, se donnant le bras, s'en allèrent ensemble.

Maurevert demeura un instant à la même place, puis se mit en marche.

Pardaillan ne quitta pas Maurevert des yeux. Celui-ci se dirigeait vers

la porte du Temple... Il la franchit.

Maurevert marchait tranquillement, tournant le dos aux marécages du

Carême-Prenant, et, suivant le chemin battu qui contournait l'enceinte

de Paris, chemin coupé de bosquets et parfois de masures qui

permettaient aux deux suiveurs de s'effacer.

Maurevert allait à Montmartre... Lorsqu'il commença à monter la colline,

un sourire plus livide crispa les lèvres de Pardaillan; Maurevert se

dirigeait vers le hameau, vers cette partie de la colline où se trouve

aujourd'hui le Calvaire du Tertre... C'était le chemin qu'il avait

suivi, seize ans auparavant, avec Loïse, avec le maréchal de

Montmorency, avec son père mourant dans une voiture!...

C'était près d'un champ de blé qu'on venait de faucher depuis quelques

jours... qu'il avait arrêté la voiture... là que son père était mort

dans ses bras... là que Maurevert apparaissant tout à coup avait frappé

Loïse avec le poignard empoisonné de Catherine de Médicis!... Oui!...

C'était vers ce point à jamais inoubliable dans la mémoire de Pardaillan

que Maurevert, ce jour-là, se dirigeait!...

Pardaillan était devenu pâle. D'un geste plus rapide, il s'assura qu'il

portait sa dague et son pistolet à la ceinture. Il s'arrêta un instant,

amorça le pistolet.

--Allez-vous donc l'abattre de loin? murmura Charles.

--Non, fit le chevalier en souriant, mais, comme il va essayer de se

sauver, comme il détale avec une rapidité de cerf... je l'ai vu à

l'oeuvre... je veux m'assurer qu'il ne nous échappera pas; il suffira de

lui casser une jambe et nous pourrons alors causer...

Maurevert montait toujours... Pardaillan se remit en marche, et soudain,

à un détour de roches éboulées, il aperçût la croix de bois qui marquait

l'endroit où il avait enterré son père.

Contre cette croix, Pardaillan entrevit une forme immobile. Qu'était-ce

que cette forme... Une femme?... Que faisait-elle là?... Pardaillan n'y

prêta aucune attention et la vit à peine.

Maurevert, en passant près de la tombe du vieux Pardaillan, s'était

arrêté. Lui aussi, sans aucun doute, songeait à cette lointaine journée

d'août, rayonnante comme celle-ci, où, dans ce coin paisible, il avait

bondi d'un buisson pour frapper Loïse de Montmorency!...

Maurevert jeta les yeux au loin, vers un point de la pente où se

trouverait aujourd'hui la place Ravignan. Là, il vit un cheval attaché

à un arbre, et, près de ce cheval, une voiture attelée de deux bêtes

vigoureuses. Un laquais surveillait le tout, assis à l'ombre des

châtaigniers.

--Bon! fit Maurevert. Tout est prêt!... Dans vingt minutes la petite

bohémienne est à moi... Ce que j'en ferai? peu importe, pourvu qu'elle

ne soit ni à l'imbécile duc incapable de me protéger, ni surtout à l'ami

de Pardaillan!... Je l'enferme dans la voiture, je saute à cheval...

Dans quatre jours au plus, je suis à Orléans... et, là nous verrons!...

Allons! Adieu, Guise! Adieu, Pardaillan!...

En prononçant ces mots, Maurevert s'était retourné vers Paris avec un

sombre regard...

Pardaillan était devant lui, à vingt pas!

Sur un signe de Pardaillan, le duc d'Angoulême qui marchait près de lui

s'arrêta et, saisissant l'intention de son compagnon, se croisa les

bras, pour exprimer que, dans ce qui allait se passer, il allait être

témoin et non acteur. Le chevalier continua de s'avancer seul; mais,

quand il fut à dix pas de Maurevert, il s'arrêta également.

Maurevert était seul... seul en face de Pardaillan!...

Il comprit que toute tentative de défense était vaine, car Pardaillan,

c'était plus que le Droit et la Justice, c'était la Représaille vivante

qui se dressait au nom des morts, pour un combat loyal, à armes

égales!...

Et, dans un combat à armes égales, Maurevert contre Pardaillan, c'était

le chacal contre le lion.

Maurevert, ayant regardé à droite et à gauche, avec cette expression

d'épouvanté qui décomposait son visage, murmura quelque chose de confus

qui voulait dire:

--Que me voulez-vous?...

Pardaillan parla alors,..

--Remarquez, monsieur, dit-il, que j'ai ma rapière et ma dague, mais que

vous avez aussi votre poignard et votre épée... Il est vrai que j'ai un

pistolet, mais je ne m'en servirai que si vous essayez de fuir. Ceci, me

semble-t-il, nous met sur un pied d'égalité parfaite.

Maurevert fit un signe d'assentiment.

--Vous me demandez ce que je vous veux, continua Pardaillan. Je

veux vous tuer. En vous tuant, monsieur, je crois bien sincèrement

débarrasser la terre d'un être qui doit lui procurer de l'horreur. Ce

que vous m'avez dit dans le cachot de la Bastille m'a prouvé une chose

dont je pouvais encore douter: c'est que vous êtes un venimeux reptile

qu'il faut écraser. Je vous jure donc que, trois minutes après vous

avoir tué, j'aurai oublié jusqu'à votre nom... Je vais donc vous tuer.

Mais pas ici. Je vous prierai de m'accompagner jusqu'à Montfaucon. Vous

ne voudriez pourtant pas que votre sang tombât comme une rosée maudite

sur ce coin de terre qui recouvre la dépouille de mon père... Montfaucon

me paraît un endroit favorable au combat que je vous propose et au repos

de vos os. Consentez-vous à m'accompagner jusque-là?

Maurevert fit un nouveau signe d'assentiment. Une espérance se levait

dans son esprit. La route était assez longue de Montmartre à Montfaucon.

Peut-être une occasion de fuite se présenterait-elle. En tout cas,

c'était plus d'une demi-heure de gagnée... un siècle! Ce fut donc avec

une sorte de joie empressée qu'il répondit:

--Montfaucon, soit! Là où ailleurs, soyez sûr que je ne me laisserai

pas tuer sans essayer de vous envoyer d'abord rejoindre Monsieur votre

père...

Un peu rassuré, Maurevert reprenait la forme de courage qui lui

convenait, c'est-à-dire l'insolence.

--Je ne sais si je succomberai dans le duel que je vous offre, dit

Pardaillan: c'est possible. Mais ce qui est sûr, c'est que je vous

tuerai. Il me paraît donc convenable de vous dire en deux mots pourquoi

j'ai résolu de vous tuer. En même temps, je vous poserai une question...

--Mille questions, monsieur de Pardaillan, répondit Maurevert.

Au moment même où il prononçait ces mots, il fit un bond terrible en

arrière et se plaça derrière la croix qui surmontait la tombe du vieux

Pardaillan. Aussitôt, il se mit à courir frénétiquement vers le cheval

et la voiture qu'il avait tout à l'heure examinés.

--Ah! misérable! hurla le duc d'Angoulême en s'élançant.

Pardaillan sourit, tira son pistolet et visa Maurevert. Il allait lâcher

le coup... A cet instant, du pied de la croix où elle était accroupie,

une ombre se dressa, s'interposa entre le canon du pistolet et

Maurevert...

Cette forme, c'était une femme... Pardaillan eut un regard terrible vers

le ciel... Son bras retomba...

Toute droite, appuyée à la croix, ses magnifiques cheveux d'or déroulés

sur ses épaules, elle semblait ne voir ni Pardaillan, ni rien de ce qui

était autour d'elle...

Pardaillan la regarda à peine: ses yeux étaient fixés sur Maurevert qui

fuyait et sur Charles qui le poursuivait... Maurevert faisait des bonds

insensés. Tout à coup, il eut l'impression que quelqu'un... passait à

son côté, le devançait, se retournait, et, soudain, il trouva devant lui

le jeune duc qui dégainait en disant:

--Arrière, monsieur, ou vous êtes mort!...

La rapière de Maurevert flamboya au soleil: au même instant, il tomba en

garde et fonça furieusement. L'épée de Charles le piqua au visage... Il

recula!...

Silencieux, les deux adversaires se tenaient, les épées engagées, sans

un geste... Soudain un bras se détendait... Puis tous deux reprenaient

la garde.

Mais, à chaque coup porté par Maurevert, Charles, après une parade,

demeurait en place; tandis qu'à chaque fois que son bras, à lui, se

détendait, la pointe touchait presque le visage de Maurevert qui

bondissait en arrière... Et, alors, le jeune duc avançait vivement de

plusieurs pas... Écumant, livide, d'une pâleur mortelle, Maurevert

essayait alors de passer à droite ou à gauche... Mais toujours, devant

son visage, il trouvait la pointe menaçante. Il reculait, il remontait

vers la croix... et, comme il y arrivait enfin, il entendit un étrange

éclat de rire qui semblait sortir de la tombe.

Alors, un frisson glacial le saisit, et il jeta ou plutôt laissa tomber

son épée et se retourna: il vit Pardaillan qui n'avait pas bougé d'une

place... Il vit la femme aux cheveux d'or qui venait de pousser cet

éclat de rire funèbre...

--Monseigneur, fit Pardaillan, veuillez remettre à cet homme son épée.

Le duc obéit, ramassa la rapière par la pointe et la présenta par la

poignée à Maurevert qui la prit machinalement et la rengaina. Alors,

comme si rien ne se fût passé, comme si rien n'eût interrompu les

paroles qu'il adressait tout à l'heure à Maurevert, Pardaillan continua:

--La question que j'ai à vous poser, monsieur, la voici: que vous

avait-elle fait, elle? que vous ayez essayé dix fois, vingt fois, de

me frapper à mort, c'était tout naturel. Que vous m'ayez cherché dans

l'hôtel Coligny, que vous ayez lancé contre mon père et moi une troupe

de tueurs que le grand carnage rendait fous furieux, je le comprends

encore.

--Mais elle!... Que vous avait-elle fait? Que vous n'ayez pas eu pitié

de tant d'innocence, de jeunesse et de beauté, voilà ce que je cherche à

comprendre depuis seize ans sans y parvenir!

Et si fort qu'il fût, quelle que fût à ce moment la haine qui ravageait

son coeur, Pardaillan ne put étouffer un râle de détresse et d'amour...

--Voilà ma question, reprit-il au bout de quelques instants. Vous ne

répondez pas?...

Maurevert se taisait en effet... Et qu'eût-il pu dire?...

Pardaillan s'approcha de lui jusqu'à le toucher presque. Maurevert

laissa échapper un sourd gémissement. Il oubliait que Pardaillan lui

offrait un combat loyal. Il songeait seulement qu'il allait mourir...

--Vous ne répondez pas, dit alors Pardaillan. Eh bien, il faut que je

vous le dise: c'est pour cela... que j'ai résolu de vous tuer. Tout le

reste vous est pardonné. Mais, cela, j'ai voulu vous le faire expier par

seize ans d'épouvante. Et aujourd'hui je trouve que vous ayez assez eu

peur de la mort pour mourir enfin; et, puisque je vous rencontre sous

mon pied, je vous écrase...

Maurevert s'abattit à genoux, leva son front ruisselant de sueur glacée

et gronda d'une voix rauque:

--Laissez-moi vivre... Faites-moi grâce de la vie!... Grâce! Grâce!...

Au nom de Loïse! Ne me tuez pas!...

Pardaillan, à ce nom, frissonna. Puis, jetant vers le duc d'Angoulême un

regard que le jeune duc eût trouvé sublime s'il eût connu le sacrifice

qu'exprimait ce regard:

--Relevez-vous... dit-il, écoutez-moi... peut-être puis-je vous faire

grâce comme vous me le demandez...

D'un bond, Maurevert fut debout. Ses mains crispées se serrèrent

convulsivement l'une contre l'autre.

--Oh! râla-t-il, que faut-il faire? Parlez!... Ordonnez! Oui, vous avez

droit de vie et de mort sur moi! Oui, j'ai été infâme!... Mais vous...

vous dont on dit que vous êtes le dernier chevalier de notre âge...

vous qui êtes la bravoure et la générosité... oh! vous serez aussi le

pardon!...

Le rire de la femme aux cheveux d'or, le rire étrangement funèbre de

cette femme debout, appuyée à la croix, retentit de nouveau... Et

Pardaillan tressaillit...

--Vous parlez de pardon, fit celui-ci en secouant la tête. Je puis faire

grâce, mais non pardonner. Voici ce que je puis faire...

Ici, un soupir s'étrangla dans la gorge de Pardaillan. Mais, reprenant

toute sa volonté, il continua:

--Vous avez assassiné une jeune fille... Il en est une autre à laquelle

vous pouvez rendre la vie et le bonheur: contre la vie de Violetta, je

vous fais grâce pour la mort de Loïse.

Charles se rapprocha d'un bond, saisit la main du chevalier, et, le

coeur débordant, murmura:

--Pardaillan!... mon frère!...

--Violetta? fit Maurevert. Vous dites que, si je vous rends Violetta,

vous me faites grâce de la vie?...

--Je le dis, répondit simplement Pardaillan. Parlez donc: où est cette

jeune fille?

--Maurevert répondit:

--Je l'ignore!... Sur Dieu qui m'entend, j'ignore où est cette jeune

fille... mais...

A ce dernier mot, Pardaillan respira. Charles, qui sentait le désespoir

l'envahir, se reprit à espérer. Et tous deux s'écrièrent:

--Mais?... Vous savez donc quelque chose?...

--Il ne sait rien! C'est un imposteur! Qui peut savoir où est la

bohémienne?...

C'était la femme aux cheveux d'or qui parlait ainsi. Mais ni Pardaillan

ni le duc d'Angoulême ne firent attention à elle...

Maurevert, pantelant, avait fermé les yeux pour ne pas laisser éclater

la joie frénétique et la pensée infernale qui était la source de cette

joie.

--Oui! fit-il d'une voix haletante, je sais quelque chose... Je puis...

par une trahison, il est vrai... mais qu'importe une trahison, puisque

vous me faites grâce!...

Maurevert baissa la tête... Il n'avait qu'une peur à ce moment: c'est

que l'accent de sa voix ne parût pas assez émouvant, c'est que son geste

ne révélât la joie hideuse qui l'inondait...

--Vous dites, fit le chevalier, que vous ignorez où se trouve cette

jeune fille?

--Maintenant, oui! haleta Maurevert. Je le jure.

--Mais vous dites que vous pouvez le savoir?

--Dès ce soir, monsieur!... Cela ne tient qu'à moi!... Oh! que n'ai-je

eu la précaution de m'en enquérir avant de sortir de Paris!

--Pardaillan! supplia ardemment le jeune duc.

--Messieurs, messieurs! continua Maurevert en se tordant les mains, je

vous jure sur mon âme que je puis vous donner cette satisfaction...

Tenez!... que l'un de vous m'accompagne!...

Pardaillan jeta un nouveau coup d'oeil sur Charles, qu'il vit bouleversé

d'espoir et de désespoir...

--Calmez-vous, monsieur, dit-il.

--Oh!... il y aurait donc un moyen?... Parlez!...

--Si ce que vous dites est vrai...

--Je le jure sur le paradis!...

--Je vous crois. Eh bien! nous ne pouvons en effet vous accompagner,

M. le duc d'Angoulême et moi, nous sommes résolus à ne plus mettre les

pieds dans Paris où il y a trop de dangers pour nous...

Maurevert écoutait avec une profonde attention.

--Nous nous sommes installés à la Ville-l'Évêque, continua Pardaillan.

Non pas ce soir, car la nuit est traîtresse, mais demain, en plein jour,

à dix heures du matin, vous pouvez nous apporter l'indication moyennant

laquelle vous aurez la vie sauve. Viendrez-vous, monsieur?...

--Je viendrai! fit résolument Maurevert blême de joie, comme, tout à

l'heure il avait été blême de terreur!

--C'est bien, dit Pardaillan. Allez: vous êtes libre.

Pour la troisième fois s'éleva le rire de la femme aux cheveux d'or,,.

Maurevert souleva son chapeau, salua du même geste Pardaillan et Charles

immobiles et il s'éloigna... Tant qu'il sentit peser sur lui les regards

des deux hommes, il put, par un effort de volonté, marcher d'un pas

calme et mesuré. Mais, dès qu'il pensa qu'on ne pouvait plus le voir, il

se mit à bondir d'une course insensée.

--Il viendra! disait pendant ce temps le duc d'Angoulême.

--Je le crois! fit Pardaillan avec un soupir.

Et Charles était si heureux qu'il lui eût été impossible de comprendre

tout ce qu'il y avait d'amertume dans le soupir de cet homme qui venait

de renoncer à une haine vieille de seize ans pour assurer le bonheur de

son jeune ami...

--Mais pourquoi, reprit le duc, avez-vous dit que nous étions installés

à la Ville-l'Évêque, et que nous n'entrerions plus dans Paris?...

--Précaution suprême... Maurevert viendra... Maurevert ne trahira pas

ceux qui viennent de lui donner vie sauve... je le crois!... Mais,

enfin, est-ce qu'on sait?...

Ils demeurèrent quelques minutes pensifs. Charles se demandait si

Maurevert viendrait au rendez-vous. Pardaillan n'avait aucun doute à cet

égard. Là sincérité de Maurevert lui semblait évidente. En tout cas,

si Maurevert trahissait encore une fois, lui, Pardaillan, saurait le

retrouver...

En songeant ainsi, il s'était rapproché de la tombe et, chapeau bas,

la tête penchée, se disait à lui-même des choses par quoi il espérait

atténuer la douleur de son sacrifice. Et, comme il relevait les yeux, il

vit la femme aux cheveux d'or qui le regardait fixement.

Alors seulement il la reconnut. C'était Saïzuma la bohémienne. C'était

la mère de Violetta... Charles d'Angoulême, lui aussi, l'avait reconnue

et s'était approché.

Peut-être le lecteur n'a-t-il pas oublié qu'après sa première visite

au couvent des bénédictines Pardaillan avait amené la bohémienne à

l'auberge de la Devinière, où il l'avait confiée aux soins de dame

Huguette. Mais, dès le soir même du jour où le chevalier s'était rendu

au duc de Guise, Saïzuma avait disparu de l'auberge.

Avait-elle été effrayée par le tumulte? Qu'était-elle devenue depuis ce

temps? Comment avait-elle vécu?... Où avait-elle trouvé un gîte?...

Saïzuma le regardait en souriant. Il était évident qu'elle le

reconnaissait et qu'elle se souvenait parfaitement de la scène de

l'auberge de l'Espérance.

--Prenez garde au traître! dit-elle d'une voix douce. Prenez garde à

ceux qui font des serments!

--Madame, dit Pardaillan, venez avec nous. Il n'est pas séant qu'une

Montaigues soit ainsi errante par les chemins...

--Montaigues! fit-elle frémissante. Quel est ce nom?...

--Léonore, baronne de Montaigues, c'est le vôtre!

--Léonore? J'ai connu une pauvre fille qui s'appelait ainsi!... Elle est

morte!...

La bohémienne était devenue toute blanche. Charles saisit, une de ses

mains et la pressa dans les siennes.

--Vous êtes Léonore, répétait-il, vous êtes la mère de celle que

j'aime!... Ah! madame. Écoutez-nous... rappelez-vous!... Souvenez-vous

du pavillon de l'abbaye où nous vous avons trouvée... Vous étiez avec

celui qui vous a aimée... avec celui qui nous a dit votre nom et le

sien... le prince Farnèse... l'évêque!...

Elle eut un sanglot... un instant la lueur de la raison éclaira ses yeux

splendides... car, dans ces yeux, il y avait de la haine!... Charles la

fixait avec angoisse.

Reconquérir la raison de cette infortunée! Retrouver Léonore de

Montaigues dans la bohémienne Saïzuma! Et rendre sa mère à Violetta,

retrouvée elle-même...

--Votre fille, madame! cria le jeune duc. Votre fille!... Votre

Violetta!...

--Je n'ai pas de fille... dit-elle d'une voix morne.

Charles laissa retomber sa main et détourna son regard vers Pardaillan

comme pour lui dire:

--Qui donc au monde pourrait lui rendre la raison, puisque le nom de sa

fille la laisse indifférente?...

En effet, si Charles et Pardaillan avaient su, dans le pavillon de

l'abbaye, le vrai nom de la bohémienne et qu'elle était la mère de

Violetta, ils ignoraient encore en quelles terribles circonstances

l'enfant était née... Folle avant d'être mère, Léonore s'était réveillée

en prison sans savoir qu'elle était mère!...

Elle s'était appuyée à la croix, ses yeux regardaient au loin sur la

campagne solitaire, et elle était bien ainsi, toute raide, adossée à

cette croix, d'une beauté tragique, émouvante, qui faisait frissonner

les deux hommes immobiles.

--Qui a crié ainsi? reprit-elle. De quel abîme de honte et de désespoir

a jailli ce cri atroce que j'entendrai toujours?... C'est là, dans la

vaste cathédrale, qu'a retenti cette clameur... Malheur à la sorcière!

Oh! tous les poings qui se tendent sur elle! et puis... plus rien!

Rien que le silence de la tombe, la nuit du cachot... le délire de

l'agonie... Et puis, tout à coup, elle revoit le jour, un jour sombre

où le ciel voile sa face... Et voici la bohémienne que l'on conduit

là-bas... vers la hideuse machine de mort... et là... là... au pied du

poteau terrible, qui a encore crié?...

Saïzuma s'interrompit soudain. Et, sur ces lèvres décolorées, ce rire

que Pardaillan avait entendu tout à l'heure, ce même rire funèbre

éclata.

--Adieu, dit-elle. Et surtout ne vous avisez pas de suivre la

bohémienne, car sa route est celle du malheur.

A ces mots, elle s'éloigna de son pas majestueux. Hors de lui, haletant,

le duc d'Angoulême s'élança en criant:

--Léonore!

Elle se retourna, leva un doigt vers le ciel et dit:

--Pourquoi appelez-vous la morte? Si vous cherchez Léonore, allez au

pied du gibet.

--Le gibet! balbutia Charles éperdu, cloué sur place. Pourquoi la mère

de Violetta parle-t-elle du gibet?

A ce moment, Saïzuma disparut derrière les roches éboulées. Les deux

amis s'élancèrent sur le sentier qu'avait pris Saïzuma pour s'éloigner.

Mais, lorsqu'ils eurent contourné les roches, ils ne la virent plus.

Charles d'Angoulême et Pardaillan battirent en vain les environs.

Saïzuma demeura introuvable. Alors, ils reprirent le chemin de Paris où

ils rentrèrent par la porte Montmartre.

Ils passèrent à la Devinière une nuit exempte de toute alerte et,

le lendemain, à la première heure, se rendirent au rendez-vous que

Maurevert avait accepté, mais ils s'arrêtèrent à mi-chemin de la

Ville-l'Évêque; Pardaillan était persuadé que Maurevert, enfin vaincu

dans son esprit de trahison, tiendrait parole. Mais, bien que Maurevert

eût accumulé les serments, il pouvait bien, en une nuit, les avoir

oubliés. C'est pourquoi, sans aller jusqu'à la Ville-l'Évêque, il prit

position avec le jeune duc dans un épais bosquet de chênes. Vers neuf

heures et demie, ils aperçurent un cavalier qui s'avançait rapidement.

--C'est lui! dit tranquillement Pardaillan.

--C'est ma foi vrai! dit Charles lorsque Maurevert fut pleinement

visible.

--Avançons, dit Pardaillan.

Ils sortirent alors du bosquet et rejoignirent le sentier. Bientôt

Maurevert sauta à terre, fut sur eux. Il se découvrit et dit:

--Me voici, messieurs...

Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue · 第 18 / 95 题