MARIE DE MONTPENSIER

Jacques Clément, rentré à Paris, se dirigea tout droit vers son couvent,

rue Saint-Jacques.

Il était sept heures du soir lorsqu'il arriva devant la porte du

couvent, ayant accompli dans sa journée les vingt lieues qui séparent

Chartres de Paris.

Le prieur Bourgoing était à table. Il lisait une lettre qui venait de

lui être remise et fronçait les sourcils, ce qui ne l'empêchait pas de

faire honneur à un excellent repas.

Bourgoing n'aimait pas beaucoup qu'on le dérangeât dans une aussi

importante occupation que le dîner. Mais, lorsqu'il sut que le frère

Clément était dans son antichambre, il replia vivement la lettre qu'il

lisait, et donna l'ordre d'introduire le jeune moine.

--Quoi, mon frère! s'écria Bourgoing en apercevant Jacques Clément. Dans

ce costume si peu conforme aux règles de notre ordre!... Ce n'est pas

tout. Voilà cinq jours que vous êtes absent du monastère et que je vous

fais chercher partout dans Paris!... Vous n'avez reçu aucune mission qui

puisse expliquer une si longue absence...

--Pardon, révérendissime seigneur, dit froidement Jacques Clément, ou

vos esprits sont frappés d'un trouble que je ne conçois pas, ou vous

devez vous souvenir...

--Je ne me souviens de rien!

--Quoi! vénérable père... vous ne m'avez pas vous-même donné votre

bénédiction à mon départ!...

--Le malheureux délire! s'écria Bourgoing en levant les bras au ciel.

--Que ne suis-je devenu fou, en effet! dit amèrement Jacques Clément.

Quoi!... ne m'avez-vous pas encouragé vous-même, m'affirmant que

l'Écriture autorise certains actes irréguliers, quand il s'agit du

service du Seigneur!

--Mais, au nom du Ciel! cria le prieur en agitant son couteau, de quels

actes irréguliers voulez-vous parler?

--D'un seul, mon révérend père, d'un seul!

--D'aucun! d'aucun! interrompit le prieur. Vous puisiez dans votre

imagination malade des pensées qui sont sans aucun doute la suggestion

du malin esprit...

--C'en est trop! dit Jacques Clément. Je suis parti avec approbation,

avec votre bénédiction, avec votre absolution! je suis parti, dis-je,

avec la grande procession de frère Ange, pour rejoindre à Chartres le

roi de France, et le tuer avec le poignard que voici!...

--Que dites-vous là? Tuer le roi!... Quel crime épouvantable osez-vous

concevoir!...

--Par le Dieu vivant, mon père, je jure que...

--Ne jurez rien!... Estimez-vous heureux que je ne vous remette au bras

séculier! Allez, mon frère, allez. Mettez-vous à réciter les psaumes de

la Pénitence.

Jacques Clément baissa la tête: il comprenait que, le coup étant manqué,

Henri III n'ayant pas été tué, le digne prieur voulait garder le silence

sur cette tentative... Il supposa que le prieur le renvoyait dans sa

cellule pour y faire pénitence, mais, dans l'antichambre, il trouva

une douzaine de moines, solides gaillards, qui l'entourèrent. Alors

seulement Jacques Clément comprit que non seulement on voulait lui

imposer silence, mais encore qu'on le punissait d'avoir manqué le

coup!... Il voulut pousser un cri, se débattre... car le cachot de

pénitence était une oubliette dont rarement on sortait vivant... mais il

fut bâillonné, lié, entraîné...

Le cachot de pénitence se trouvait au-dessous des caves du couvent. On

y descendait par un escalier de quarante marches en spirale. Il y avait

seulement une vieille cruche que Jacques Clément trouva pleine d'eau et

un pain.

Ainsi, sa mise au cachot était décidée avant qu'il n'eût vu le

prieur!...

Il avait été délié et débâillonné au moment où il avait été poussé dans

le cachot de pénitence. Il était donc libre de ses mouvements. Mais

l'obscurité était opaque. Jacques Clément demeura donc immobile,

s'accroupit dans cet angle où du pied il avait heurté la cruche et le

pain, et, la tête sur les genoux, se mit à méditer.

Il y avait trois êtres en Jacques Clément: le visionnaire, l'amoureux,

le vengeur. C'était la triple manifestation d'un coeur passionné.

La vision, l'amour et la vengeance étaient parfaitement d'accord dans

son esprit, son coeur et son âme.

Henri III, tyran de la religion catholique parce qu'il ne consentait

pas à recommencer la Saint-Barthélémy, Henri III, fils de Catherine de

Médicis, ne devait mourir que de sa main.

Après les premiers mouvements irraisonnés et nerveux de la répulsion

qu'il éprouvait à se trouver dans cette tombé, il se dit qu'il n'avait

rien à redouter puisque le roi était encore vivant... Puisqu'il était,

lui, désigné pour tuer Henri III, rien ne pouvait l'atteindre tant que

l'acte ne serait pas accompli.

Quelques heures s'écoulèrent, au bout desquelles il se sentit faim et

soif. Il mangea donc une moitié du pain qu'on lui avait laissé, et but à

la cruche.

Il finit par s'endormir d'un sommeil sinon paisible, du moins exempt de

crainte. Lorsqu'il se réveilla, il eut encore faim et soif; il mangea

le reste du pain et but une partie de l'eau qui restait dans la cruche.

Cependant les heures s'écoulèrent sans qu'il entendît le moindre bruit.

Un moment vint où il n'y eut plus une goutte d'eau dans la cruche... Il

avait faim et soif. Mais ce n'était pas encore la souffrance véritable

qui tord les entrailles.

Depuis des heures, déjà, il marchait autour du cachot. Les ténèbres

étaient toujours aussi complètes, aussi absolues. Mais, par le toucher,

par le frôlement de son épaule contre les murailles, par la régularité

des pas toujours posés de même, il avait pris connaissance de son cachot

et il y marchait avec une certaine assurance. Cette marche monotone

finit par le briser de fatigue, et, une fois encore, il s'endormit.

Cette fois, son sommeil fut peuplé de rêves...

--Oh! que j'ai soif! râla Jacques Clément en se réveillant.

Il se leva et, pour tromper la soif, il voulut se remettre à marcher.

Et, alors, il s'aperçut que ses jambes lui refusaient tout service. Et,

alors, il comprit l'horrible vérité: il était en train de mourir de faim

et de soif!...

Il se traîna vers l'endroit où il savait que se trouvait la porte, et

essaya de frapper; mais ses poings heurtèrent à peine le chêne...

il retomba épuisé... Alors, la souffrance se déclara avec une sorte

d'impétuosité... Puis, au bout d'un temps qu'il ne put apprécier, les

souffrances s'apaisèrent, et il n'éprouva plus qu'une infinie faiblesse.

Combien d'heures demeura-t-il ainsi, pantelant et râlant, étendu en

travers des dalles?... Il n'eût su le dire... Il lui sembla enfin

qu'il s'endormait, et perdit la notion des choses. Dans cette sorte de

sommeil, ou plutôt d'évanouissement, son rêve prit une forme. C'était

Marie de Montpensier qui lui apparaissait.

Il se trouvait dans un appartement où régnait une exquise fraîcheur.

Il distinguait confusément qu'il était étendu dans un lit d'une rare

magnificence. Dans cette chambre. Marie de Montpensier allait et venait,

légère, gracieuse comme une apparition qu'elle était.

Du fond de son rêve, Jacques Clément la suivait des yeux, extasié,

tremblant de se réveiller bientôt, ainsi qu'il arrive souvent dans ces

songes où l'esprit se dédouble.

--Tout à l'heure, songea-t-il, je vais recommencer à souffrir... puisque

tout ceci n'est qu'un rêve.

Et il recommença à regarder Marie de Montpensier... Il fit un effort

pour joindre les mains et, dans ce mouvement, il s'aperçut que ses mains

froissaient réellement une étoffe très fine et très fraîche; dans le

même instant, il s'aperçut que ses yeux étaient réellement ouverts et

que cette étoffe c'étaient les draps du lit...

Il ne rêvait pas!... Et il n'était plus sur les dalles du vieux

tombeau!... Comment se trouvait-il dans cette chambre?... Quand, comment

y avait-il été transporté?...

A ce moment, et comme il venait de joindre les mains. Marie se rapprocha

de lui en souriant. Elle tenait à la main un gobelet d'or, tandis que de

l'autre elle soulevait légèrement la tête pâle, ascétique et pourtant

belle encore du jeune moine.

--Buvez un peu, dit-elle d'une voix de tendresse et de pitié, en

présentant à ses lèvres les bords du gobelet.

A mesure qu'il buvait, Jacques Clément sentait une fraîcheur suave

l'envahir, en même temps qu'il se ranimait et que la faiblesse se

dissipait.

Lorsque sa tête retomba sur les doubles oreillers il voulut balbutier un

mot... Mais elle plaça sa main sur sa bouche comme pour lui recommander

le silence. Et, sur cette main, il déposa un baiser qui la fit

frissonner.

--Dormez maintenant, reprit-elle doucement.

Il obéit... il ferma les yeux, et presque aussitôt tomba dans un profond

sommeil.

Quand il se réveilla, il se sentit fort, l'esprit dégagé, les membres

souples. Sur un fauteuil, près de lui, il aperçut les vêtements de

cavalier qu'il avait lorsqu'il avait fait la route de Chartres à Paris.

Il s'habilla promptement et alors chercha des yeux son poignard; mais le

poignard avait disparu.

Il n'eut pas le temps de s'inquiéter de cette disparition, car à ce

moment ses yeux tombèrent sur une table toute servie où deux couverts

étaient dressés, et presque aussitôt une porte s'ouvrit. Marie de

Montpensier parut. Avec cette démarche sautillante qui lui servait à

dissimuler sa boiterie et qui était un charme de plus chez elle, la

soeur du duc de Guise s'approcha et lui dit en souriant:

--Eh bien, messire, comment vous trouvez-vous?

--Madame, balbutia le moine, suis-je au ciel? L'éternel bonheur a-t-il

commencé pour moi?...

--Hélas! non. Ce n'est pas ici le paradis!... C'est tout bonnement

l'hôtel de Montpensier... et l'ange que vous voyez, messire, bien

loin d'être un ange, n'est qu'une pauvre pécheresse qui a bien besoin

d'indulgence... Mais, asseyez-vous là... et moi ici...

La table était admirablement servie en mets et friandises de haut goût,

en vins généreux. Nul n'était là pour servir les deux convives: c'était

la duchesse elle-même qui, avec une dextérité savante et gracieuse,

découpait pâtés, venaison de chevreuil, remplissait les verres de ses

blanches mains chargées de diamants.

C'était comme un rêve qu'eût fait le jeune homme. Il mangeait et buvait

sans s'en apercevoir, et peu à peu l'ivresse montait à son cerveau. Mais

cette ivresse provenait surtout du spectacle merveilleusement impur

qu'il avait sous les yeux. En effet. Marie de Montpensier portait un

costume que lui eût envié quelque opulente ribaude. C'est à peine si

les gazes légères qui flottaient autour d'elle dissimulaient ses formes

délicates. Un rire pervers, une volonté malicieuse étincelaient dans ses

yeux. Cependant, dès l'instant où ils s'étaient assis, ils s'étaient mis

à causer de choses qui ne se rattachaient pas à leur principale pensée

en ce moment--pensée de séduction chez la duchesse, pensée de délire,

d'enivrement et de défense chez le moine. Toute la scène était pour la

séduction. Les paroles n'étaient là qu'un prétexte.

--Je suis bien heureuse, disait Marie de Montpensier, que vous soyez

revenu à la vie, et à la santé. Vous voici maintenant hors d'affaire.

Mais depuis neuf jours que vous êtes ici... que de fois j'ai tremblé!...

--Neuf jours!...

--Sans doute!... Ne vous en souvenez-vous plus?... Au surplus la fièvre

a dû vous faire oublier...

--Je ne me souviens de rien, madame.

--Quoi! vous ne vous souvenez même pas de l'instant où je vous ai trouvé

à demi-mort... dans la Cité, derrière Notre-Dame. Il était environ dix

heures du soir. Je regagnais mon hôtel en sortant d'une maison que vous

connaissez... Soudain, un de mes porte-torches s'écria qu'il y avait

un gentilhomme évanoui ou mort sur la chaussée. Je me penchai de ma

litière... Je vous reconnus... Je descendis et, comme je me penchais sur

vous, vous revîntes au sentiment, et vous me dites que des truands vous

avaient traqué et laissé pour mort...

--Je vous ai dit?... je vous ai vue?... je vous ai parlé?

--La preuve, c'est que je vous fis placer dans ma litière et transporter

ici...

Jacques Clément était stupéfait. Mais, au fond, il admettait sans

discussion l'événement, le miracle. L'ange l'avait enlevé du cachot

de pénitence et déposé sur la route où Marie de Montpensier devait

infailliblement passer.

Jacques Clément passa lentement une de ses mains sur son front: le rêve

le reprenait.

Ou bien le cachot était un rêve, ou bien c'était l'heure présente qui ne

pouvait être qu'une illusion!...

En effet, Marie de Montpensier affirmait qu'elle l'avait trouvé évanoui

dans la Cité le lendemain soir de la procession, c'est-à-dire au moment

où il entrait au cachot de pénitence où il avait séjourné au moins une

semaine!...

--Madame, s'écria-t-il, frappé d'une sourde terreur, je vous supplie

de rappeler exactement vos souvenirs... C'est bien le lendemain de la

procession de Chartres que vous m'ayez trouvé?...

--Exactement, messire; le lendemain de ce jour où Valois devait mourir!

Jacques Clément tressaillit. Ceci, du moins, n'était pas une

illusion!... Le roi devait mourir!...

--Et vous m'avez trouvé dans la Cité? reprit-il.

--Privé de sens, étendu de votre long, non loin de l'auberge du

Pressoir-de-Fer.

--La reconnaissance déborde de mon coeur, dit ardemment Jacques Clément;

mais il n'est pas besoin de cette gratitude pour vous assurer que la vie

de Valois est seulement prolongée de quelques jours... Ce qui ne s'est

pas fait à Chartres, madame, se fera ailleurs...

Marie de Montpensier pâlit. Son rire frais et sonore se figea sur ses

lèvres, et un éclair funeste jaillit de ses yeux. Elle quitta vivement

sa place, repoussa la table et vint s'asseoir sur les genoux de Jacques

Clément dont elle entoura le cou de ses bras. Ils étaient ainsi placés

comme dans la nuit où le duc de Guise avait surpris sa femme dans les

bras du comte de Loignes...

Jacques Clément, comme alors, sentait la double ivresse du vin et de

l'amour monter à son front brûlant. Son coeur battit à grands coups

sourds; la passion le faisait vibrer tout entier, et, au fond de son

âme, la terreur, la honte, le remords du péché mortel grondaient...

--Vraiment? murmura la séductrice, la jolie fée aux ciseaux d'or...

vraiment? vous seriez prêt à frapper?... Ce n'est donc pas la peur qui

vous a retenu à Chartres?...

--La peur! gronda Jacques Clément. Non, non, madame, ce n'est pas la

peur qui m'a empêché de frapper Valois. Ce n'est pas la pitié non plus,

car ni lui ni les siens n'ont eu pitié des miens...

--Alors... pourquoi? fit Marie d'une voix mourante et en resserrant son

étreinte.

--Pourquoi?... Ah! madame, je dois penser que Dieu a voulu prolonger la

vie du tyran dans un but que seule connaît sa suprême sagesse, car il

a placé sur mon chemin le seul être qui pouvait saisir mon bras et me

dire: «Clément, je ne veux pas que tu frappes aujourd'hui!...» Cet

homme, madame! c'est le seul qui puisse disposer de ma volonté et de ma

vie... car, lorsque ma mère souffrait la plus effroyable agonie, cet

homme est le seul qui ait eu pitié d'elle!

--Pardaillan! s'écria Marie de Montpensier avec une soudaine

inspiration.

--Je n'ai pas dit que ce fût lui! fit sourdement Jacques Clément.

Seulement, l'homme dont je parle a étendu sa main sur le roi de France,

et dès lors le roi m'est sacré... Mais, bientôt, cette protection

s'effacera, et alors, je le jure, le roi de France mourra de ma main!...

--Je vous crois, fit Marie frissonnante, je vous crois...

Et comme si, dès lors, elle n'eût eu plus rien à dire, elle se leva

vivement et disparut. Jacques Clément demeura seul, en proie à un

trouble inexprimable.

La journée se passa sans que la duchesse ne reparût. Il avait essayé de

sortir, mais il avait trouvé les portes fermées. Peu à peu il reprit

son sang-froid, n'ayant plus qu'une inquiétude: celle de retrouver le

poignard sacré qui lui avait été confié par l'ange dans la chapelle des

jacobins.

Vers le soir, il se sentit quelque appétit; La table était encore là,

offrant en vins et en mets des restes estimables. Jacques Clément dîna

donc tout seul, puis, n'ayant rien de mieux à faire, se mit au lit

et tomba rapidement dans un profond sommeil... Rêve peut-être?...

Chimère!... Il lui sembla tout à coup qu'une étrange sensation le

réveillait... dans le lit, près de lui, se glissait une femme qui

l'enlaçait de ses bras... il sentait, il reconnaissait son parfum

préféré!... et, soudain, il eut sur les lèvres l'impression violente et

douce à en mourir d'un baiser d'amour...

Alors, il entrouvrit les yeux... et reconnut les yeux rieurs et

malicieux de Marie de Montpensier.

Il voulut balbutier quelques mots: elle étouffa ses paroles sous ses

baisers...

Lorsqu'il redescendit sur terre, il portait au coeur un souvenir

impérissable, et il se murmurait à lui-même que, pour une autre nuit

semblable, pour retrouver celle que ses mains brûlantes de fièvre

cherchaient encore, il donnerait plus que sa vie... Il damnerait son

âme.

Marie, en effet, avait disparu.

Une soif ardente desséchait la gorge de Jacques Clément. Près du lit,

près de lui, sur une petite table, il vit le gobelet d'or, le saisit

et but, reconnaissant le goût et la reposante fraîcheur de la boisson

qu'elle lui avait versée pendant son délire. Presque aussitôt après

avoir bu, il retomba lourdement sur les oreillers et perdit la

connaissance des choses...

De rêve en rêve!... Jacques Clément vivait sans doute une partie

d'existence dans le fantastique. Rêve ou réalité?... oh! où était le

rêve?... Où était la réalité?...

Il venait de se réveiller... Une étrange torpeur engourdissait sa

pensée... Il venait d'ouvrir les yeux qu'il promenait sur ce qui

l'entourait... Et ce n'était plus le cachot de pénitence!... Mais ce

n'était plus le lit à colonnes d'ébène... la chambre de délice et de

volupté... Il était dans un lit étroit, sur une dure couchette. Les

murs étaient nus. Il apercevait seulement un crucifix, une petite table

chargée de livres... Et il tressaillit violemment: sur cette table,

cet objet qui jetait une vive lueur... c'était son poignard!... Et il

reconnut qu'il était dans sa cellule du couvent des jacobins.

Il se leva, s'habilla de son froc jeté au pied du lit sur un escabeau.

D'un geste rapide, il saisit le poignard et le baisa... Puis il le remit

dans la gaine qu'il trouva sur la table et l'accrocha à sa ceinture,

sous le froc.

A ce moment la porte de sa cellule, entrebâillée selon la règle,

s'ouvrit tout à fait, et le prieur Bourgoing parut.

--Deo gratias! fit le prieur en entrant. Recevez ma bénédiction, mon

frère. Cette mauvaise fièvre vous a, donc quitté?... Ah! depuis dix

jours que vous êtes rentré au couvent, que de soucis nous avons eus!...

--Depuis dix jours? fit Jacques Clément.

--Certainement, mon frère. C'est-à-dire depuis le soir où vous êtes

revenu de ce voyage à Chartres, que vous aviez entrepris pour la plus

grande gloire du Seigneur...

--Ainsi, reprit le moine, je suis dans le couvent depuis mon retour de

Chartres?...

--Et vous n'avez pas bougé de votre cellule, mon frère... Seulement,

le délire ne vous a pas quitté; mais, grâce au ciel, je vois que c'est

fini...

--Tout à fait fini, mon digne père, répondit Jacques Clément pensif.

Permettez-moi seulement de vous poser une question... Avant mon entrée

au cachot... je veux dire avant mon délire, votre haute bienveillance

m'avait accordé certaines libertés compatibles avec un projet dont je

crois me rappeler que je vous ai fait part...

--Je ne me souviens nullement de ce projet, dit Bourgoing.

--Et bien, mon digne père, je voudrais savoir si je jouis encore des

mêmes privilèges... des mêmes libertés...

--Toujours, mon frère, toujours! s'écria le prieur. Vous êtes libre

d'aller et de venir le jour ou la nuit, de vous absenter du couvent, et

même sans m'en prévenir en cas de nécessité urgente. Venez donc, mon

frère, venez... Tous nos frères sont rassemblés à la chapelle afin de

louer Dieu de votre heureux retour à la santé et à la raison...

Jacques Clément suivit le prieur à la chapelle et alla s'agenouiller à

sa place habituelle. Mais, tandis que les moines attaquaient un cantique

d'actions de grâce, lui, prosterné, sa tête pâle dans ses mains, se

murmurait:

«Où est le rêve?... Où est la réalité?...»

Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue · 第 16 / 95 题