LA VIE DE COCAGNE

Croasse et Picouic, après les innombrables tribulations que nous avons

relatées précédemment, venaient de se trouver, l'un et l'autre, sans le

sou. Ils étaient fort marris... et très affamés, se demandant ce qu'ils

allaient faire; soudain Croasse eut une idée merveilleuse qu'il expliqua

à Picouic:

--Dans ce couvent de bénédictines, que tu vois tout près de nous, sur

la hauteur de Montmartre, il y a une sainte femme à qui j'ai inspiré un

amour extraordinaire: de par cet amour, c'est bien le moins que soeur

Philomène me nourrisse!

--Il est impossible, dit Picouic, que tu aies inspiré une telle passion

à cette Philomène.

--Et pourquoi? demandait Croasse sans se vexer.

--Parce que tu es hideux.

--C'est peut-être pour cela qu'elle m'aime!

Tout en discutant, les deux compères atteignirent le couvent des

bénédictines et passèrent par la brèche. Cependant, Croasse, la main en

abat-jour sur les yeux, étudiait attentivement le terrain de culture des

bénédictines.

Il vit bien passer deux ou trois soeurs, mais non celle que désiraient à

la fois son coeur et son estomac.

Croasse se frappa le front, et désignant l'enclos:

--Approchons-nous de ces palissades, dit-il, je suis sûr que nous allons

trouver là celle que je cherche.

Mais, dans l'intérieur des palissades, il y avait un bâtiment et c'est

dans ce bâtiment, si l'on s'en souvient, que Croasse avait reçu de

Belgodère une volée de coups de gourdin qu'il ne pouvait avoir oubliée,

lui. Belgodère était-il encore là?

Ce n'était pas possible, puisque le bohémien n'était là que pour

surveiller Violetta. Or, Violetta n'y était plus, puisque lui, Croasse,

avait prévenu le chevalier de Pardaillan qui était parti pour la

délivrer. Malgré ces raisonnements, Croasse n'approchait de l'enceinte

qu'avec prudence.

L'enclos était solitaire. Le bâtiment où il avait été rossé paraissait

abandonné.

--Eh bien, demanda Picouic, ta belle Philomène?... Une chimère de ton

imagination!...

--Non, de par tous les diables! Elle existe bien, et je suis sûr de sa

tendresse... Où peut-elle être?

Tout à coup, il tressaillit.

--Qu'y a-t-il? fit Picouic. Est-ce elle, enfin?...

--Regarde! répondit lugubrement Croasse.

--Eh bien, mais je ne vois rien que deux jeunes filles qui viennent de

sortir de ce bâtiment...

--Oui... mais reconnais-tu l'une d'elles?...

--Attends... elles me tournent le dos... elles se promènent... ou

plutôt on dirait qu'elles marchent avec précaution... elles semblent

effrayées... Sur ma foi! on dirait des prisonnières qui cherchent à

se sauver... ce sont sans doute des religieuses qui en ont assez du

couvent!...

Les deux jeunes filles signalées venaient de se retourner.

--Tu l'as reconnue? demanda Croasse.

--Violetta!...

--Allons-nous-en! reprit Croasse, car, du moment que la petite Violetta

est là, Belgodère y est aussi!...

--Qui peut être l'autre? fit Picouic, suivant son idée.

--Peu importe... détalons!...

Croasse allait joindre l'acte à la parole lorsqu'il demeura cloué sur

place par ces mots prononcés derrière lui par une voix criarde:

--Que faites-vous là?...

Il se retourna timidement et poussa un cri de joie:

--Philomène!...

C'était en effet Philomène qui, en reconnaissant Croasse, baissa

pudiquement ses paupières de vieille fille. Mais Philomène n'était pas

seule: elle était accompagnée d'une vieille, sorte de paysanne mal

vêtue, aux yeux défiants, à la voix revêche, et c'était elle qui venait

de crier.

Cette vieille, c'était soeur Mariange.

--Que faites-vous là?

--Mais, dit Croasse, nous venons voir Belgodère, notre excellent ami

Belgodère... il va bien?

--Belgodère?... Qu'est-ce que Belgodère? fit Mariange d'un air pointu.

--Le bohémien... vous savez bien... qui logeait là...

--Oui! Eh bien, il est parti. Dieu merci, le couvent est débarrassé de

ce païen!...

--Parti! s'exclama Croasse. Ah! Philomène, ma chère Philomène, que je

suis donc heureux de vous revoir!...

Et, avant que Philomène eût pu s'en défendre, il la saisissait, la

soulevait, l'embrassait sur les deux joues et la reposait ensuite sur le

sol. Mariange était indignée.

--Sortez, dit-elle, hâtez-vous de sortir des terres du couvent, mauvais

sacripants que vous êtes...

--Oh! ma soeur, dit doucement Philomène, M. Croasse n'est pas un

sacripant... il a une si belle voix!...

--Enfin, que faites-vous ici, mauvais drôles? reprit la mégère qui

pourtant s'apaisait.

--Je vais vous le dire, madame, fit Picouic en tirant son chapeau.

--Appelez-moi soeur Mariange, dit la vieille.

--Eh bien, ma soeur, ma digne soeur Mariange, voici ce qui m'amène,

ce qui nous amène... Je dois vous dire que je suis l'ami intime de M.

Croasse que vous voyez ici, à tel point qu'on nous prend pour les deux

frères...

--Eh bien, depuis qu'il est venu ici, mon ami ne dort plus, ne mange

plus, il n'est plus que l'ombre de lui-même, et, s'il continue à maigrir

ainsi, il n'en restera plus rien, pas même l'ombre. Et tout cela,

demoiselles et seigneurs... je veux dire ma soeur, tout cela parce que

mon ami, mon frère, a oublié ici, en partant, un trésor...

--Un trésor! fit Mariange dont les petits yeux pétillèrent.

--Son coeur! Oui, son coeur qu'il a laissé entre les mains de la belle

Philomène ici présente!...

--Quelle infamie! cria soeur Mariange.

--Ma soeur... supplia Philomène palpitante.

Soeur Mariange allait répliquer vertement, lorsque, tout à coup, elle

s'élança vers la porte de l'enclos qui venait de s'ouvrir, livrant

passage aux deux jeunes filles.

--Sainte Vierge! cria-t-elle, les deux païennes vont fuir!

Et elle se mit à courir de toute la force de ses jambes courtes...

Violetta et sa compagne, légères comme des biches, bondissaient déjà

vers la brèche... Soeur Philomène et Croasse étaient demeurés sur place,

pétrifiés.

Picouic, avec le coup d'oeil sûr et prompt de l'homme affamé qui

entrevoit un moyen de s'assurer le gîte et la pitance, étudia la

situation.

En un instant, sa décision fut prise: il ouvrit l'immense compas de ses

jambes, et se mit à arpenter le terrain gagnant sur les deux fugitives

pour leur couper la retraite. En quelques enjambées, il eut atteint la

brèche avant qu'elles n'y fussent arrivées elles-mêmes.

Violetta et sa compagne s'arrêtèrent. Une expression de désespoir

envahit leurs visages; Violetta baissa la tête avec un soupir de

détresse, et celle qui l'accompagnait se prit à pleurer.

--Holà! coquines! faisait à ce moment Picouic, où couriez-vous si vite?

On voulait donc fausser compagnie à ces bonnes religieuses pour courir

la prétantaine?...

--Monsieur... balbutia Violetta...

Et comme elle levait ses beaux yeux sur Picouic, elle le reconnut. Et

elle frissonna de terreur. Non pas que Picouic ou Croasse lui eût jamais

fait du mal quand elle faisait partie de la troupe vagabonde... Mais,

du moment qu'elle voyait Picouic, elle pouvait supposer que Belgodère

n'était pas loin...

--Ah! murmura-t-elle avec accablement, je suis perdue... Belgodère rôde

par ici...

A ce moment Picouic les rejoignait et les saisissait chacune par un

bras. A voix basse, rapidement, il murmura:

--Ne craignez rien, n'ayez pas peur, mais surtout feignez de me

considérer comme un ennemi... et pourtant, par le ciel qui nous éclaire,

je suis votre ami et je vous sauverai... car je suis un serviteur fidèle

de M. de Pardaillan et de Mgr le duc d'Angoulême...

Violetta demeura saisie, extasiée... A ce nom que venait de prononcer

l'hercule, elle poussa un cri de joie.

--Silence! fit Picouic. Ça! reprit-il à haute voix, suivez-moi, que

je vous remette ès-mains de cette digne, de cette sainte, de cette

excellente religieuse!

Mariange arrivait à ce moment toute essoufflée.

--Ouais! grommelait-elle, sans ce digne cavalier, les deux païennes se

sauvaient, et je ne sais trop ce qui serait advenu de moi...

Picouic, continuant à tenir Jeanne et Violetta chacune par un bras, les

conduisit jusqu'à la porte de l'enclos, les fit entrer, et referma la

porte.

Mariange, alors, leva la tête pour apercevoir le visage de Picouic, et

ce nez pointu, ces yeux en trous de vrille lui plurent sans doute.

--Comment vous appelez-vous? demanda-t-elle.

--Picouic, pour vous servir, ma soeur, ma chère soeur, l'homme le plus

catholique de tout Paris, à telles enseignes qu'il sait chanter au

lutrin, en voici la preuve!

Sur ce mot, Picouic, d'une voix de fausset qui n'avait rien de

désagréable aux oreilles de Mariange, entonna:

«Tantum ergo sacramentum...»

Soeur Mariange joignit les mains avec une béate admiration. A ce moment,

la voix basse-taille profonde de Croasse se joignait à celle de Picouic.

--Quelle voix! Quelle voix! répétait soeur Philomène.

Soeur Mariange considérait du coin de l'oeil soeur Philomène qui,

palpitante, ne pouvait détacher son regard de Croasse, lequel relevait

en croc ses moustaches.

--A coup sûr, songeait soeur Mariange, si je fais accueil à ces deux

hommes, la pauvre soeur Philomène va être induite en tentation de péché

mortel... Mais, grâce à ce grand bel homme, les deux païennes n'ont pu

se sauver.,. Écoutez, maître Picouic... je vois que je m'étais trompée

sur votre compte. Vous êtes un homme de coeur... En arrêtant ces deux

malheureuses hérétiques au moment où elles s'enfuyaient, vous avez rendu

à la révérende supérieure un service qu'elle ne saurait oublier... Je

vais de ce pas lui en parler, et vous serez récompensés.

--Et quelle sera notre récompense, ma soeur?...

--Je ferai en sorte que vous soyez choisis comme chantres de notre

chapelle.

--Ma soeur, dit Picouic, excusez encore cette question: quel est le

paiement accordé à vos chantres?

--Nous ne les payons pas, dit Mariange avec dignité; les ressources du

couvent sont trop réduites pour le moment; mais le couvent ne saurait

manquer de devenir très riche dans peu de temps... Alors, vous serez

payé double...

--Tenez, ma soeur, fit Picouic, j'aime autant vous le dire tout de

suite: je suis d'une modestie dont vous n'avez pas idée, je souffre

d'avance à l'idée de recevoir les éloges de la sainte et révérende mère

abbesse... je vous en prie, ne lui parlez pas de nous...

--Vraiment? fit Mariange, qui d'ailleurs, chargée de veiller sur

Violetta, ne tenait nullement à raconter à l'abbesse la tentative de

fuite due à sa négligence.

--C'est tel que je vous le dis. Ni mon ami M. Croasse ni moi-même, nous

ne voudrions accepter les hautes fonctions de chantres, dont nous ne

sommes pas dignes. Nous nous contenterons de ce que vous venez de nous

promettre, c'est-à-dire la faveur du ciel, et la vôtre.,.

--Ah! s'écria Croasse, nous ne vous quittons plus!

--Comment, vous ne nous quittez plus! s'écria soeur Mariange

interloquée.

--Mon Dieu, oui, nous nous installons ici... Ne craignez rien, ma soeur!

Vous serez amplement dédommagée de l'hospitalité que vous allez nous

donner. D'abord, nous cultiverons pour vous; ensuite, nous surveillerons

étroitement les deux païennes...

Soeur Mariange entrevit le parti qu'elle pouvait tirer de deux

serviteurs qui feraient sa besogne, et surtout qui deviendraient deux

geôliers pour les drôlesses hérétiques dont elle avait la garde.

--C'est dit! fit-elle tout à coup.

--Quoi? s'écria Picouic, vous consentez à nous donner l'hospitalité?

--Certes... et de grand coeur...

--Et à... nous... nourrir?

--Sans aucun doute!...

--Venez, dit soeur Mariange aux deux hercules ravis.

Toute la bande se dirigea alors vers le pavillon voisin de la brèche, et

y entra.

--Voilà, reprit Mariange, vous habiterez là; ce soir, à la nuit, avec

soeur Philomène, nous vous apporterons de la bonne paille fraîche, que

nous prendrons dans les écuries de l'abbesse. Vous ne vous montrerez

pas, lorsque nos soeurs seront dans le jardin; de plus, vous

surveillerez l'enclos et la brèche...

--Pardon, ma soeur, dit Picouic, vous venez de nous promettre un lit.

Mais quelle sera notre nourriture?

--Vous mangerez ce que notre industrie nous procure tous les jours, car,

s'il fallait compter sur les vivres du couvent, il y a longtemps que

nous serions mortes... Dans un recoin caché, nous élevons des poules...

Et le dimanche, ajouta Mariange, nous tordons le cou à un poulet.

--Admirable! fit Croasse.

--Enfin, nous avons les légumes que nous cultivons, et dont nous faisons

une soupe presque tous les jours. Quand nous pouvons y joindre un

quartier de boeuf ou de lard, nous n'y manquons pas.

--Et le vin? s'écria tout à coup Picouic.

--Nous buvons de l'eau, fit modestement soeur Philomène.

Les deux hercules firent la grimace. Mais soeur Philomène, les yeux

baissés, ajouta du même ton de modestie:

--J'ai le moyen d'entrer dans la cave de l'abbesse... je crois donc que

nous pouvons espérer au moins une bouteille ou deux par jour...

--Une dernière question, ma soeur?... fit Picouic en extase, à quelle

heure dînez-vous?

--Peut-être ces braves cavaliers ont-ils faim? insinua Philomène.

--C'est-à-dire que nous avons fait un magnifique repas, sous un chêne de

la porte Montmartre, mais comme la course nous a aiguisé l'appétit...

--Ma soeur, dit Philomène, je vais quérir quelques oeufs que

j'accommoderai et que j'apporterai avec ce restant de venaison dont nous

fit hier cadeau le révérend frère quêteur.

Et, sans attendre cette fois l'assentiment de sa compagne, Philomène

s'éloigna rapidement. Un quart d'heure plus tard, elle revenait avec les

provisions annoncées.

--Quant au vin, dit-elle en rougissant, il faut attendre la nuit pour

s'en procurer.

Les deux nonnes s'éloignèrent alors pour vaquer à la grande occupation

qui leur était dévolue, c'est-à-dire pour aller espionner et surveiller

les deux jeunes filles enfermées dans l'enclos. Picouic et Croasse, tout

aussitôt, se mirent à table.

--Qu'est-ce que je te disais! fit Croasse en dévorant avec frénésie.

--Croasse, je te proclame le plus adroit compagnon!

--C'est comme cela que je suis... répondit Croasse avec modestie.

--Si nous sommes habiles, notre fortune est faite quand nous nous en

irons d'ici! fit Picouic.

--Comment cela?...

--Ecoute... la petite Violetta est ici, détenue prisonnière. Si M. le

chevalier de Pardaillan et M. le duc d'Angoulême sortent de la Bastille,

comme ils en sont bien capables, notre fortune est faite.

--Oui, mais sortiront-ils jamais de la Bastille?...

--En ce cas, j'aviserai d'autre manière; il faut que je voie la petite

Violetta et que je l'interroge... J'ai toujours pensé que cette petite

était de haute famille. Qui sait si cette famille ne la cherche pas?...

Je te dis que Violetta, c'est notre fortune. Croasse!...

--Veux-tu que j'aille la chercher et que je l'amène?

Picouic haussa les épaules.

--Non, dit-il. Ne te mêle de rien. Laisse-moi faire. Tu m'aideras

seulement quand il en sera temps... d'ici là, puisque nous sommes en

pays de cocagne, contente-toi d'engraisser un peu, tu en as besoin.

Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue · 第 14 / 95 题