HENRI III

Le roi, sans faire attention à Guise, s'arrêta devant Joyeuse et,

s'agenouillant, cria dans le silence:

--Monseigneur Jésus, vous m'avez appelé, moi, pauvre roi que ses sujets

ont frappé, abandonné, chassé! Me voici, mon doux seigneur Jésus! Et,

puisque vous avez tant fait que de m'appeler à votre aide, laissez-moi

essuyer le précieux sang qui coule de vos plaies!...

A ces mots, Henri III se releva, saisit son mouchoir et se mit à essuyer

Joyeuse.

La foule est mobile dans ses sentiments. A la vue du roi s'agenouillant

devant le figurant qui représentait Jésus, s'incorporant pour ainsi dire

à la procession parisienne, des applaudissements furieux éclatèrent. Le

roi leva les bras pour commander le silence.

--Qu'on saisisse ces deux misérables! cria-t-il en désignant les deux

flagellants effarés; qu'on les jette en prison et puis qu'on les pende

haut et court!

--Mais, sire, bégaya Joyeuse, Votre Majesté fait erreur... ce ne sont

pas eux...

--Ainsi seront traités les ennemis de Dieu et de l'Eglise! cria Henri

III.

Une immense acclamation salua ces paroles, et, cette fois, ce fut un

grand cri de «Vive le roi!» qui monta jusqu'au ciel; Henri III eut un

éclair dans les yeux. Alors, il se tourna vers le duc de Guise:

--Mon cousin, dit-il, allons louer et bénir le Seigneur de la grande

joie qu'il nous accorde en ce jour. Et puis, nous écouterons en l'hôtel

de messieurs les échevins de cette bonne ville les plaintes que nos

Parisiens vous ont chargé de nous transmettre. Et, tournant le dos à

Guise, il se dirigea le premier vers le portail central ouvert à deux

battants.

--Oh! gronda Guise en lui-même, ce fantôme de roi ose me braver et se

moquer de moi! Et j'hésitais!...

Il suivit avec ses gentilshommes et pénétra dans l'énorme église, où la

messe d'action de grâces fut aussitôt commencée. Dehors, la foule des

pénitents parisiens et des bourgeois de Chartres confondus prenait de

cette messe ce qu'elle pouvait en prendre, c'est-à-dire ce qui lui

arrivait de cantiques et de bénédictions par les portes ouvertes.

Quand la messe fut terminée, Henri III, entouré de gardes, sortit de

l'église et se dirigea vers l'hôtel des échevins, où il recevait de la

ville de Chartres une hospitalité sinon royale, du moins très suffisante

pour un roi sans royaume. Il n'avait pas adressé un mot à Henri de

Guise.

Sur le parvis, le duc s'était arrêté, incertain de ce qu'il ferait,

dévorant sa rage et se demandant s'il n'allait pas reprendre à l'instant

le chemin de Paris.

A ce moment, l'un des gentilshommes d'Henri III s'approcha de lui et,

l'ayant salué, lui dit:

--Monsieur le duc, le roi mon maître m'a chargé de vous dire qu'il vous

recevra demain matin à neuf heures, en audience à l'hôtel de ville,

ainsi que les robins et bourgeois qui vous servent d'escorte...

--Dites à Sa Majesté, répondit-il, que je la remercie de l'audience

qu'elle veut bien m'accorder et que je m'y trouverai à l'heure dite.

Là-dessus, Guise et ses gens se dirigèrent vers l'hôtellerie du

Soleil-d'Or. Quant au cardinal de Guise, quant à Mayenne, ils s'y

étaient rendus directement et ne s'étaient pas montrés depuis l'entrée

de la procession de Chartres. Au moment où Guise et ses gentilshommes

entraient dans l'hôtellerie, Maurevert saisit le bras de Maineville près

de lui, et, lui montrant une figure dans la foule, lui dit en pâlissant:

--Regarde...

--Qu'est-ce? fit Maineville, insoucieux.

--Non, ce n'est pas lui! reprit alors Maurevert en passant la main sur

son front... mais il m'a semblé d'abord que c'était Pardaillan...

Le duc entendit ces mots et tressaillit.

--Où est-il? demanda-t-il d'une voix basse et rauque.

--Il est mort! répondit quelqu'un près de lui.

Guise, Maineville, Bussi-Leclerc, Maurevert, d'un même mouvement, se

retournèrent et virent la duchesse de Montpensier qui souriait. Elle fit

signe à Guise de la suivre.

--Pardieu! grogna Bussi-Leclerc, s'il est mort, il n'y a pas longtemps!

Le duc, troublé, avait marché jusqu'à l'appartement qui lui était

destiné, entraîné par sa soeur.

--Mon frère, lui dit celle-ci quand ils furent seuls, vous devez cesser

de vous enquérir de ce Pardaillan.

--Vous dites qu'il est mort? Comment le savez-vous?

--Je le sais par celle qui sait tout, qui jusqu'ici ne s'est jamais

trompée, ne nous a jamais trompés...

--Fausta? fit le duc en tressaillant.

--Elle vient de me confirmer la chose.

Guise demeura pensif. Bussi-Leclerc s'était-il trompé?... Fausta, elle,

ne se trompait jamais! Sans doute, elle savait que Pardaillan était dans

la procession. Sans doute elle avait établi quelque piège où cette nuit

même le chevalier était tombé, après sa rencontre avec Leclerc.

Guise dissimula soigneusement ses impressions. Mais le profond soupir

qui lui échappa prouva à sa soeur quel soulagement il éprouvait de cette

nouvelle.

--Laissons cela, reprit-il. Que cet aventurier soit mort ou vif, cela

m'est égal. Où est l'homme?

--Dans Chartres, répondit tranquillement la duchesse. Il est venu avec

la procession. Etes-vous prêt, mon frère?

--Prêt?... Qu'entendez-vous par là? fit le duc en frémissant. Je ne

veux, d'aucune façon, être mêlé à ce qui va se passer. Je suis perdu si

jamais on apprend...

--Soyez donc tranquille! La mort du roi ne sera qu'un de ces accidents

que Dieu permet parfois. Nul ne saura. Jacques Clément lui-même ne sait

pas. Seulement soyez prêt, mon frère!...

--Quand aura lieu... l'accident?

Marie de Montpensier regarda son frère et répondit:

--Demain!...

--Si tôt!... murmura le duc en tressaillant.

--Demain, après l'audience, Valois se rendra à la cathédrale, en

procession, les pieds nus, un cierge à la main et couvert d'un sac.

C'est un voeu qu'il a fait s'il se réconciliait avec Paris. Or, demain,

la réconciliation sera parfaite. Le moine marchera près du roi, car,

dans ces processions, il est accessible à tous. Le coup sera porté

devant la cathédrale. Vous, cependant, vous réunirez hors des murs ce

que vous avez de gentilshommes et de ligueurs... le reste vous regarde!

Le duc de Guise, ayant fait appeler Mayenne et le cardinal, conféra

longtemps avec eux. Puis, vers le soir, il se mit à table, et voulut que

Maurevert, Leclerc et Maineville prissent place à ses côtés. Et,

malgré l'acte terrible qui se préparait dans l'ombre, ce fut encore de

Pardaillan qu'ils causèrent. Bussi-Leclerc se rappela fort à-propos que

le chevalier lui avait dit:

--Je n'arriverai peut-être pas jusqu'à Chartres!...

Il ne fallait plus en douter: Pardaillan était mort.

Vers cette heure-là, celui qui faisait l'objet de ces pensées sinistres

dînait tranquillement avec le duc d'Angoulême dans une petite auberge, à

une table accotée contre une fenêtre. En face de l'auberge se dressait

un hôtel,, et, de temps à autre, Pardaillan, soulevant les rideaux de la

fenêtre, jetait un coup d'oeil sur la façade où tout était éteint.

--A qui appartient cet hôtel? demanda Pardaillan à la servante, en

soulevant encore une fois le rideau.

--Cet hôtel?... Ah! dame... il appartient comme qui dirait à personne.

C'est-à-dire, dans les temps jadis, c'était l'hôtel des sires de

Bonneval. Mais, depuis que je vis, et il y a vingt-neuf ans de cela,

je n'ai vu personne entrer là-dedans, jamais la porte ou les fenêtres

s'ouvrir.

--Oui, murmura Pardaillan, mais, en ce moment, des gens sont rassemblés

là-dedans. Et je voudrais bien savoir ce qu'ils font...

--Que voulez-vous qu'ils fassent, cher ami, grommela le duc d'Angoulême,

si ce n'est de conspirer quelque mauvais coup, puisque c'est la Fausta

qui les a assemblés là?...

--C'est vrai. J'ai vu ma belle tigresse et ses gens se glisser dans

l'hôtel par la porte du jardin.

--Pardaillan, fit le jeune duc avec un soupir, comme nous sommes loin

de...

--De Violetta, hein?... Patience, mon prince. Patience! Il y a deux

êtres au monde qui peuvent nous faire savoir de quel côté nous devons

nous tourner: c'est Fausta... et c'est Maurevert. Nous les suivons. Nous

les tenons. Il faudra bien que l'un ou l'autre tombe dans nos mains. En

tout cas, notre situation est moins tragique que lorsque j'étais dans la

nasse.

--Figurez-vous que, cette nasse, au lieu d'être en osier, était en fer,

un solide treillis en fer, et que, dans chaque maille, je pouvais à

peine passer les bras... Heureusement, il y avait des cadavres, sans

quoi je serais encore dans la nasse... C'est une jolie invention de Mme

Fausta, que Dieu veuille me garder saine et sauve, car j'ai résolu de

lui rendre épouvante pour épouvante...

Le jeune duc frissonna. Il entrevoyait, à travers l'explication de

Pardaillan, une de ces hideuses aventures auxquelles succombent les

esprits les plus fermes.

Le chevalier n'avait cessé de regarder à travers les petits vitraux

ronds et verts de la fenêtre. Charles regardait lui aussi, et, dans la

nuit de la ruelle, vit une ombre qui s'avançait.

Je savais bien qu'il viendrait! Et qu'il viendrait là! murmura

Pardaillan.

L'ombre se rapprochait de la grande porte de l'hôtel. C'était un homme

enveloppé d'un manteau qui lui cachait la figure. Mais, sans doute,

Pardaillan le reconnaissait à la taille et à la démarche, car il répéta:

--C'est lui!

L'homme ne heurta pas le marteau de la porte, mais frappa dans ses

mains. La grande porte s'entrouvrit aussitôt et l'inconnu se glissa dans

l'intérieur.

--Qui est-ce? demanda Charles.

--Vous le saurez tout à l'heure, dit Pardaillan. Lorsque je me

réveillai, j'étais assis, vous le savez, à califourchon sur deux poutres

dont l'une plongeait dans l'eau et dont l'autre partait en diagonale

pour aller soutenir le plancher de la salle où se tenait le trou

carré... l'entrée de la nasse. J'avais dormi. Comment? Je n'en sais

rien. Je vis qu'il faisait jour; la lumière entrait par-dessous le

plancher qui était au-dessus de ma tête, et je vis que j'étais entouré

de poutres qui s'enlaçaient comme les madriers d'un échafaudage:

«Pardieu! me dis-je, je n'ai qu'à gagner de poutre en poutre jusqu'à

l'extérieur!» Et je voulus gagner la poutre voisine qui me rapprochait

de la grande ouverture par où coulaient tout à la fois l'eau du fleuve

et la lumière du jour. Ce fut alors que je me heurtai au treillis de

fer... J'avais oublié la nasse!...

--Alors j'examinai cette machine à prendre les hommes. Et je vis que

j'étais perdu. En effet, la nasse formait comme un puits en treillis de

fer, qui partait du plancher même, pour aller plonger dans l'eau. Je dus

abandonner l'idée qui m'était venue de me hisser de maille en maille

pour arriver à passer par-dessus. L'idée inverse me parut la bonne:

c'est-à-dire que je m'accrochai aux mailles, et que je me mis à

descendre, dans l'espoir que je pourrais passer par-dessous en

plongeant. Arrivé au ras de l'eau, je fus heurté de nouveau par les

cadavres. Comprenant que la folie allait me gagner si je ne sortais

au plus tôt, je me laissai glisser parmi les cadavres. Et, alors, je

compris pourquoi les cadavres ne s'en allaient pas, pourquoi ils ne

plongeaient pas... Lorsque j'eus de l'eau jusqu'aux épaules, je sentis

avec mes pieds que, de toutes parts, le treillis de fer se rejoignait

dans l'eau et que cela formait comme le fond d'une bouteille! Pas moyen

de sortir par en haut! Pas moyen de sortir par en bas!... Je me hissai

le long des mailles de fer pour éviter l'attouchement des cadavres,

et, accroché à une certaine hauteur, je m'arrêtai, et j'eus la pleine

horreur de ma situation: j'étais destiné à mourir lentement dans ce

puits de fer!...

--C'est horrible! dit Charles en frémissant.

--Justement. Comme vous dites, c'était horrible. Si bien qu'après

quelques heures je pris la résolution de grimper jusqu'en haut et de

frapper au plancher jusqu'à ce qu'on m'entendît, jusqu'à ce qu'on

achevât de me tuer!

--Et comment êtes-vous sorti?

Pardaillan se mit à rire et répondit:

--C'est bien simple; je suis sorti avec les cadavres. Sans doute, cela

ne devait pas être fort agréable à Fausta, de dormir au-dessus de ces

morts. Pour cette raison, ou pour d'autres, il est certain que, si les

morts étaient prisonniers dans la nasse, Fausta devait avoir la pensée

de leur rendre la liberté. Et comment rendre libre ces cadavres

prisonniers? En les repêchant l'un après l'autre? Non, non! Fausta est

la femme des combinaisons simples! Pour délivrer les morts, il n'y avait

qu'à les laisser partir au fil de l'eau!

Pardaillan se mit à rire, puis jeta à l'extérieur un coup d'oeil

inquiet.

--Il ne faut pas manquer la sortie de notre homme, dit-il, il prend les

derniers ordres de la belle Fausta... Donc, comme je vous l'ai dit,

j'étais depuis plusieurs heures accroché au treillis de fer, à demi

assis sur une poutre, lorsque j'entendis au-dessus de moi une sorte de

grincement; et, en même temps, de l'autre côté du treillis, je vis une

chose que je n'avais pas remarquée encore: une corde!... et cette corde

montait! D'en haut, on la tirait. Levant les yeux, je vis qu'elle

passait, à travers un trou pratiqué dans le plancher. Alors, d'un coup

d'oeil, je suivis la corde de haut en bas, et je fus à l'instant même

rassuré... En effet, monseigneur, la corde soulevait un carrée du

treillis ménageant une large ouverture. Dans le même instant, je vis les

cadavres qui s'en allaient en se bousculant comme s'ils eussent eu hâte

de partir. Au bout de deux minutes, ils étaient tous partis, entraînés

par le fleuve.

Pardaillan avala un grand gobelet de vin et ajouta: «Je fis comme eux...

voilà tout! Je me laissai tomber dans l'eau, je franchis l'ouverture

d'une brassée frénétique, et me trouvai hors de la nasse. Deux minutes

plus tard, j'abordai au quai.

Un long silence suivit ces paroles. Charles considérait son compagnon

avec une sorte d'effroi. Le chevalier sifflotait entre ses dents, et

regardait toujours par la fenêtre.

--Il est temps de sortir, dit-il enfin. Et, s'adressant à la servante:

--Dites-moi, la belle enfant, mon camarade et moi, nous voudrions

prendre l'air avant de nous coucher. Comment ferons-nous pour rentrer?

Je dis: rentrer sans frapper, ni réveiller personne...

--Dame! vous passerez par les écuries, que je laisserai ouvertes; et,

une fois dans la cour, vous n'aurez qu'à monter l'escalier de bois qui

est à l'intérieur.

Pardaillan s'était sans doute rendu compte de la disposition des lieux,

car il approuva d'un signe de tête, et, suivi de Charles, sortit par la

porte de l'auberge qui, aussitôt, se referma derrière eux. Dans la rue,

ou plutôt dans la ruelle étroite et tortueuse où ils se trouvaient,

Pardaillan fit une dizaine de pas, puis s'arrêta dans un renfoncement.

--Attendons ici, murmura-t-il; notre homme ne saurait tarder à sortir.

--Qui est-ce? demanda Charles pour la deuxième fois.

--Vous ne l'avez pas reconnu?... C'est le moine! C'est Jacques Clément!

C'est l'homme qui, à l'auberge du Pressoir-de-Fer, était assis près de

nous et nous écoutait...

--L'homme qui a dit qu'il vous vengerait en se vengeant...

--Oui: de Catherine de Médicis!...

--C'est-à-dire en assassinant son fils Henri III, dit froidement le

chevalier.

--Pardaillan! fit le jeune duc, ceci est affreux.

--Eh quoi! vous vous plaignez! Songez que votre père a été poussé au

désespoir, à la folie, à la mort par trois êtres qui étaient: sa mère

Catherine, son frère le duc d'Anjou, aujourd'hui roi de France, et,

enfin, Mgr le duc de Guise! Vous voulez, vous cherchez un terrible

châtiment contre le roi?

--Oui. J'ai toujours pensé que mon oncle Henri de France tomberait un

jour sous la morsure imprévue de l'une de ces douleurs qu'il a semées

sur la route de sa vie. Mais, si cela dépend de moi. Pardaillan, Jacques

Clément ne frappera pas le roi. Ce n'est pas cela que je voulais!...

--Ainsi, monseigneur, si vous le pouvez, vous arrêterez le bras du

moine?

--Je l'arrêterai, dit Charles, sourdement.

Pardaillan hocha la tête:

--Allons! murmura-t-il satisfait, Guise n'est pas encore roi de France!

A ce moment, il saisit le bras du jeune homme qu'il serra fortement.

D'un signe, il lui montra la porte de l'hôtel qui s'ouvrait à ce moment,

livrant passage à un moine encapuchonné qui sortait, et, lentement,

s'avançait vers eux.

--Je veux dire, reprit-il froidement, que vous tenez en ce moment le

sort du royaume et de la chrétienté dans vos mains, monseigneur. Voyez

cet homme qui vient à nous. S'il passe, il marche au meurtre... demain,

votre oncle Henri III est poignardé, demain le duc de Guise est roi...

Monseigneur, voici la destinée qui passe! Un geste de vous, et la

fortune du monde est changée...

Le moine arrivait à leur hauteur. Pardaillan se renfonça contre le mur

et se croisa les bras. Le moine passait... Charles d'Angoulême, après

une hésitation, fit deux pas rapides, posa sa main sur l'épaule de

l'homme et dit:

--Holà! sire moine, deux mots, s'il vous plaît!...

Le moine s'était arrêté, avait relevé sa tête penchée, et, avec cet

étonnement dédaigneux de l'homme qui se sait protégé par des destins

supérieurs, disait:

--Que me voulez-vous?

--Je veux vous prier de m'accorder quelques minutes d'entretien.

--Passez donc au large, gronda le moine, car, cette nuit, je ne puis

avoir d'entretien qu'avec Dieu!...

Pardaillan, à ce moment, s'avança rapidement et, de sa voix la plus

joyeuse, s'écria:

--Eh quoi! vous vous refusez donc à vous reposer un instant avec des

amis, messire Jacques Clément?

Le moine tressaillit; une joie profonde détendit ses traits d'ivoire et

colora son front; il tendit la main.

--Le chevalier de Pardaillan! fit-il d'une voix changée.

--Et Mgr le duc d'Angoulême, dit Pardaillan. Venez donc. Que diable,

même en temps de procession, un verre de vin n'a jamais fait peur à un

moine!

Jacques Clément fit signe qu'il acceptait l'invitation, et tous trois

se dirigèrent vers la petite auberge close, aveugle et muette à cette

heure. Mais, comme l'avait promis la servante, il n'y eut qu'à pousser

la porte des écuries voisines. Quelques instants plus tard, ils étaient

assis autour d'une table qu'éclairait une chandelle fumeuse et sur

laquelle se trouvaient quelques bouteilles d'un certain vin, très estimé

dans tout le pays.

Pardaillan remplit trois verres et vida le sien d'un trait. Jacques

Clément posa ses lèvres sur les bords de son verre et le laissa presque

plein... Cependant, ses yeux pâles étaient animés d'une espèce de

cordialité rayonnante.

--Ce vin réchauffe le coeur, dit-il. Mais, bien plus encore, mon coeur

se dilate près d'un ami tel que vous, chevalier. Vous le dirais-je? Dans

ma triste vie, dans mes moments de désespoir, quand je me sentais si

seul au monde, c'est à vous que je songeais. Moi qui ne portais dans mes

souvenirs ni l'image d'une mère ni celle d'un père, il me semblait que

vous aviez été pour moi comme un grand frère... Vous souvenez-vous du

jour où je fabriquais des aubépines en papier et où vous vous êtes

arrêté près de moi?

--Certes! fit Pardaillan, ému.

--Vous m'avez encouragé... puis, je vous ai revu le jour terrible... où

vous m'avez montré la tombe de ma mère; et, de ce jour-là, vos traits

sont gravés dans mon coeur...

Jacques Clément frissonna, saisit la main de Pardaillan, et ajouta d'une

voix grave:

--Dans cette nuit qui est sans doute une des dernières de ma vie, si

près de l'heure où un événement terrible va s'accomplir, c'est une

étrange rencontre que celle-ci! C'est la volonté de Dieu que j'aie eu

cette dernière joie de rencontrer le seul homme au monde qui soit pour

moi toute la famille de mon coeur!... Pardaillan, mon coeur crie malheur

à ceux qui ont tué ma mère!

--Oui, vous ne l'avez jamais connue, fit Pardaillan pensif; et qui sait

si, de là, ne vient pas cet amour que vous conservez à sa mémoire!

--Je sais ce que vous voulez dire, gronda le moine en pâlissant. Je vous

dis que j'ai confessé l'une des femmes de la vieille Catherine! Je vous

dis que j'ai su toute la vie de ma mère... et ses crimes!

--Alice ne fut pas criminelle, dit gravement le chevalier. Elle fut

malheureuse, voilà tout.

--N'est-ce pas? s'écria le moine, radieux.

--Certes!... La vieille Médicis fut seule coupable. Quant à votre mère,

martyre d'un amour, prise dans l'alternative ou d'être méprisée par

l'homme qu'elle adorait ou de tuer ce même homme, sa vie fut d'une

admirable défense! Ce qu'elle dépensa de force et d'esprit pour lutter

contre Catherine n'est pas supposable. Ce qu'elle souffrit dépasse les

châtiments les plus cruels!...

Jacques Clément avait rabattu son capuchon et on l'entendait sangloter

doucement.

--Pardaillan, reprit-il au bout de quelques minutes, je comprends votre

pensée. Vous ne voulez pas dire au fils ce que fut la mère, et vous ne

voulez pas mentir.

--Nulle femme au monde autant qu'Alice de Lux ne mérita la pitié, dit

Pardaillan.

Jacques Clément se leva et laissa retomber son capuchon sur ses épaules.

--Chevalier, dit-il d'une voix morne, vous me rappelez à la réalité

terrible. Demain, ma mère sera vengée. Demain, la vieille Catherine

connaîtra le désespoir sans issue.

--Ainsi, vous voulez tuer le roi de France?

--C'est un secret entre moi, Dieu et deux de ses anges, dit Jacques

Clément. Oui, chevalier, demain je tuerai le roi de France!... Demain,

vous serez vengé du mal que Catherine nous a fait! Demain, vous aussi,

fils de Charles IX, serez vengé du mal que Catherine et Henri ont fait à

votre père!...

Le moine demeura quelques instants pensif. Puis, comme il faisait un

mouvement pour se retirer:

--Puisque vous avez tant fait que de nous confier ce secret, dit

Pardaillan, achevez de nous instruire en nous disant comment vous

comptez procéder...

--Soit! fit le moine après avoir réfléchi. Je ne vois pas pourquoi je

vous cacherai ces détails, à vous. Demain, donc, à neuf heures du matin,

Valois recevra le duc de Guise en audience à l'hôtel de ville. Après

l'audience, il doit se rendre à la cathédrale. Je sais que le roi sera

prévenu qu'un confesseur doit s'approcher de lui pour lui remettre

indulgence plénière de ses fautes. Ce confesseur viendra à ses côtés, au

moment où il entrera dans la cathédrale. Ce confesseur, ce sera moi!...

Charles d'Angoulême frémit et demanda:

--Vous suivrez donc le roi pendant la procession?...

--Non, répondit le moine: je l'attendrai à la porte de la cathédrale.

Alors seulement je m'approcherai de lui, et quand il s'agenouillera...

regardez bien alors... Valois s'agenouillera pour ne plus se relever.

Jacques Clément baissa la tête. Puis, d'une voix sourde, il répéta:

--Adieu, priez pour moi!...

Et il se dirigea vers la porte. Charles se leva vivement pour s'élancer.

Mais Pardaillan le retint de la main, et, au moment où le moine ouvrait

déjà la porte:

--Jacques Clément, dit-il, j'ai un service à vous demander!...

Le moine s'arrêta court, tressaillit, revint rapidement sur ses pas et,

rayonnant de joie, s'écria:

--Aurais-je vraiment ce bonheur de pouvoir être utile avant de mourir!

Vous avez parlé d'un service... Chevalier?

--Un grand, dit Pardaillan avec une simplicité qui avait je ne sais

quoi de solennel; voici: j'ai besoin qu'Henri III vive encore quelque

temps... je vous demande la vie d'Henri de Valois, roi de France...

--Vous avez besoin que Valois vive encore? balbutia Jacques Clément,

livide.

--Oui. Ma vie est liée à la vie de ce roi que vous voulez tuer. Et,

puisque Dieu, dites-vous, a voulu notre rencontre cette nuit, je vous

dis: Clément... je te demande de me laisser vivre en laissant vivre

Valois, roi de France!...

--Que maudite soit la minute où je t'ai rencontré! râla Jacques

Clément...

Il grelottait. Ses dents claquaient. Il fixait sur Pardaillan des yeux

hagards... Et, si Pardaillan eût pu entendre la pensée de ce moine,

voici ce qu'il eût entendu:

«La vie du roi! Il me demande cela!... Mais alors... L'ange... l'ange

d'amour. Elle m'attend à minuit!... J'aurai ma récompense terrestre et

son amour!... Et Pardaillan me demande de renoncer à cela... à l'amour

de Marie!...»

Comme Jacques Clément ruminait ces pensées, minuit sonna dans le grand

silence de la ville endormie... Au premier coup, le moine se releva,

frissonnant de fièvre. Au sixième coup, il joignit les mains et murmura:

--Grâce, Pardaillan!...

Pardaillan assistait, étonné, à un drame qu'il ne pouvait comprendre. Le

douzième coup de minuit sonna.

Puis, il y eut un long silence. Alors, le moine se laissa tomber à

genoux, baissa la tête et murmura:

--Le roi de France vivra!... O ma mère, c'est pour le chevalier de

Pardaillan!...

--Je crois, dit Pardaillan, que ce moine vient de faire un acte

héroïque!....

Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue · 第 7 / 95 题