Une foule immense était rassemblée sur la Grève; elle allait assister au
départ de la grande procession organisée pour porter au roi Henri III
les doléances de la bonne ville de Paris.
Pour la grande majorité des Parisiens, il s'agissait de réconcilier le
roi avec sa capitale.
Pour une autre catégorie, moins nombreuse et initiée à certains projets
de Mgr de Guise, il s'agissait d'imposer à Henri III une terreur
salutaire et d'obtenir de lui, moyennant la soumission de Paris et son
repentir de la journée des Barricades, une guerre à outrance contre les
huguenots, c'est-à-dire leur extermination.
Pour une troisième catégorie, il s'agissait de s'emparer du roi et de le
déposer après l'avoir préalablement tondu.
Enfin, pour une quatrième catégorie, réduite à une douzaine d'initiés,
il s'agissait de tuer Henri III.
Non seulement la Grève était noire de monde, mais encore les rues
avoisinantes regorgeaient de bourgeois qui, la pertuisane d'une main, un
cierge de l'autre, se disposaient à processionner jusqu'à Chartres.
Le voyage à Chartres, en tenant compte des lenteurs d'un pareil exode,
devait durer quatre jours. Le duc de Guise avait fait crier qu'il avait
disposé trois gîtes d'étape le long du chemin, et qu'à chacun de ces
gîtes on tuerait cinquante boeufs et deux cents moutons pour nourrir le
peuple en marche.
Ce jour-là, donc, vers huit heures du matin, les cloches des paroisses
de Paris se mirent à carillonner. Sur la place de Grève vinrent
se ranger, successivement, les délégués de l'Hôtel de Ville, les
représentants des diverses églises, puis les confréries, les théories de
moines tels que feuillants, capucins, et enfin les Pénitents blancs.
Parmi les files interminables de cierges et d'arquebuses, on vit dans
cette procession des choses magnifiques. D'abord les douze apôtres en
personne, revêtus d'habillements tels qu'on en portait du temps de
Jésus-Christ, et quelques soldats romains portant les instruments de
supplice de Jésus-Christ.
En effet, Jésus-Christ lui-même était représenté par Henri de Bouchage,
duc de Joyeuse, lequel avait pris l'habit de capucin sous le nom de
frère Ange, et devait plus tard rejeter le froc pour guerroyer, puis
rentrer encore en religion.
Le duc de Joyeuse, donc, ou frère Ange, comme on voudra, portait sur ses
épaules une croix qui, par bonheur, était en carton; sur sa tête, une
couronne d'épines également en carton peint, et autour du cou, par un
bizarre anachronisme, le chapelet des ligueurs.
Derrière Joyeuse, déguisé en Christ, venaient deux grands gaillards qui
le fouettaient ou faisaient semblant de le fouetter, ce qui soulevait
dans la foule des cris d'indignation. Et cette indignation, vraie ou
feinte, prenait des proportions de rage lorsque, par un anachronisme
plus bizarre encore (mais on n'y regardait pas de si près), les deux
flagellants, tous les quinze ou vingt pas, s'écriaient:
--C'est ainsi que les huguenots ont traité Notre-Seigneur Jésus!
--Mort aux parpaillots! reprenait la foule.
A une vingtaine de pas derrière Jésus, ou frère Ange, ou duc de Joyeuse,
marchaient, côte à côte, quatre pénitents qui, se tenant par le bras,
tête baissée, capuchon sur le visage, se faisaient remarquer par leurs
énormes chapelets et par leur piété extraordinaire. Peu à peu, le
désordre s'étant mis dans les rangs de la procession, ces quatre
pénitents finirent par se trouver derrière Jésus au moment où celui-ci,
d'une voix retentissante, criait:
«Mes frères, mort aux huguenots qui m'ont flagellé!...»
Une acclamation salua ces paroles du Christ qui, ayant essuyé la sueur
qui coulait de son front, continua:
--Puisque nous allons voir Hérode...
--Le roi! interrompit une voix impérieuse. Dites: le roi, messire,
puisque Paris se réconcilie avec Sa Majesté!
--C'est juste, sire de Bussi-Leclerc! reprit Jésus-Christ. Donc, mes
frères, puisque nous allons voir le roi, nous devons avant tout obtenir
qu'il renvoie ses Ordinaires!...
--Très juste, dit Bussi-Leclerc. Mort aux Quarante-Cinq!
--A mort! A mort! reprit la foule des pénitents.
La procession s'étendait sur une longueur d'une bonne lieue. Bien en
avant de ce troupeau. Guise, Mayenne et leur frères, à cheval, entourés
d'une cinquantaine de gentilshommes bien armés, s'entretenaient à voix
basse de choses mystérieuses.
Quant aux quatre pénitents que nous avons signalés, ils causaient entre
eux sans précautions.
--Dis donc, Chalabre, disait l'un, as-tu entendu frère Ange?
--J'ai envie de frotter un peu les côtes de messire Jésus!
--Es-tu bien rétabli, mon cher Loignes?... Ta blessure?
--Eh! le coup fut bien appliqué. Le cher duc n'y va pas de main morte
quand il frappe. J'ai cru que j'étais mort. N'importe, je veux que Guise
reçoive de ma main le même coup qu'il m'a porté!...
--Tu es ingrat, Loignes! dit Montsery. Comment serions-nous sortis de
Paris s'il n'avait eu l'idée d'aller en procession voir notre sire?...
--Oui, fit sourdement Loignes. Il va à Chartres pour demander nos têtes
au roi!
--Et les offrir ensuite à Bussi-Leclerc et à Joyeuse! continua
Sainte-Maline.
--Messieurs, dit Chalabre, Joyeuse a crié tout à l'heure: «Mort aux
Ordinaires!» Bussi-Leclerc a crié: «Mort aux Quarante-Cinq!...» Joyeuse
est un misérable fou et ne vaut pas son coup de poignard. Quant à
Leclerc, il n'arrivera pas à Chartres. Est-ce dit?...
--C'est dit! reprirent les trois autres.
Laissant les quatre spadassins--quatre des Ordinaires d'Henri III--à
leurs projets de vengeance et de meurtre, nous suivrons la fantastique
procession en marche sur Chartres, et nous rejoindrons une litière
fermée qui vient à quelques centaines de toises derrière la colonne.
Cette litière était entourée par une dizaine de cavaliers; dedans se
trouvaient deux femmes: Fausta et Marie de Montpensier.
--L'homme? demanda Fausta au moment où nous rejoignons la litière.
--Confondu dans la foule des pénitents, il chemine en silence.
--Vous êtes bien sûre que ce moine se trouve dans la procession?
insistait Fausta.
--Je l'ai vu, répondit la duchesse, vu de mes yeux.
--Pardaillan m'avait dit vrai, soupira Fausta, Jacques Clément, libre,
marche à sa destinée. Allons! Valois est condamné. Rien ne peut le
sauver maintenant...
--Que dites-vous, ma belle souveraine? Il me semble que vous avez
prononcé un nom... celui du sire de Pardaillan...
--Oui! dit Fausta en regardant fixement la duchesse.
--C'est que, ce nom, mon frère et ses gentilshommes le prononcent bien
souvent depuis trois ou quatre jours...
--Eh bien, si vous voulez que votre frère ne prononce plus ce nom...
--Moi? Cela m'est égal! fit Marie en riant.
--Oui, cela vous est égal, à vous. Mais il est nécessaire que le duc de
Guise ait l'esprit libre pour ce qui va être entrepris. Et, pour qu'il
ait l'esprit libre...
--Eh bien? demanda Marie.
--Dites-lui, faites-lui savoir, dès que nous serons entrés dans
Chartres, que Pardaillan est mort!... Et, afin qu'il n'ait point de
doute, dites-lui que c'est moi qui l'ai tué...
Ayant ainsi parlé, Fausta baissa la tête et ferma les yeux comme pour
indiquer qu'elle voulait se renfermer dans ses pensées. Et ces pensées
devaient être funèbres, car son visage, dans son immobilité, semblait
refléter la mort...
Nos personnages sont donc ainsi disposés: en tête de ce long serpent de
foule qui se déroule sur la route, un groupe de cavaliers: Guise,
ses frères, ses gentilshommes. Près de lui, Maineville insoucieux
et Maurevert inquiet. Quant à Bussi-Leclerc, il s'intéresse à la
procession, sans doute, car il en parcourt les rangs, et on le voit
tantôt sur un point, tantôt sûr un autre.
Puis, derrière cette bande de seigneurs, à une certaine distance,
commence la procession.
Puis, presque à la queue de la colonne, un moine marche seul, le
capuchon sur la figure, et ses mains serrent contre sa poitrine une
dague solide: c'est Jacques Clément.
Enfin, très en arrière, c'était la litière de Fausta.
Le troisième jour de marche, la procession se reposa dans le village de
Latrape, l'un des gîtes d'étape organisés par le sieur Crucé, maréchal
des logis de cet exode. Les pénitents y étaient arrivés vers quatre
heures, et aussitôt s'étaient mis à table, c'est-à-dire qu'ils avaient
envahi une immense prairie où ils s'étaient assis dans l'herbe.
Naturellement, Guise et sa suite avaient pris leurs logis dans les
meilleures maisons du village.
Dans la prairie, les gens de Latrape allaient et venaient, empressés
à faire bon accueil aux pénitents. Ces braves gens avaient fait cuire
d'innombrables fournées de pain, mis en perce une trentaine de tonneaux
de cidre et de vin, et allumé de grands feux dans la prairie. Devant
ces feux rôtissaient des moutons entiers, des quartiers de boeuf et de
cochon.
Après cette énorme ripaille, chacun s'enveloppa de son manteau et
chercha un coin pour dormir. Dix heures sonnèrent au petit clocher du
village.
A ce moment, dans l'avant-dernière maison en allant vers Chartres, deux
hommes dormaient côte à côte, étendus sur des bottes de paille de la
grange.
Ou du moins, si l'un de ces deux hommes, en proie à quelque insomnie,
soupirait et se retournait sur la paille, l'autre dormait pour deux.
Dans cette même maison, non plus dans la grange ni sur la paille, mais
dans une chambre assez convenable, dormait un autre personnage. Et qui
se fût approché de ce dormeur eût reconnu l'un des plus fidèles, des
plus solides et des plus brillants gentilshommes du duc de Guise,
c'est-à-dire messire de Bussi-Leclerc en personne.
Comme dix heures venaient de tinter au clocher, quatre hommes
s'approchèrent de la maison que nous venons de signaler: c'étaient
les quatre fidèles de Henri III qui, profitant de la procession pour
rejoindre le roi sans danger d'arrestation, avaient jusque-là voyagé
avec elle. C'étaient Montsery, Sainte-Maline, Chalabre et Loignes qui
guettaient l'occasion d'exercer leurs talents de spadassins sur la
poitrine du sire de Bussi-Leclerc.
--Tu es sûr que c'est là? demanda Sainte-Maline.
--Je ne l'ai pas perdu de vue, répondit Chalabre. Sûrement, nous allons
trouver le sanglier dans sa bauge.
--Comment allons-nous procéder? demanda Montsery.
--Moi, je veux me battre avec lui, dit Sainte-Maline.
--Et s'il te tue?
--Vous me vengerez...
--C'est cela! firent Chalabre et Montsery, bataille!...
--Messieurs, dit Loignes, je crois que vous perdez la tête. Parce que
ce maroufle vous a injuriés de son mieux, quand il vous tenait à la
Bastille, vous voulez, par-dessus le marché, qu'il vous étripe l'un
après l'autre...
Loignes était le plus âgé des quatre; c'était un homme sérieux et
positif, exerçant en conscience son métier d'assassin royal.
Les trois autres, tout jeunes, comme nous avons dit, manquaient encore
d'expérience. Devant les sages observations de leur aîné--leur maître en
guet-apens--ils baissèrent donc la tête.
--Que faut-il faire? demandèrent-ils.
--C'est bien simple. Nous allons l'appeler comme si son duc le mandait à
l'instant. Nous aurons nos dagues à la main. Et, quand il sortira, nous
le larderons proprement jusqu'à ce qu'il rende sa belle âme au diable.
Il faut rendre cette justice aux trois jeunes écervelés qu'ils se
rallièrent instantanément à ce plan si limpide.
Par où entre-t-on? reprit le comte de Loignes.
--Il faut faire le tour, dit Chalabre qui, toute la journée, avait
guetté pas à pas Bussi-Leclerc. Suivez-moi, messieurs!
Chalabre enfila aussitôt un sentier, et, à vingt pas de la route, sauta
lestement par-dessus une porte à claire-voie. Les autres le suivirent.
Ils se trouvaient alors dans une cour dont le sol disparaissait sous
le fumier. Derrière eux, ils avaient une grange où, sur la paille,
dormaient les deux inconnus que nous avons signalés tout à l'heure.
Devant eux, la maison, ou plutôt la chaumière, divisée en deux parties:
à droite, le logis assez vaste des maîtres de céans, et à gauche une
chambre isolée, avec sa porte particulière. Chalabre désigna la porte du
doigt.
Tous les quatre dégainèrent leurs dagues; Sainte-Maline et Montsery
se placèrent à gauche de la porte, le long du mur, prêts à bondir sur
Bussi-Leclerc dès qu'il apparaîtrait. Chalabre se plaça à droite.
Puis Loignes, ayant jeté un coup d'oeil satisfait sur ce dispositif
d'attaque, heurta rudement à la porte du pommeau de son épée.
--Holà! holà! messire de Bussi-Leclerc! vociféra le comte de Loignes.
Vite, éveillez-vous et courez à monseigneur qui vous mande à l'instant!
--Au diable monseigneur! grommela Bussi-Leclerc. Attendez-moi, monsieur,
je m'habille.
--Non, non! Je cours réveiller M. de Maineville que le duc mande
également. Hâtez-vous donc!...
Là-dessus, Loignes s'effaça contre le mur, près de Chalabre. Leclerc,
habitué à ces alertes continuelles, ne pouvait avoir aucune défiance.
Les quatre, ramassés sur eux-mêmes, la dague à la main, attendaient.
Tout à coup, ils entendirent le bruit que faisait Bussi-Leclerc en
commençant à ouvrir la porte.
--Bonsoir, messieurs! dit à ce moment une voix très calme et sans nulle
raillerie apparente. Il paraît que vous voulez meurtrir ce bon M. de
Bussi-Leclerc.
--Ouais! gronda Leclerc, qui, à l'intérieur, s'arrêta d'ouvrir, que veut
dire cela?
--Trahison! crièrent les quatre spadassins en s'élançant le poignard
levé sur l'homme qui venait de parler, et qui s'avançait en saluant
poliment et répétait:
--Bonsoir, messieurs!
Les poignards levés s'abaissèrent; les trois jeunes gens s'arrêtèrent et
saluèrent très bas. Un rayon de lune se jouait sur le visage audacieux
et paisible de celui qui venait d'intervenir, et, ce visage, ils
venaient de le reconnaître...
Loignes, ne comprenant rien à cette scène imprévue, fit un bond pour
s'élancer sur ce défenseur de Bussi-Leclerc. Mais, en même temps, il se
sentit saisi à bras-le-corps.
--C'est notre sauveur! dit Chalabre...
--C'est celui qui nous a tirés de la Bastille! dit Montsery.
--C'est le chevalier de Pardaillan! dit Sainte-Maline.
Loignes recula d'un pas, se découvrit et dit:
--Eussiez-vous été le pape que vous eussiez tâté de mon fer pour le mal
que vous faites ici; mais vous êtes M. de Pardaillan, et je n'ai rien
à dire. Retirez-vous donc, chevalier, et laissez-nous accomplir notre
besogne.
--Si je vous laisse faire, maintenant! cria la voix narquoise de
Bussi-Leclerc, derrière la porte.
--Bon, bon! patiente un peu, et tu verras comme on défonce une porte et
une poitrine! répondit Loignes. Monsieur, ajouta-t-il en s'adressant à
Pardaillan, c'est Bussi-Leclerc qui est là; c'est votre ennemi autant
que le nôtre; je pense que, si vous ne voulez pas nous aider, vous nous
laisserez du moins occire en paix ce sacripant.
--Messieurs, dit Pardaillan, lorsque j'eus le bonheur de vous tirer des
mains du gouverneur de la Bastille, vous m'avez promis, en échange des
vôtres, trois vies et trois libertés...
--C'est vrai! firent d'une seule voix Chalabre, Montsery et
Sainte-Maline.
--J'ai donc l'honneur de vous prier de payer cette nuit le tiers
de votre dette: je vous demande la vie et la liberté de M. de
Bussi-Leclerc.
Les trois spadassins, d'un seul mouvement, s'inclinèrent. Loignes
lui-même rengaina aussitôt sa dague et son épée qu'il avait tirées.
--Monsieur, dit Sainte-Maline en saluant galamment, nous vous cédons
Bussi-Leclerc.
--Reste à deux, observa tranquillement le chevalier.
--Très juste, dit Montsery, et nous tiendrons parole jusqu'au bout.
Les quatre hommes saluèrent et se retirèrent sans répondre à
Bussi-Leclerc qui, derrière sa porte, criait:
--Au revoir, messieurs! Je vais vous faire préparer un cabanon digne de
vous, à la Bastille...
Mais Sainte-Maline revint brusquement sur ses pas:
--Monsieur le chevalier, fit-il, y aurait-il de l'indiscrétion à vous
demander pourquoi vous sauvez ce damné Leclerc qui vous veut autant de
mal qu'à nous?...
--Aucune, monsieur, répondit Pardaillan. J'ai promis sa revanche à M.
de Bussi-Leclerc. Or, comment aurais-je tenu ma promesse, si je l'avais
laissé tuer ce soir?
Sainte-Maline regarda avec étonnement le chevalier qui souriait, salua
et se hâta de rattraper ses compagnons.
Pardaillan s'était approché de la porte derrière laquelle se trouvait
Bussi-Leclerc et avait frappé du poing:
--Monsieur! hé! monsieur de Bussi-Leclerc! cria-t-il.
--Que désirez-vous, sire de Pardaillan? demanda Leclerc, goguenard.
--Moi? Rien. Je veux simplement vous dire que, maintenant, je suis seul.
Alors, s'il vous convient d'essayer de prendre cette revanche après
laquelle vous courez depuis si longtemps, eh bien, je suis votre homme.
--Bon! je préfère attendre...
--Comme il vous plaira, monsieur, j'ai tant de chances d'être tué par
d'autres qu'il ne vous en reste guère de me retrouver. Qui sait si
j'arriverai seulement jusqu'à Chartres?
--Si vous mourez d'ici là, reprît Bussi-Leclerc haineux, soyez sûr que
je le regretterai, car c'est ma plus douce espérance, maintenant, que de
penser à l'heureux moment où je vous mettrai les tripes au vent!
--Merci, dit Pardaillan. Qui donc vous empêche, en ce cas, d'essayer de
satisfaire cette douce envie à l'instant?
--Ah! reprit Leclerc, c'est que je ne suis pas égoïste, moi. Je vais
vous dire. Nous sommes quatre qui vous haïssons, et nous avons lié
partie pour vous mettre à mal. Je puis même vous dire comment les choses
se passeront.
--Je serai flatté de l'apprendre...
--Vous allez voir comme c'est simple: d'abord, je vous passerai mon épée
au travers du ventre, sans vous tuer toutefois; puis Maineville vous
attachera à l'aile du premier moulin; c'est une manie, chez lui, vous
comprenez? Puis, quand vous aurez tourné suffisamment, c'est-à-dire
jusqu'à ce que mort s'ensuive, Maurevert vous arrachera le coeur, car il
a fait gageure de le manger sauté aux petits lards; enfin, Mgr de Guise
abandonnera votre carcasse au bourreau pour la tirer à quatre chevaux.
Pardaillan comprit que Bussi-Leclerc, en parlant ainsi, devait écumer.
Il l'entendit grincer des dents.
--Vous comprenez, reprit Leclerc, que, si je vous tuais tout de suite,
mes trois associés m'en voudraient la malemort. Tâchez donc de vivre
encore quelques jours, jusqu'à ce que nous puissions mettre la main sur
vous...
--Je tâcherai, fit doucement Pardaillan. Mais, vraiment, je vous répète
que je crains de ne pas arriver vivant jusqu'à Chartres. Vous devriez
profiter de l'occasion...
--Non! rugit Bussi-Leclerc.
--Allons donc, c'est que tu as peur, Leclerc!
La porte, à l'intérieur, fut labourée de coups de poignard. Il y eut un
trépignement furieux.
--Bussi-Leclerc a peur! cria Pardaillan à haute voix.
--Truand de sac et de corde! Si Maurevert te mange le coeur, je te
mangerai le foie!...
Bussi-Leclerc se mit à frapper la porte à coups de dague. Pardaillan
haussa les épaules, et, dans la cour, sur le fumier, à la clarté de
la lune, il vit les gens de la chaumière qui, réveillés par le bruit,
étaient sortis et livides d'effroi, assistaient à cette fantastique
conversation. Sans s'inquiéter d'eux, sans les voir peut-être, le
chevalier se dirigea vers la grange et, a l'entrée, trouva son compagnon
qui, l'épée à la main, attendait les événements.
--Oh! murmurait le jeune duc d'Angoulême, c'est affreux. Les menaces de
cet homme sont horribles.
--Oui, c'est assez hideux. Partons, monseigneur; l'air de ce village
est malsain pour nous maintenant. Et. quant à Maurevert, nous le
retrouverons sûrement à Chartres.
Les deux hommes s'enveloppèrent de leur manteau et d'un pas rapide,
prirent la route de Chartres. Bussi-Leclerc, la dague et l'épée aux
poings, sortit et grogna:
--Où est-il?
Un paysan répondit:
--Je ne sais par où il a pris, monseigneur, mais le fait est qu'il a
fui, et il doit être loin.
--Je le retrouverai, grommela Leclerc.
Il sortit donc en toute hâte de la chaumière, et, par un chemin de
traverse que lui indiquèrent ses hôtes, gagna la place de l'église, au
coin de laquelle se dressait un grand calvaire. Autour de ce calvaire,
quelques tentes avaient été dressées, et le duc de Guise dormait dans
l'une d'elles sur un lit de camp, tandis que Maurevert et un autre
officier dormaient sur des bottes de paille. Quant à Maineville, il
avait, comme Bussi, cherché gîte dans le village.
Leclerc envoya chercher Maineville qui, une demi-heure plus tard, arriva
en pestant fort contre l'interruption de son sommeil. Alors, il fit
également réveiller le duc, et, ayant eu la permission d'entrer dans la
tente, les quatre se trouvèrent réunis. Et Bussi-Leclerc fit le récit
de ce qui venait de se passer. Guise proféra une imprécation de rage;
Maineville sortit sa dague et en tâta la pointe; Maurevert prononça ces
étranges paroles:
--Puisqu'il en est ainsi, monseigneur, le voyage à Chartres est inutile:
nous ferions mieux de retourner à Paris.
--Pourquoi? s'écrièrent Maineville et Bussi-Leclerc.
--Parce que, dit sourdement Maurevert, si Pardaillan est dans là
procession, la procession est maudite! Parce que ce n'est pas Henri III
qui sera tué, mais nous!
Et ces quatre hommes, également braves, passèrent le reste de la nuit à
discuter comment ils se débarrasseraient de l'aventurier. Guise, sombre
et pensif, écoutait sans rien dire ses trois fidèles conseillers. Mais,
comme le jour se levait, il donna l'ordre de se mettre en route.
--Pour Paris? demanda Maurevert.
--Pour Chartres! répondit le duc.
Maurevert haussa les épaules et s'assura que sa cotte de mailles était
solidement bouclée.
La procession se remit en marche et, s'engouffrant par la porte
Guillaume dans la bonne ville de Chartres, se dirigea vers la
cathédrale.
Une fois la porte franchie, la tête de la procession se trouva en
présence d'une nombreuse troupe armée. Guise reconnut Crillon à cheval,
qui dit en saluant:
--Sa Majesté, pour vous faire honneur, voulait absolument que je vinsse
à votre rencontre avec huit mille arquebusiers et les trois mille
cavaliers que nous avons assemblés autour de Chartres. Mais j'ai fait
observer à Sa Majesté que deux ou trois mille hommes suffisaient pour
escorter une procession...
--Vous avez bien fait, messire. Où et quand pourrai-je voir le roi avec
les échevins de Paris?
--Le roi est en ce moment à la cathédrale.
--Allons donc à la cathédrale! dit Guise.
--Monseigneur, je vous montre le chemin. Il serait inutile que ces
dignes pénitents essayassent d'en trouver un autre. Eh effet, toutes
les rues sont pleines de nos gens d'armes qu'a attirés une légitime
curiosité, sans compter les bourgeois de cette bonne ville venus
acclamer le roi.
--Allez, messire! dit Guise. Nous sommes venus en fidèles sujets, et
nous joindrons nos acclamations à celles de la ville.
Et, levant sa toque empanachée et ornée d'un triple rang de perles.
Guise, d'une voix forte, cria:
--Vive le roi!
Mais, derrière lui, une immense acclamation répondit:
--Vive Henri le Saint!...
C'était la procession qui donnait ainsi son avis, si bien que Crillon se
demanda un instant s'il ne ferait pas mieux de fermer les portes et de
laisser hors des murs les trois quarts des pénitents qui attendaient.
Mais Crillon, brave, se dit qu'il serait ridicule d'avoir l'air de
redouter des porteurs de cierges. Ordonnant donc à ses hommes, d'un coup
d'oeil, de surveiller étroitement les arrivants, il se dirigea vers la
cathédrale. Guise suivait avec ses gentilshommes. Derrière ce groupe,
venait la procession des Parisiens que les gens de la ville, du haut
de leurs fenêtres, examinaient curieusement et non sans une certaine
sympathie.
L'apparition de Jésus, suant sous son énorme croix de carton et plus
flagellé que jamais, fut saluée par un long murmure de pitié.
Devant la cathédrale, la foule était plus serrée, plus nerveuse, et
Guise put lire sur tous ces visages de bons provinciaux la curiosité
passionnée qu'il inspirait. En effet, Henri III, après sa fuite, avait
été accueilli par les habitants de Chartres avec courtoisie, mais sans
enthousiasme. Là, comme dans tout le royaume, le nom de Guise était
populaire et celui du roi méprisé ou détesté.
Le duc jeta les yeux autour de lui, comme pour chercher s'il
n'apercevait pas le moine. A ce moment, les portes de l'immense
cathédrale s'ouvraient, et une foule de gentilshommes en sortaient,
refoulant les bourgeois. En même temps les soldats de Grillon, par une
habile manoeuvre, coupèrent la procession et ne laissèrent autour de
Guise qu'une dizaine de ses familiers.
--On se méfie de nous, ici! dit le duc en fronçant le sourcil.
--Non pas, monseigneur, on vous rend les honneurs, répondit Grillon.
Joyeuse, quelques-uns de ses apôtres et ses deux flagellants se
trouvaient dans ce cercle formé par les gens d'armes, les gentilshommes
royaux et la foule.
--Frappez! Frappez! dit Joyeuse.
Les deux flagellants se mirent à frapper à tour de bras, avec leurs
fausses lanières.
--Sire! s'écria Jésus, où êtes-vous? Voyez ce que font les huguenots!
et, pourtant, je ne me plains pas!...
Un grondement de la foule des bourgeois répondit à ces paroles. Et déjà,
comme à Paris, les cris de: Vive Henri le Saint! éclataient, lorsque
Jésus, c'est-à-dire Joyeuse, se mit à pousser des lamentations qui,
cette fois, n'avaient rien de feint. En effet, quatre pénitents venaient
de s'approcher de lui et s'étaient mis à le flageller, non plus avec
des lisières de drap ou des lanières de carton, mais avec de bonnes et
solides étrivières de cuir.
Cela dura quelques minutes, pendant que les soldats contenaient la
foule, pendant que Guise, pâle et stupéfait, se demandait s'il n'était
pas venu se jeter dans la gueule du loup. Les quatre enragés frappaient
de plus belle.
--Assez! dit tout à coup une voix forte.
Un homme venait de paraître sous le porche de la cathédrale. Les quatre
flagellants cessèrent aussitôt leur besogne, et, s'étant précipités dans
l'église ou ils se dépouillèrent de leurs frocs, apparurent sous les
traits de Chalabre, Montsery, Loignes et Sainte-Maline...
L'homme qui venait de surgir s'avançait avec une sorte de dignité vers
le malheureux Joyeuse. A son aspect, un grand silence s'établit, les
gens de Crillon présentèrent les armes. Guise mit pied à terre et, se
découvrant, s'inclina profondément...
Cet homme, c'était le roi de France.