AUGUSTIN AUGIAS

Sur le front, où ils se battaient côte à côte, Victorin et Augustin

firent la connaissance de M. le curé doyen Delmazet, sergent; mais

Augustin demeurait farouche et sombre, fermé aux avances cordiales du

prêtre et à celles de Victorin. Il souffrait d’orgueil, et, s’isolant

dans ses rages misérables, dans ses sourdes révoltes d’envieux, il

gardait le silence.

A Verdun, un jour, quelques hommes de bonne volonté furent demandés par

le colonel pour un coup de main difficile. Au grand étonnement des

mauvaises têtes (il y en a toujours partout) Augias s’offrit. Ils

partirent une douzaine, revinrent trois, dont Augustin. Le lieutenant

qui les conduisait étant tombé, Augustin avait d’abord pris le

commandement de la petite troupe; et, au retour, retrouvant son

officier, gisant, la jambe fracassée, il l’avait mis sur son échine et

porté durant plus de deux kilomètres, sous une mitraille enragée, sans

vouloir être remplacé. Au début de cette affaire, comme fou de bravoure,

il avait, pour se rendre maître d’une position importante, enlevé une

mitrailleuse, après avoir assommé les servants à coups de crosse. Les

deux camarades qui l’accompagnaient racontèrent ces prouesses dont il ne

soufflait mot. Le colonel le félicita devant les hommes assemblés et

épingla sur sa poitrine la croix de guerre, au milieu des acclamations

du régiment. Augustin se laissa faire et demeura triste; mais, quelque

temps après, M. Augias recevait la lettre suivante, que lui adressait le

doyen mobilisé.

«Mon cher Monsieur Augias,

«J’ai quelque chose d’heureux à vous annoncer, et je frémis de joie à

l’idée de celle que vous allez éprouver.»

Ici, M. le curé Delmazet racontait l’exploit d’Augustin, et il ajoutait:

«Après ce triomphe, votre fils demeurait comme accablé d’une

singulière tristesse. Il me fuyait comme à l’ordinaire. Je parvins à

le joindre un jour: «Augias, lui dis-je, tu as de la peine quand tu

devrais être fier et joyeux; que se passe-t-il en toi?» Il m’expliqua

alors, cher Monsieur Augias, qu’il avait eu le dessein, déjà, à

Marseille, d’en finir avec la vie, croyant qu’il n’était et ne serait

jamais bon à rien. Puis, au régiment, il avait souffert de n’être

qu’un simple soldat perdu dans le rang, et, surtout, il y était jaloux

de Victorin Bouziane, dont la conduite et le courage étaient cités en

exemples. Alors l’idée lui était revenue de mourir volontairement, de

se faire tuer, d’abord pour quitter une vie de pauvreté insupportable

à son orgueil; ensuite, pour faire servir cette mort à sa gloire. Il

voulait faire l’étonnement de ses camarades, en particulier de

Bouziane.

«Tels furent les mobiles qui lui ont inspiré une conduite de héros,

mais d’un héros qui, tout de suite, s’est senti indigne d’être

proclamé tel. Voilà quelle fut sa confession que, sur mes instances,

il m’a permis de vous répéter.--Ah! Monsieur le curé, me dit-il, comme

on doit être heureux et justement fier lorsqu’on se sent digne d’un

honneur comme celui que j’ai reçu! lorsqu’on a véritablement aimé sa

patrie comme mon père m’a toujours dit que c’était un devoir de le

faire! Mais moi, quand le colonel m’a posé la croix sur la poitrine et

donné l’accolade, je me suis dit que l’action pour laquelle il me

félicitait n’avait pas eu les motifs qu’il croyait, et c’est la cause

de ma tristesse. Je ne m’en consolerai jamais, si ce n’est en me

battant à l’avenir pour aider à la défaite de l’ennemi, et en essayant

de survivre, afin que mon père, un jour, me retrouve un autre homme.

«Alors son cœur creva, et il se mit à pleurer, en disant, comme un

petit enfant:--Papa!»

«Le voyant ainsi troublé et repentant, je lui expliquai que ses

regrets, ses remords même, le rendaient digne de la récompense gagnée

comme malgré lui. Il parut un peu rasséréné. Et, trois jours après, il

était encore cité à l’ordre de l’armée pour avoir montré une bravoure

exceptionnelle. Assez grièvement blessé, il était tombé à mes côtés au

moment où je tombai moi-même, mon cher Monsieur Augias. Nous voici

ensemble, votre fils et moi, à l’hôpital de X, bien tranquilles et en

voie de guérison. Venez voir votre fils, deux et trois fois sauvé.

«Dites au père de Victorin Bouziane que son fils, à lui, pour n’avoir

pas eu, jusqu’ici, l’occasion d’accomplir (affaire de chance) un de

ces actes tout à fait exceptionnels qui attirent les hautes

récompenses, n’en est pas moins, comme des milliers d’autres, un des

soldats magnifiques de la France.

«Vous cherchiez des sanctions à votre morale laïque, mon bon Monsieur

Augias? En apercevez-vous ici? Ma lettre vous apporte la preuve

positive de leur réalité. C’est le désir d’obtenir les sanctions aux

actes méritoires qui a tué en votre fils les sentiments condamnables

qui ne mènent à rien, sinon à la souffrance. Un remerciement de la

Patrie, sous la forme d’une pauvre croix, et votre Augustin a compris

le bonheur qu’on éprouve à servir et à défendre les autres hommes,

même à mourir pour eux! Il a compris l’honneur et la honte, les deux

sanctions puissantes du bien et du mal--symbole humain, à nos yeux de

catholiques, des sanctions éternelles. Et n’est-ce pas une chose

singulière que des sanctions purement humaines aient choisi pour

insigne la croix, notre signe de la croix!

«A bientôt.

«Delmazet, curé-doyen,

sergent au ...e d’infanterie».

«_P. S._--Quel honneur pour les Mayons, cette conduite de votre fils!

Et puis--le savez-vous--ces Mayons, qui n’ont guère que 125 feux,

comptent déjà douze victimes de la guerre, frappées à l’ennemi. Oui,

et l’un de nos pauvres Mayonnais est aveugle. Honneur aux Mayons.»

Arlette des Mayons: Roman de la terre et de l'école · 第 74 / 79 题