Le lendemain matin, maître Augias partait pour Marseille. Il portait à
son fils le papier que lui avait remis le gendarme. Or Augustin, croyant
pouvoir devancer l’appel, venait des bureaux de recrutement quand son
père se présenta chez lui.
Augias, en apprenant ses bonnes résolutions, le serra d’abord dans ses
bras. Puis, démêlant sans peine dans ses paroles une arrière-pensée, et,
dans son désir de se battre, la volonté d’en finir avec la vie, il lui
parla longtemps, et termina ainsi:
--Commence par obéir à tes chefs sans plainte. Si tu éprouves des
révoltes, garde-les secrètement en toi et obéis encore. Essaie de
comprendre pourquoi ton pays souffre et se bat; pourquoi, tout entier,
il préférerait la mort au déshonneur. Regarde autour de toi, parmi les
hommes et parmi tes chefs, ceux qui ne demanderaient qu’à vivre heureux
dans leur famille, dans leur aisance ou leur richesse, et qui sont prêts
cependant à mourir pour garder aux survivants les biens qu’ils vont
perdre avec la vie. Il n’y a pas de meilleure leçon de morale que la vue
des dévouements. Le plus malin ne peut pas douter de ce que ses yeux lui
montrent.
Augustin avait écouté froidement, et l’œil sec, ces paroles d’un sage.
Il haussa les épaules. Et, baissant la tête à la façon d’un taureau qui
médite un mauvais coup, regardant son père en-dessous, il proféra d’un
ton bourru:
--Tout ça, c’est des phrases qu’on dit pour pousser les gens à la
bataille!... Je ne sais pas dans quel intérêt!...
Rien ne saurait peindre la stupeur triste qui était dans les yeux de
maître Augias; il se sentait en présence d’une inintelligence
extraordinaire, butée; il comprenait bien que nulle parole ne
parviendrait à pénétrer la bêtise compacte, épaisse, lourde,--le front
de taureau qu’il avait devant lui, celui de son propre fils!
Et, dans son impuissance, qu’il s’avouait, il demeurait sans réaction,
étonné.
Augustin comprit qu’il terrassait le vieux. Alors, imprudemment, il
ajouta:
--Qu’est-ce que ça peut faire au peuple, et qu’est-ce que ça peut me
faire, de devenir Allemand?
La monstruosité de cette indifférence fut comme un coup de fouet qui
cingla le père, mit tout son sang en révolte. L’indignation, la colère
affluèrent dans son cerveau. Littéralement, il vit rouge... il eut une
envie intérieure, mais intérieurement réalisée! de bondir sur le jeune
homme, de le prendre à la gorge; et de serrer, à l’étouffer, cette
stupidité... Aux temps antiques, il l’eût fait,--et c’eût été, dans
l’histoire, un exemple, souvent cité, de patriotisme romain.
Maître Augias, par un grand effort, se ressaisit; réfléchit
longuement...
--Ce mouvement de fureur, qui vient de m’aveugler un instant, songea le
vieux philosophe,--c’est l’esprit même de la guerre, la haine de race,
qui mord et tue avant tout... J’ai mieux à faire...
Et l’homme moderne, calme, prononça tranquillement:
--Mon pauvre garçon! notre pays a fait, il y plus d’un siècle, une
révolution terrible pour abattre les tyrannies françaises, qui,
comparées à celles de la Prusse et de l’Allemagne, étaient inoffensives,
pleines de civilisation, de politesse et de grâce. Il y a une
contradiction imbécile entre ton acceptation éventuelle de la victoire
allemande et tes prétendues idées libertaires et pacifiques. Tu prétends
haïr la guerre et il te serait indifférent, dis-tu, de devenir Allemand,
c’est-à-dire soldat avant tout, et quel soldat! soldat esclave d’une
discipline de fer, ayant, pour avenir promis, la conquête brutale du
monde, à laquelle des officiers nobles te feraient marcher--pardon, si
je t’offense!--à grands coups de pied dans le derrière, et de cravache
dans la figure. Si nous avions un empereur en France comme ils en ont un
en Allemagne, et même honorable, tu réclamerais sa tête tous les
matins... tu voudrais la guerre civile... Eh bien, mon garçon, tu as,
dans la présente guerre avec l’Allemand, une fameuse occasion de prouver
la sincérité de tes sentiments d’homme libre, et de marcher,
conformément à tes idées, contre la plus abominable des tyrannies et
contre le militarisme le plus sanglant et le plus avilissant... Allons,
en avant, mon gaillard! pour la liberté du monde, et pour le triomphe de
la paix! Sinon,--comme j’ai lieu de le craindre,--tu n’es que le dernier
des crétins ou le pire des menteurs.
Sous l’insulte paternelle, Augustin ne broncha pas.
Maître Augias le considéra en silence un long moment, et dit enfin:
--En te quittant, et pour me consoler, j’irai, dès mon arrivée aux
Mayons, voir les Bouziane. Leur Victorin est plus près que toi de mon
cœur, plus près cent fois. Adieu, Augustin, je t’ai serré dans mes bras
tantôt en arrivant, je regrette de ne pas faire de même en te quittant,
mais tu m’en as ôté le désir.
Il s’éloigna d’un pas ferme; puis, se retournant, au moment de sortir,
il ajouta:
--Adieu... quand tu auras retrouvé une patrie, tu trouveras un père.
Ils se quittèrent ainsi.