CONCORDE

Victorin, s’attendant à être appelé d’un instant à l’autre, alla prendre

congé de son ancien maître.

--Ah! Victorin, lui dit M. Augias, si tu rencontres mon fils, donne-lui

de bons conseils; il me rend bien malheureux. Il est de ta classe.

Pourvu qu’il ne fasse pas quelque sottise. Tu vois comment un fils peut

faire souffrir un père. Le tien ne te dit pas son chagrin, il ne dit que

sa colère de te voir lui désobéir. Il est encore temps pour toi de

rendre heureux tes parents. Penses-y. Tu pars volontiers, j’espère, pour

défendre notre pays?

--J’aimerais mieux, bien sûr, qu’il n’y ait pas la guerre, maître

Augias, mais, du beau (moment) qu’elle arrive, je comprends bien qu’en

défendant la France, chacun défend son village, sa maison et sa famille,

comme vous me l’avez souvent répété. Alors il n’y a pas à tant

s’arraisonner. Le plus tranquille devient furieux quand les voleurs

entrent chez lui. D’ici, nous ne les voyons pas; c’est ce qui fait que

beaucoup n’ont pas tout de suite la grande colère qu’il faudrait. Mais

en réfléchissant un peu, on doit très bien s’imaginer que ce qu’ils font

là-bas, dans le Nord, ils nous le feraient ici, chez nous, si on les

laissait arriver. Alors, il faut se défendre, et ma réflexion me dit

qu’il faut partir volontiers.

--Bonjour, monsieur Augias, dit Arnet qui arriva sur ces mots... Tu

pars, Victorin?

Le braconnier soupira:

--Dommage que je sois trop vieux pour t’accompagner.

--Tu sais qu’Arnet est un vétéran de 70, dit Augias, qu’il a été laissé

pour mort sur le champ de bataille, et qu’il n’en parle jamais.

--Je n’en parlais pas, en effet, parce que ce que j’ai vu en ce temps-là

ne me rendait pas fier. Mais on peut en parler maintenant, puisqu’on va

reprendre tout ce qu’on avait perdu. Ah! ces Prussiens, c’est pire que

des voleurs de grand chemin! J’espère qu’on va les frotter d’importance.

On y avait renoncé; c’est eux qui nous offrent l’occasion, tant mieux

donc, si nous voyons, avant de mourir, une guerre dont on pourra parler

plus tard au lieu d’avoir honte.

Le vieil Arnet pétillait de jeunesse.

--Vous voilà bien animé, ami Arnet. Vous avez l’air d’un vieux cheval de

bataille qui redresse la tête au clairon.

--C’est un peu ça, dit le braconnier. Figurez-vous que je viens du café,

où le vieil Audiffren, qui était matelot en 70, nous a conté une chose

magnifique. En voilà une histoire qui a de la valeur! Point de galégeade

ne peut lutter avec. On lui a payé une bouteille de vieux Mayons, et on

a bu à la victoire.

--Et cette histoire, ne pouvez-vous nous la répéter? dit M. Augias.

--Hum, dit Arnet, je ne saurai pas bien... Mais enfin, voici: En 70,

nous a dit Audiffren, j’étais matelot; nous n’avons jamais pu, à bord de

notre croiseur, rencontrer l’ennemi. Une fois, pourtant, dans un port

d’Italie, nous prîmes notre mouillage à côté d’un bateau de guerre

allemand. Naturellement nous ne pouvions pas l’attaquer, mais nous

pouvions le provoquer, lui proposer de venir au large. C’est ce que fit

notre commandant le lendemain matin. Ce fut magnifique. On hissa à

l’arrière du croiseur français le pavillon de combat. Et ce pavillon de

combat n’en finit plus d’être grand. Le bateau traîne ça derrière lui

comme un «pavon» traîne sa longue queue, d’un air orgueilleux.

--J’ai entendu, ajouta M. Augias, un officier dire un jour en parlant de

ce pavillon: «C’est comme un linceul tricolore assez grand, si le bateau

se sent mourir, pour l’envelopper tout entier.»

--C’est tout juste ce que nous disait Audiffren, reprit Arnet. Il

disait: Nous avions à l’arrière ce pavillon qui semblait assez grand

pour envelopper tout le bateau. Et le commandant fit une manœuvre qui

réjouit tout l’équipage. Nous virâmes de manière à faire comme un rond

autour de l’ennemi et nous vînmes passer tout à côté de lui, comme si

nous avions été un homme qui vient en pousser un autre de l’épaule, pour

l’affronter, d’un air de dire: «Sortons un peu ensemble, si tu n’es pas

un lâche». Et notre bateau, ayant manœuvré de cette manière, disait cela

à sa façon par le moyen d’un coup de canon tiré à blanc; et, toujours

avec son air fier, il sortit de la rade avec son pavillon si grand, et

que le vent se mit à développer pour le bien faire voir. Mais le bateau

allemand resta bien sagement à l’ancre; il refusait le combat. Et, le

soir, nous revînmes pour dormir à côté de lui, et d’abord lui faire sous

son nez le salut des couleurs, tel qu’on le fait chaque soir au coucher

du soleil, avec des sonneries et des coups de feu, comme aux bravades de

Saint-Tropez et de Fréjus... Monsieur Augias, on a frappé à la porte.

--Entrez, dit M. Augias.

C’était un gendarme.

--J’apporte, dit-il, l’ordre de mobilisation pour votre fils, monsieur

Augias... Votre fils n’est pas en règle.

--Il s’y mettra, dit M. Augias, j’en réponds. Donnez. Merci. Je lui

ferai parvenir cela.

--Ah! vous voilà, maître Arnet? fit le gendarme... Avec la permission de

M. Augias, s’il veut m’excuser, je vous dirai que nous ne sommes pas

contents de vos histoires.

--Et de quelles histoires?

--D’une que vous contez quelquefois, et qui a fini par nous revenir aux

oreilles. Vous prétendez que vous avez, dans votre jeunesse, maltraité

un gendarme, que vous l’avez porté sur vos épaules à travers la brousse,

et que, finalement, il aurait manqué à son devoir en ne vous arrêtant

pas, et cela pour conserver les bonnes manières d’un riche propriétaire

de la contrée. Nous comprenons la galégeade, maître Arnet, mais nous ne

voulons pas de l’injure. Et je ne suis pas fâché de vous le faire

entendre.

--Il y a, heureusement pour les braconniers, répliqua Arnet, des

gendarmes qui ne font pas toujours tout leur devoir.

--Si cela s’était produit, une fois, en votre faveur, serait-ce bien

convenable à vous de le leur reprocher au lieu de leur en être

reconnaissant?

Arnet réfléchit un bon moment.

--Gendarme, dit-il enfin, en tout autre temps je vous aurais montré que

j’aime à rire jusqu’au bout; mais je me comprends que ce n’est plus le

moment. Je vous dirai donc que, en tout temps, lorsque je racontais mes

histoires, je les arrangeais toujours de manière à les rendre gaies et à

faire rire les gens un peu plus que de raison peut-être; je dois avouer

aujourd’hui que je n’ai jamais porté tout un gendarme sur mon dos, armes

et bagages, pendant si longtemps; que je l’ai seulement un peu soulevé

de terre et un rien de temps; que je méritais un gros procès-verbal, et

que si le gendarme ne me le fit pas,--sur la prière de mon ami, le

marquis,--ce fut par bonté pure, parce qu’on lui fit comprendre que je

m’étais exposé à une trop terrible condamnation. Ce gendarme fut donc un

juste et très brave homme.

Et, avec une certaine noblesse, Arnet acheva:

--Vous pouvez, conséquemment, présenter à ceux de vos camarades qui ont

connu cette histoire que j’ai contée, les excuses du vieil Arnet,

pourquoi les gendarmes sont les soldats qui nous défendent, même quand

on n’est pas en temps de guerre. Et si vous voulez me donner la main,

c’est de bon cœur que je vous le demande.

Il y eut un silence.

Le gendarme et le braconnier se serrèrent la main; Augias tendit la

sienne; puis Victorin. On eût dit un serment muet.

--Ce sont des gendarmes, dit enfin Augias, seulement des gendarmes qu’il

faudrait contre ces voleurs et assassins qu’on appelle les soldats

allemands, et qui déshonoreraient le beau nom de soldats s’il pouvait

être déshonoré.

Puis, à son habitude, oubliant un peu qu’il n’était pas seul, il se mit

à philosopher:

--Voyez-vous, mes amis, il y a, dans toute guerre de conquête, de

l’assassinat et du vol. Et tant que les crimes des guerres de conquêtes

ne s’appelleront pas des crimes, et que les nations ne s’uniront pas

pour punir celle qui tentera de les commettre, tout gredin aura une

manière d’argument en sa faveur. Il ne faut plus, comme dit quelquefois

Arnet, qu’il y ait deux poids et deux mesures, une loi pour les peuples

et une autre pour les individus. C’est cela qui met l’anarchie dans les

têtes de nos enfants. Mais cette anarchie même aura aidé à éclairer le

monde comme elle m’éclaire, car la France est là, mes amis; elle

comprend son rôle. Elle est la première, a dit un Anglais célèbre, au

combat et à la vérité. Elle éclairera le monde. Et, par les armes

d’abord, le monde punira la nation de voleurs et d’assassins.

Ainsi parla maître Augias, et les autres comprenaient.

La rencontre fortuite d’un gendarme et d’un vieux braconnier, dans la

pauvre maison du vieil instituteur philosophe, faisait luire, aux yeux

d’un jeune paysan, une des espérances les plus hautes du monde civilisé.

C’était, tracé par le simple bon sens de deux vieillards, sur la courbe

d’évolution, le trait qui dessinait le stade futur, et l’un des points

d’arrivée de la justice.

Arlette des Mayons: Roman de la terre et de l'école · 第 68 / 79 题