FLEURS ET PLUMES

Juin était revenu, et, avec lui, le dépiquage du blé.

En se retrouvant, guides en main, au milieu de l’aire sous un soleil

torride, tandis que tournaient les chevaux et que le père Bouziane

éparpillait les gerbes sous leurs pieds, Victorin se reporta au jour,

où, pour la première fois, l’année dernière, il s’était mis en révolte

ouvertement contre l’autorité paternelle. Une lassitude lui vint d’être

toujours à attendre, sans rien réaliser de ses désirs d’amoureux. Son

indécision lui parut avoir assez duré. A quoi bon faire, avec si longue

attente, souffrir ses parents et son Arlette, et se faire souffrir

lui-même? Il partirait pour Marseille le lendemain. Il la verrait, la

consolerait, fixerait, même très lointaine, la date de leur mariage.

Bien plus, tout cela lui semblait si juste, si raisonnable, qu’il se

flattait d’obtenir sans trop de peine l’approbation de sa mère. Quand

elle le voulait, elle savait toujours fléchir le père. Il aurait le

consentement de ses parents. Ainsi rêvait-il. Facilement, on croit

possible ce qu’ardemment on désire. Pourquoi même attendrait-il d’avoir

fait son service militaire? Ce serait sottise. La loi de trois ans était

votée. Faudrait-il attendre encore trois ans? Comment avait-il pu

admettre cette idée une minute?

--Père, dit-il, le soir, à table,--demain j’irai à Toulon. Il faut que

je prenne des renseignements sur les engagements militaires; pourquoi,

en m’engageant, je pourrai choisir mon régiment. C’est un grand

avantage. Je pense être de retour demain soir, mais si ce n’était

qu’après-demain matin, ne vous en inquiétez pas.

Le père Bouziane eut, un instant, le soupçon d’un mensonge; il regarda

attentivement son fils, lui vit un visage tranquille, un grand air de

loyauté, et dit:

--Bien.

Le lendemain, dans la matinée, Victorin arrivait à Marseille. Ayant

demandé son chemin, plusieurs fois, à des passants, il descendit les

larges belles rues ombragées de platanes, entrevit les allées de

Meilhan, se trouva tout à coup sur la Canebière. Là, il eut un

éblouissement. La rue, spacieuse comme une place publique, pétillait de

soleil, de joie fourmillante, frissonnante, avec ses innombrables

passants qui se croisaient, l’éclat de ses somptueux cafés, des riches

magasins aux tentes rayées de bleu ou de rouge, palpitantes, pareilles

aux grands pavois d’une éternelle fête. Au bout de ce fleuve de gaietés,

par-dessus les charrois, les voitures publiques, les automobiles de

luxe, blanches ou vert olive, ou jaunes comme le blé,--apparaissait une

forêt de mâts, légèrement balancés dans le bleu et l’or du ciel. Au

delà, c’était la mer, le chemin vers les pays fabuleux. Le paysan,

stupéfait, avait devant lui la Porte de l’Orient, splendide comme un arc

de triomphe. Il n’avait jamais vu pareil spectacle. Un peu de mistral

soufflait, compagnon du soleil; il agitait les ombres et les

resplendissements des tentes, au-dessus des trottoirs échauffés.

Victorin fut ébloui par la souveraine beauté de la capitale provençale.

C’est donc là qu’il pourrait vivre, et dans l’amour! N’est-ce pas M.

Augias qui lui avait dépeint, sous de si noires couleurs, l’existence

des villes?

Il avisa un gardien de la paix:

--Pardon, excuse; la rue Vieille, s’il vous plaît?

L’agent expliqua:

--Descendez la Canebière. Arrivé au bout, tournez à droite, suivez le

quai jusqu’à la place Victor-Gélu. Arrivé là, tournez encore à droite.

Vous serez dans le vieux quartier, et vous redemanderez la rue Vieille.

Vous en serez tout près.

Victorin, sur le quai, s’amusa une minute aux étalages des bazars qui

vendent toutes sortes d’objets à l’usage des marins, ceintures de cuir,

couteaux à gaîne, suroîts... Puis il s’arrêta devant les marchands

d’oiseaux; les oiseaux des îles ramageaient; ou, muets, faisaient la

boule; les cacatoès et les aras jetaient leurs cris stridents; des

macaques grimaçaient des accès de colère; ou, déjà malades de nostalgie,

regardaient, avec des yeux de moribonds, le pavé grouillant de vie.

Sur la place Victor-Gélu, quelques nervis, de ceux que ce poète a

éloquemment chantés, musardaient, la casquette aplatie sur le front, les

mains aux poches de culottes avachies, les pieds dans des savates

éculées, traînant les accents veules d’une langue haillonneuse, d’un

provençal dégénéré.

Maï, s’en ren fan,

Avian tout l’an

Dé vin, dé bùou et de pan blan,

Léou, léou, diriou,

Vengu’ un fusiou

Espooutissen leïs reïs, marrias de Diou!

Et que la Républico duré.

Ainsi les chanta Gélu, dont la statue orne la place qui porte son nom et

que ses modèles fréquentent.

Quand Victorin traversa la place, deux de ces nervis l’apostrophèrent.

--Tu es de Martigue ou de Six-Fours?

--Tu passes bien faraud? Qué paguès?

Victorin passa sans répondre. Il entra dans le vieux quartier et demanda

la rue Vieille.

Une sorte de nuit s’était faite brusquement autour de lui. Le Midi

d’autrefois construisait de hautes maisons et se ménageait des rues

étroites, dont l’entrée était à peu près interdite aux rayons du soleil.

C’est contre les rayons du soleil d’été que nos pères voulaient

s’abriter, avant tout. Mais, autour de Victorin, encore ébloui par le

resplendissement du beau Marseille, l’ombre était d’autant plus noire

qu’elle était subite. Elle était humide aussi et malodorante. Il songea

aux violettes sous lesquelles on avait enseveli le grand-père...

Une sorte de tristesse physique l’envahit, ralentit sa marche. Il

hésitait comme à l’entrée d’un tunnel, dont on n’entreverrait pas

l’arceau de sortie.

--Rue Vieille, s’il vous plaît?

--Vous y êtes.

Quelle rue! Et les rues transversales entr’aperçues n’étaient pas moins

noires. Les façades semblaient suer la crasse visqueuse des siècles. Du

bas de chaque fenêtre sortaient deux perches obliques, horizontalement

tendues, et qui, se rencontrant par la pointe, et formant triangle avec

le mur pour troisième côté, portaient des linges variés, chemises,

camisoles, torchons, humides d’une lessive suspecte. Sous ces étendards

de misère, Victorin passe dans la rue avec inquiétude, en glissant sur

des pavés gluants, parmi des détritus de légumes et de poissons.

Victorin chercha le numéro 10ter. Ah! Le voici! Est-il possible que ce

soit là? Cette porte crasseuse, ce corridor empuanti! Pauvre Arlette!

Elle doit m’attendre, j’ai envoyé une dépêche. Ah oui! pauvre Arlette!

Cet escalier est bien obscur, comme froid, en cette saison. Et quelle

odeur! une puanteur de fumier, mêlée à des relents de beurres frits et

rances. Le jeune paysan, l’hôte des collines résineuses, le travailleur

des champs salubres, fut troublé. Il crut que le cœur allait lui

manquer. Il gravit pourtant l’escalier misérable. Toute la noblesse des

choses rustiques, même de la plus grande pauvreté campagnarde, lui

apparut soudainement. Alors, il se comprit en déchéance et se sentit en

détresse.

Combien d’étages déjà montés? Cinq. Encore un... Il arriva sur le

dernier palier. Elle avait cloué sur sa porte un carton:

Mademoiselle Arlette des Mayons, Modiste.

FLEURS ET PLUMES.

Il s’attarda à lire cette inscription, enjolivée par Augustin de

guirlandes à la plume, façon art moderne.

Et, pendant qu’il restait là, pantois, Victorin entendit la voix

d’Arlette:

--Augustin, va-t’en. Je te dis que je viens de recevoir une dépêche de

Victorin. Il vaut mieux qu’il ne te trouve pas ici. Que penserait-il,

pauvre de moi! Allons va-t’en. Nous se promènerons dimanche qui vient.

Tu as manqué assez de fois ton bureau, cette semaine. Tu te feras

renvoyer.

Augustin répondait:

--Ma montre, elle va bien. Le train doit arriver à peine... Il lui faut

du temps pour venir à pied de la gare... Alors, tu comptes l’épouser?

--Je l’espère. Et, tant que ce n’est pas fait, je serais bien coquine et

bien sotte de le trahir. Sois juste, Augustin!

Victorin ne frappa même pas à la porte. Déjà il redescendait l’escalier

puant. Et il s’achemina vers la gare, où il déjeuna d’un quignon de pain

et d’un morceau de fromage. Il but l’eau de la fontaine du square, puis

se paya une tasse de café au buffet. Le soir même, il s’asseyait, les

yeux humides, sans rien dire, à la table des Bouziane.

Le lendemain, il crut avoir fait un mauvais rêve. L’honnêteté d’Arlette

semblait évidente. Alors quoi?... Alors quoi? Allait-il l’abandonner

parce qu’elle était pauvre--et si courageuse d’affronter une misère qui

le faisait fuir, lui, un homme? Arlette ne lui avait-elle pas dit, un

jour, très loyalement, à propos de Marius, qu’elle se considérait comme

en droit de ne pas décourager ses autres galants, afin de trouver encore

à se marier si lui, Victorin, venait à l’oublier.

Certes, elle était honnête. Elle n’avait pas démérité. Elle traversait

un moment difficile, voilà tout. Par probité, il résolut d’attendre

encore, quoique sans joie.

A son retour de Marseille, Victorin dit à son père:

--Décidément, j’attendrai qu’on appelle ma classe... On est si bien ici!

Bouziane ne demanda pas d’explication.

Arlette des Mayons: Roman de la terre et de l'école · 第 63 / 79 题