Arlette, demoiselle d’arrière-boutique à Marseille, rue Saint-Ferréol,
jouissait, tout en manœuvrant une machine à coudre, d’un bonheur
ineffable qui était de voir, par une fenêtre basse, les passants d’une
rue transversale, affairés ou nonchalants, et dont quelques-uns, vieux
ou jeunes, lui souriaient parfois.
Elle écrivait à Victorin:
--«Ne viens pas encore me voir. Je m’installe peu à peu. Je veux que tu
me trouves dans une chambre mieux arrangée; et, pour cela, il faut que
je travaille encore à me gagner le prix d’un joli mobilier. Pour le
moment, je suis en garni. Je te dirai quand tu pourras venir.»
Victorin ne s’expliquait pas qu’il n’eût plus aucune impatience de la
retrouver. Il acceptait ces délais avec une involontaire satisfaction.
Tout en se considérant comme engagé vis-à-vis de la jeune fille, il
accueillait presque avec joie la nécessité de retarder le rapprochement.
Quand il constatait en lui-même ces dispositions:
--Sans doute, se disait-il, la recommandation de mon pauvre grand-père
m’a impressionné, et tous ces retards seraient pour lui faire plaisir.
Retarder le moment de la revoir, c’est bien le moins que je puisse faire
pour donner satisfaction au pauvre mort. Et puisque l’ajournement vient
d’Arlette elle-même, je n’ai rien à me reprocher vis-à-vis d’elle. Et,
ainsi, je contente ma mère qui m’a dit, le jour où le grand-père est
mort: «Attends au moins d’avoir fait ton service militaire... Grand-père
t’aurait demandé au moins cela. C’est l’avis de ton père. Donne-nous ce
petit contentement. D’ailleurs tu n’as pas encore l’âge de te marier si
nous ne sommes pas consentants.»
Victorin, à ces paroles de sa mère, avait secoué la tête; il comprenait
bien ce qu’elle se pensait: elle voulait gagner du temps, et son père de
même.
Et les jours coulaient; les saisons se déroulaient, amenant des travaux
différents, dans la beauté changeante et éternelle des champs, des bois
et des ciels.
Pendant ce temps, Arlette jouait à la dame, les dimanches, en toilettes
bon marché, mais voyantes et taillées sur des patrons à la dernière
mode. Quand il le fallait, elle obéissait, comme les plus libertaires
des suffragettes, aux tyrannies absurdes des tailleuses et des modistes.
Quand il le fallut, elle mit, comme le disait assez heureusement son
camarade Augustin, ses deux jambes dans une seule jambe de pantalon,
c’est-à-dire qu’elle se glissait dans un fourreau de parapluie; en
d’autres termes, qu’elle était entravée. Elle ne put faire un pas sans
risquer de choir, nez contre terre, du haut de ses talons hauts comme
des petites échasses. Et cela lui valut une mésaventure amusante.
Un dimanche, comme elle avait résolu de faire une promenade au bord de
la mer, avec Augustin, vêtu, lui, d’une jaquette noire, mains gantées et
jonc à la main,--ils allèrent prendre le tramway du Prado. La voiture
s’apprêtait à démarrer, quand, suivie de son chevalier, Arlette se
présenta à la coupée. Le contrôleur, indulgent pour une jolie fille, fit
attendre... Mais, lorsqu’Arlette voulut séparer son pied droit du gauche
et l’élever jusqu’aux marches de la voiture, la robe étroite, le
fourreau, l’entrave, le maintinrent à bonne distance du but visé. Le
contrôleur se prit à rire; Augustin s’écria:
--Au diable, les robes étroites!
Les voyageurs les plus impatients mirent la tête aux fenêtres pour
connaître la cause du retard; quand elle fut comprise, la gaieté gagna
la remorque:
--Montera! montera pas!
Arlette, perdant la tête, renouvelait ses tentatives ridicules, sans
même songer qu’il eût mieux valu, pour tout le monde, qu’elle y
renonçât... Un bourgeois de maintien sévère cria, du haut de la
plate-forme:
--En voilà assez, c’est grotesque!
Alors Augustin eut une idée géniale, de celles qu’inspire le désespoir
aux hommes d’action. Il tira de sa poche son couteau bien affilé,
l’ouvrit et, saisissant par le bas la robe étroite, il la fendit, des
pieds à la taille, d’un seul trait. L’étoffe crissa. Les jambes
jouèrent. Arlette, suivie d’Augustin, s’élançait au milieu des rieurs.
Le tram, délivré, put démarrer.
Malgré ses promenades avec Augustin Augias, et les familiarités qu’elle
lui permettait,--Arlette ne lui donnait aucun gage. C’est vaguement
qu’elle lui permettait une espérance d’épousailles. Tant qu’elle pouvait
espérer, elle, quelque chose de sérieux du côté de Victorin, elle était
trop habile pour risquer de compromettre l’avenir. Tout était calcul en
elle. La diplomatie lui tenait lieu d’honnêteté. Victorin pouvait venir
à l’improviste. Il la trouverait dans une mansarde qui n’était pas
encore celle d’un palais, mais la vierge qui l’occupait restait
froidement digne de devenir une Bouziane.
Quant à Augustin, étonné des sagesses d’Arlette, il végétait, pauvre
balayeur de salles, dans une richissime maison de banque, où,
journellement, lui apparaissaient, derrière une grille solide, des
monceaux d’or et de billets bleus. D’abord, cela lui avait donné envie;
puis, peu à peu, il s’était habitué à voir ces trésors comme on regarde
les astres du ciel, avec le sentiment qu’ils sont à l’infini. Mais il
lui restait un autre sentiment: celui d’une irrémédiable déchéance. Il
se disait:
--Je ne serai jamais rien, ni bourgeois, ni ouvrier, ni paysan; rien,
pas même un brave serviteur dans une maison qui sache rendre justice à
mon mérite; rien, je resterai un valet d’administration, dont la
Société, qui l’occupe mécaniquement, ignore tout, les ambitions, les
justes désirs et les amères souffrances.
Il y avait bien l’amitié d’Arlette; mais les froideurs calculées,
mesurées, de la rusée donzelle, avaient porté fruit. Il la contemplait
comme il regardait les billets bleus et l’or de sa banque, avec un
sentiment de morne désolation. Jamais elle ne serait sa femme.
En songeant à son père, aux leçons qu’il en avait reçues, et à
l’impossibilité d’un retour au pays, retour que lui interdisait son
orgueil, Augustin, parfois, se répétait que, lorsqu’on veut, on peut
mourir, échapper à tout.