CONSEIL DE FAMILLE

Le temps des violettes était arrivé. On voyait leurs feuilles, en

touffes bien rondes, bien vertes, en longues lignes, sur la terre brune

fraîchement remuée, sur de grands espaces. C’est une des cultures du

Midi. De Carqueiranne, d’Hyères ou de Nice, où elles pullulent, la mode

vient de cultiver les violettes sur divers points de la région du Var

qui avoisinent la ligne du P.-L.-M. Les Bouziane s’essayaient à cette

culture depuis deux ou trois ans. Les douces petites fleurs ne manquent

pas à leur réputation, qui est d’être modestes. Sous les touffes très

drues, et sous l’ombrelle des feuilles larges, elles sont tapies dans

l’ombre comme de sages fillettes des temps d’autrefois. Mais autour

d’elles, l’air est tout chargé de leur charme parfumé; on les devine de

très loin, et c’est un enchantement de saison. Peu d’entre elles,

pourtant, restent au pays. Comme des Arlettes, mais bien malgré elles,

elles s’en vont dans les villes, les innocentes, à Marseille, à Lyon, à

Paris. Elles entreront dans les cafés: «Violettes, M’sieu?» Elles seront

vendues le long des trottoirs boueux, sous les bruines d’octobre, à la

lueur blafarde des réverbères, à la sortie des cafés-concerts et des

théâtres, aux portières des fiacres, par des petites filles suspectes.

En attendant, les violettes des Bouziane embaumaient les alentours de

leur bastide. Ah! si elles avaient connu leur future destinée! et si

elles avaient pu parler à Victorin! Bien mieux que maître Augias ou son

ami Arnet, elles auraient réussi à le convaincre:

--Reste au pays, lui auraient-elles dit, reste attaché à la terre, sous

le bon soleil d’ici. Ne va pas là-bas, sous les pluies et dans la boue.

Nos sœurs de l’an passé y sont mortes misérables. On les a ramassées par

milliers, aux heures grelottantes du matin, parmi les vils déchets des

grandes cités. Tu la connais pourtant, la chanson de _Cigalous_.

Et toutes, en chœur, à voix menues, auraient chanté, sous les touffes

vertes, leur chanson parfumée, exhalée dans les souffles d’automne:

Oh! Cigalous, pourquoi quitter ta chère vieille,

Ton père et tes amis, nos braves bûcherons?

Ne pars pas, Cigalous; c’est nous qui t’aimerons.

Mais les petites violettes ne parlent pas. Et Victorin, décidé à l’exil,

préparait avec soin son propre malheur. Cette décision, et le trouble où

elle le mettait, se trahissait au-dehors. Et la mère Bouziane disait au

père:

--Comme il change, notre Victorin! Cette fille l’a désavié.

Elle ajouta:

--Ce matin, quand j’ai étalé, là-haut, dans la chambre à côté de celle

du grand-père, les bouquets de violettes pour lesquels je ne trouve plus

une place en bas, tant il y en a cette année,--et pendant que je

commençais à les compter et à les aligner dans les corbeilles, l’esprit

du grand-père s’est réveillé, et il m’a appelée:--«Norade!»

Le père Bouziane devint attentif:

--Son esprit s’éveille? interrogea-t-il. Que t’a-t-il dit?

--«Vous m’avez appelée, grand-père. Que voulez-vous?» Il m’a dit:

«Qu’est-ce que c’est qui sent si bon? Est-ce que c’est déjà les

violettes? et la récolte est-elle bonne?» «Très bonne, grand-père.»

«Alors, a-t-il dit, c’est que le bon Dieu, qui m’avait oublié, a pensé à

moi: je pourrai mourir content.» «Vous ne mourrez pas encore,

grand-père». «J’en ai tant d’envie, Norade! j’ai un gros sommeil.»

--C’est bon! dit Bouziane à sa femme. Lui qui ne t’appelait plus, même

pour manger!... Je crois qu’il faut profiter du moment pour lui faire

dire, devant notre pauvre Victorin, son opinion sur Arlette.

Le jeune homme fut appelé.

--Petit, lui dit sa mère, l’esprit du grand-père s’est éveillé. Je ne

crois pas que ce soit bon signe. Tu sais que les vieilles vïores

(lampes), quand elles n’ont plus d’huile, au moment de s’éteindre, font

un gros éclat de lumière, le temps d’un éclair. Il se peut bien que le

grand-père en soit là. Alors ton père a décidé que nous montions tous

les trois lui parler, qui sait? pour la fois dernière. Peut-être qu’il

aura quelque recommandation à nous faire. Pas pour les choses d’argent,

pechère! mais comme qui dirait un peu de testament d’amour. Au moment de

mourir, ceux qui nous aiment voient plus clair que nous sur ce qui nous

est bon. Té, aide-moi encore à monter (puisque nous allons là-haut,

profitons), ces trois grandes corbeilles de violettes.

Tous trois prirent chacun à deux mains un des grands paniers, débordants

de fleurs.

Misé Bouziane, suivie des deux hommes, montait l’escalier en colimaçon.

Arrivée à l’étage, elle eut une inspiration.

--Allons lui montrer nos banastes. C’est une richesse! Ça lui fera

plaisir.

Tous trois entrèrent dans la chambre du vieillard. Assez vaste, tout

fraîchement reblanchie à la chaux, cette chambre, par une étroite

fenêtre, regardait la plaine. Le grand lit de bois occupait le milieu de

la pièce, le pied vers la fenêtre, ce qui permettait au vieil homme de

regarder encore, parfois, le ciel, les vignes, les pinèdes. Sur un des

murs, et visibles pour l’homme couché, étaient accrochés un casque et un

sabre, ceux mêmes de son père, le soldat de Napoléon Ier; au-dessous de

ces reliques, la médaille de Sainte-Hélène; au-dessus, un crucifix. Le

grand-père Bouziane les vénérait, ces reliques. Aucun autre meuble dans

la chambre, qu’une table et deux chaises. Au moment où entrèrent ses

deux enfants et son petit-fils, l’homme, bien qu’il eût les yeux

ouverts, paraissait dormir. Les draps blancs se rabattaient sur une

couverture tricotée blanche. Dans sa chemise de forte toile, très

blanche, les bras hors des couvertures, comme rigides le long du

corps,--il sommeillait d’esprit, la tête relevée sur l’oreiller blanc,

la face maigre, osseuse, le nez busqué, le menton saillant, la peau

tannée par quatre-vingt-dix ans de soleil, avec des rides sans mollesse,

comme creusées au couteau dans du bois.

Au bruit qu’avec leurs gros souliers cloutés, les trois personnes firent

en entrant, il n’eut pas un mouvement; il rêvait,--comme déjà hors la

vie, loin de la rumeur des autres vivants,--un rêve de feuillages, de

sources, de prairies ondulantes, de moissons heureuses. Un moment, ses

visiteurs demeurèrent immobiles, saisis du respect même qu’on a devant

les morts.

Tout à coup, sans que la tête fît un mouvement, les lèvres remuèrent:

--Comme ça sent bon, ici! murmura-t-il; ça sentait déjà bon depuis ce

matin; à présent, c’est meilleur, plus fort... On se croirait en plein

mitan du champ de violettes... On dit que les saints ont bonne odeur

dans le Paradis; ils n’ont pas mieux! acheva-t-il d’une voix très haute.

Mais il ne remua pas.

Sa belle-fille alors prononça:

--Voulez-vous les voir, les violettes, grand-père? Nous sommes là, moi,

votre fils et Victorin, tous les trois avec nos banastes pleines; nous

avons pensé que vous auriez plaisir à les regarder.

Et, comme la tête du vieillard ne remuait toujours pas:

--Tournez-vous un peu de notre côté.

La voix du vieillard répondit:

--Non. Je suis beaucoup fatigué.

Alors, misé Bouziane, passant au pied du lit, éleva vers lui sa banaste

débordante, d’où tombèrent deux ou trois bouquets sur la blancheur du

lit. Les yeux du vieillard étincelaient:

--C’est magnifique! dit-il.

Il y eut un long silence.

--Norade, dit Bouziane, pose, comme nous, ta banaste sur la table; et

rangeons-nous tous trois au pied du lit, que le grand-père nous voie.

Et quand tous trois furent au pied du lit:

--Père, dit Bouziane, m’entendez-vous? me reconnaissez-vous?

Le vieillard, sans faire un mouvement, répondit d’une voix profonde:

--Oui, Bouziane; oui, mon fils.

--Eh bien! mon père, j’ai un conseil à vous demander. C’est pour votre

petit-fils, Victorin, qui est là et qui m’écoute.

Victorin, entraîné, dit à son tour:

--Je suis là, grand-père.

Le vieux dit:

--Je te reconnais, petit Bouziane,... mon petit-fils Victorin.

Une émotion les gagnait tous les trois.

--Eh bien! voilà, mon père, de quoi il est question. Vous vous rappelez

la petite Arlette?

--Oui, dit la voix creuse, qui déjà semblait venir d’un lointain.

--Et puis, vous connaissez aussi Martine?... Martine des Revertégat?

--Oui!--dit la voix, ferme sans inflexions.

--Belle fille et bonne travailleuse... Nous voulons, mon père, que

Victorin la prenne en mariage.

--Bon! fit la voix lointaine.

Victorin se mordait les lèvres pour ne pas pleurer. Il avait, de tout

temps, beaucoup aimé son grand-père.

--Eh bien! dit le père, Victorin veut nous désobéir; il se cherche son

malheur. Pour rejoindre Arlette, qui a quitté les Mayons, il veut

quitter le bien et la maison des Bouziane; il veut Arlette; il veut

l’épouser. Quel conseil lui donnez-vous?

Comme s’il eût eu à se défendre contre une agression brutale,

inattendue, le vieux, la face crispée soudainement, l’œil luisant avec

dureté, se souleva comme s’il eût bondi; et maintenant, assis, sa

chemise entr’ouverte sur sa poitrine montrant son cou long et maigre,

aux tendons en saillies, il éleva son bras droit; et, la main fermée,

l’index dressé, il fit le geste qui veut dire «non». Le torse retomba en

arrière, la tête reprit sur l’oreiller la position et l’immobilité

qu’elle avait tout à l’heure; les yeux demeurèrent ouverts; ils

semblaient, par-dessus les têtes, regarder la lumière du dehors; les

lèvres s’entr’ouvrirent pour laisser échapper un menu souffle...

Victorin sanglotait. Bouziane et sa femme prirent des violettes à

poignées, et, les répandant sur le lit, ils semblèrent offrir à

l’ancêtre mort les prémices de la récolte nouvelle.

Arlette des Mayons: Roman de la terre et de l'école · 第 59 / 79 题