LE FÉMINISME D’ARLETTE

Arlette avait donc fini par trouver insupportable la situation

qu’elle-même s’était faite aux Mayons. Sur son passage, on se retournait

pour la regarder d’un œil narquois. Sa façon de s’habiller, la tournure

de ses chapeaux toujours bizarres, et sa légendaire ombrelle qu’elle

portait comme un étendard, cette ombrelle qui l’abritait même des

soleils d’hiver, prêtaient maintenant à rire; et toute cette réprobation

gouailleuse était un peu l’ouvrage d’Arnet. Arnet, grand conteur de

galégeades, ne tarissait plus sur le compte des filles dont les parents,

qui n’ont pas le sou, trouvent pourtant moyen, disait-il, de se ruiner

pour acheter des pompons ridicules à leurs filles. Et pourquoi? Parce

que, paraît-il, certaines de ces demoiselles, qui ont appris à lire,

tirent d’A et B une vanité hors de bon sens.

Une fois bien établie dans le public, cette juste appréciation des

choses avait fini par remettre Arlette à sa place; et la petite dévoyée

n’avait pas pu supporter le jugement de l’opinion.

Elle avait quitté les Mayons un beau matin, après avoir eu, la veille,

un dernier entretien avec Victorin.

Elle lui avait dit pompeusement:

--Vois-tu, Victorin, je fuis la persécution sévère de ta famille

injustement irritée.

Elle s’était servie de ces expressions. Il ne lui déplaisait pas d’être

une héroïne persécutée. Elle se comparait à quelqu’une de ces jeunes

créatures dont les romans l’entretenaient, et qui, douées de toutes les

vertus, sont méconnues et même maltraitées par des parents barbares.

Elle était destinée à souffrir à cause de sa supériorité sur le commun

des hommes. Si on avait l’air de se moquer, c’était par jalousie. Et

elle, qui n’avait plus aucun sentiment religieux, se rappelait que

Jésus-Christ fut calomnié par des méchants qui finirent par le mettre à

mort.

Une vague mégalomanie la poussait à rechercher dans les quelques

souvenirs d’école qui étaient les siens, les gens illustres à qui se

comparer. Et, si invraisemblable que cela paraisse, elle songeait

souvent à une nommée Jeanne d’Arc, une pastresse qui était devenue

général et fréquentait le roi de France. Elle y songeait comme à une

fille qui fut martyrisée par des envieux, jaloux de la façon dont elle

portait la cuirasse et le drapeau.

Arlette avait lu dans les journaux d’éloquents articles sur le

féminisme. Les féministes étaient, à ses yeux, des gens qui

reconnaissaient la supériorité, d’ailleurs évidente, des femmes. Et

Jeanne d’Arc était une sorte de précurseur des féministes.

--Vois-tu, Victorin, je fuis la persécution de ton père. Le monde m’en

veut. C’est tout des gens, ajouta-t-elle, c’est tout des gens qui

auraient fait brûler Jeanne d’Arc.

Victorin n’attacha aucune attention à cette réminiscence historique. Il

ne vit qu’une chose: Arlette était décidée à partir; ses parents à lui,

en étaient cause. Il eut un grand mouvement de colère contre eux:

--Je ne tarderai pas à te rejoindre, dit-il.

A l’ardeur de cette réplique, Arlette comprit que son départ était

peut-être le meilleur moyen d’exciter Victorin, de le faire rompre,

momentanément du moins, avec sa famille et de l’amener enfin au mariage.

Elle comptait bien, plus tard, à force de bonne grâce irrésistible,

reconquérir les Bouziane et leur héritage.

--Alors, comme ça, tu es bien décidée à nous quitter, Arlette!

Si elle était décidée!... Il devrait être le premier à lui conseiller ce

départ. Elle souffrait trop des injustices du monde. Et pourquoi

souffrait-elle? Parce qu’elle aimait! Et qui? Victorin! Elle souffrait

pour lui!

--C’est pour mon amour! C’est pour toi que je souffre, ô mon amour!

--C’est vrai, pourtant! se disait Victorin.

Et il se sentait à la fois tout contrit et tout fier.

--Va, lui dit-il, je ne serai pas longtemps à te rejoindre pour

toujours, si la place de gardiens qu’on t’a promise, pour toi et moi,

est bonne comme il semble. Écris-moi bien ton adresse, et j’irai te voir

et prendre, sur cette place, des renseignements.

Ainsi parlait-il, et cependant, quoiqu’il fût aveuglé, et rendu sourd

aux bons conseils, par l’amour, qui est un méchant mal, son cœur, en

même temps, se serrait à l’idée d’avoir à quitter bientôt la terre

paternelle. Tant que la réalisation de ce projet était demeurée

lointaine, il l’avait acceptée en lui-même; mais à la voir toute proche,

il éprouvait déjà comme une manière de regret, sans pouvoir se dire s’il

regrettait tout de bon d’avoir à partir.

Après tout, il aimait la mère et le père, encore qu’il ne le leur fît

pas voir, l’usage des travailleurs de la terre n’étant pas de se faire

des «mounineries», ce qui revient à dire des amabilités en grimaces de

singe.

Lorsque les quasi-fiancés se dirent adieu, Victorin se sentit le cœur

triste, mais il ne s’expliquait pas si c’était parce qu’il fallait se

séparer d’Arlette, ou bien parce que cette séparation allait bientôt

nécessiter son départ à lui.

Et Arlette s’en était allée, un peu pour partir, chercher aventure, un

peu par orgueil, parce qu’elle allait être une demoiselle dans

l’arrière-boutique d’un magasin de la rue Saint-Ferréol. Là, elle aurait

parfois à recevoir les pratiques, de belles madames «comme il faut» dont

elle copierait de son mieux les manières élégantes.

--Si Madame le désire, on me permettra certainement de porter ce petit

paquet chez Madame.

Et alors, qui sait, elle rencontrerait, dans la maison riche, le marquis

de Carabas ou le prince des contes de fées, celui qui épouse des

bergères.

En attendant, elle aurait pour camarade et protecteur Augustin Augias,

qui lui avait arrêté une belle chambre dans le vieux quartier de

Marseille, mais à deux pas de la Canebière.

De Marseille, elle écrivait:

A Monsieur Victorin Bouziane,

Propriétaire-agriculteur,

Aux Mayons (Var).

«Marseille, rue Vieille, nº 10ter, près la Bourse.

«Mon beau Victorin,

«Je t’écris pour te faire savoir de mes nouvelles, que j’en espère des

tiennes, qu’elles soient pareillement bonnes pour ce qui est de la

santé. Pour quant au reste, qui est le contentement d’esprit, les plus

grands auteurs qu’on peut lire, même sur les journaux, disent que la

vie est une perturbation continuelle qui n’est pas près de finir.

Comme nos aïeux ils l’ont connue, la vie, nous l’avons trouvée, et nos

enfants la retrouveront de même, par malheur. Et que, s’il n’y en a

pas une autre, de vie, après notre mort, et point de bon Dieu comme se

le croyaient les gens d’autrefois, alors il faut en prendre son parti,

et chercher un peu de plaisir par soi-même, sur cette terre de pas

grand’chose, puisque tu as vu par toi-même ce qu’un monsieur peintre,

qu’on ne connaît pas, a pu me faire d’ennui dans un seul et même jour,

sans que je me le sois _reserché_ en rien, vu que je ne savais pas

même son existence cinq minutes avant. Mais j’avais eu tant d’autres

ennuis avec les _huns_ et les autres qui finissaient par m’appeler

tous la Gavotte, moi qui ne serche qu’à être simplement comme il faut,

que je ne pouvais plus y tenir, notablement par rapport à ton père qui

m’a été le plus dur. Mais je ne lui en veux pas quand même, après

tout, à ton père, qu’il ne m’a jamais pour ainsi dire parlé--que

bonjour, bonsoir--avant que tu te sois déclaré comme pour devenir mon

Victorin, rien qu’à moi. Enfin, je leur pardonnerai tout, à tes

parents, quand je serai ta femme, et que, sans doute, ils cesseront

alors de me faire contre, quand ils verront notre union bénie même par

Dieu s’il en existe un et par nos enfants à venir.

«Écris-moi vite ici, que, sans consolation de tout ça, je me languis

de toi, de toi seulement, vu que tout le reste des gens des Mayons, il

ne m’importe guère. Ils sont trop méchants pour un cœur sensible comme

tu sais. Tu l’as bien dû comprendre le jour du peintre, mon cœur

sensible, que je me le reproche des fois comme étant cause de t’avoir,

ce jour-là, _crié à l’après_, mais j’étais nerveuse. Les femmes, tu

sais, elles sont sujettes aux nerfs par leur trop grande délicatesse.

Et j’étais comme une fleur tremblante sur sa tige, le jour des

châtaignes. Ici, une fois, au magasin, où je travaille aux modes de

Paris pour tout Marseille, j’ai vu une de nos plus belles madames,

qu’elle s’essayait un chapeau et qui s’est trouvée mal. Elle est

connue pour être une dame marquise, que tout le monde sait de ses

histoires. Et on m’a dit qu’elle s’est trouvée si mal, parce qu’elle

venait de voir, à travers nos vitres du magasin, passer un monsieur

avec une autre dame, dans une voiture qui est, d’après l’on dit, sa

rivale. Tu vois que les personnes du bon ton perdent aussi la tête; et

pourquoi que nous, nous n’aurions pas nos nerfs comme elles? Un jour,

Arnet, aux Mayons, s’est moqué (de quoi je me mêle!) de mes bas à

jours. Je lui ai répondu hardiment que les filles pauvres ont des

jambes tout comme les duchesses. Et tu as trouvé que j’avais eu la

réponse bien prête et bien envoyée, comme c’est vrai; je sais bien que

j’ai de l’esprit naturel. Ne m’oublie pas. Je ne pense qu’à toi, dans

ma chambrette, qu’elle a un pot de fleurs sur sa fenêtre, d’une plante

que j’ai cueillie sur ta terre que tu as cultivée de ton bras puissant

et sans repos. Tu verras comme c’est beau, Marseille; je suis tout à

côté des quartiers neufs, mais dans le vieux quartier, mais à deux pas

de la Canebière et de la Bourse, que la mairie y est bien, elle aussi,

dans le vieux quartier, dont les ancêtres ne rougissaient pas. Et

puis, tu sais, il n’y a que de sottes gens. Je n’en rougis donc pas

non plus d’être pauvre et de travailler dans la vertu, et je reconnais

que la noblesse des sentiments vaut mieux qu’une ceinture tout en or

fin. Je sais ce que je vaux; et je me dis ton Arlette digne de son

Victorin qui t’attend et qui t’aime par-dessus tout même les étoiles

du ciel.

«ARLETTE».

«_Postcriton._--J’allais oublier le plus principal, qu’il y a, au

Prado, cette villa que j’ai vue où que l’on demande des gardiens. Rien

à faire qu’à vivre, comme je t’avais fait espérer, dans une

maisonnette blanche et rouge avec des abat-jour bleus, près d’une

grille dorée, avec un _télaifone_ qui communique avec le château ou

villa, pour dire aux patrons quelle personne que ce soit qui se

présente comme visite ou autre. Cent vingt francs et rien à faire! que

d’être dans un jardin tout en _manificence_ avec des plantes des

colonies étrangères. Ce serait ta part. Je pourrais même garder ma

place que j’ai maintenant ou rester avec toi, ou bien te revenir le

soir, et rien à faire alors, le soir, que de t’aimer--pour quatorze

cent quarante francs par an.

«Ta petite pour toujours si tu le veux encore.

«ARLETTE.»

Arlette des Mayons: Roman de la terre et de l'école · 第 57 / 79 题