La forêt de châtaigniers, au-dessus des Mayons, s’étend sur des pentes
douces. Ces beaux arbres, si différents des pins et des chênes-lièges,
ouvrent leurs innombrables feuilles fraîches, dentelées, transparentes
et frémissantes, comme des mains tendues vers la lumière dont elles sont
avides. Parmi les feuilles, les châtaignes mûrissent, entr’ouvrant déjà,
çà et là, leurs coques vertes, hérissées de dards comme des oursins
végétaux. Les vieux troncs sont vénérables; beaucoup, creusés, évidés,
montrent un intérieur noirci comme par le feu, en contraste avec
l’extérieur pâle, jaspé de taches de soleil; et leurs branches jeunes
démentent partout la vétusté du tronc, affirment l’immortalité de la
sève sans cesse renouvelée. Ils abritent des violettes sauvages, grêles
et délicieusement parfumées. Sous leurs frondaisons, qui semblent d’un
autre climat, la terre a des humidités septentrionales, des fraîcheurs,
des bruits de sources. Les sous-bois ne sont plus, comme ceux des
pinèdes, emplis d’une ombre chaude et lumineuse, d’un jour à peine
adouci, teinté d’un léger voile mauve. Ici, c’est le règne de l’ombre
réelle, déjà mystérieuse et reposante, tandis que celle des pins ne
parvient pas à s’affranchir de la clarté.
Le sous-bois des pinèdes trahit tout ce qui vit chez lui, bêtes,
fougères, lichens, et l’oiseau et l’insecte. Il révèle tout ce qui est
de la terre. S’il a un mystère, c’est celui de l’ardeur, des rayons, des
feux. Ici le mystère est tout autre, il garde même les secrets du sol.
En ce jour, qui a vu les premières bécasses, ce matin, avant l’aube,
avant l’arrivée des travailleurs, la forêt de châtaigniers se recueille
dans son habituelle solitude. Si un être humain pouvait, par une magie,
la voir sans y pénétrer, il jouirait d’une émotion singulière, car
l’attitude des forêts qu’on visite n’est pas celle qu’elles ont lorsque
nul visiteur ne les trouble, et qu’elles sont hantées seulement par les
bêtes, leurs familières, qui ont, chez elles, tous les droits. La forêt
est seule, recueillie. Fraîcheurs, bruits de sources... Aucun pas humain
ne s’entend. Un souffle remue à terre les feuilles dorées par l’automne.
De loin en loin, une nouvelle feuille se détache des hautes branches,
tombe, descend, balancée, lente, s’accroche à quelque rameau, s’y pose;
puis glisse, et, reprise par un souffle errant, achève sa chute jusqu’à
celles qui l’attendent sur la terre... Silence; puis un petit bruit que
le lit des feuilles remuées enveloppe d’un bruissement; c’est la chute
d’une châtaigne. Un craquement léger; c’est une branche vétuste qui
faiblit sous le poids des ans. Une brindille se casse et crenille sous
le fardeau d’un écureuil. Toc, toc, toc! Le pic travaille du bec. Il
frappe un vieux tronc. Son marteau pointu fait un bruit de bois sur le
bois creux. En sortiront-ils, les insectes qu’il veut épouvanter? Toc,
toc, toc. Une agasse et un geai échangent une injure criarde. Tout à
coup, le pivert traverse la forêt en jetant son appel saccadé. Il a eu
peur. Il a entendu un remuement de pieds nombreux qui pataugent dans
l’amas des feuilles. Est-ce l’homme déjà qui arrive? Non; des masses
noires, en petit troupeau... les sangliers, cinq, six, sept marcassins
guidés par la mère. Ils fouillent du groin les feuilles soulevées,
écartées, y cherchent la bonne aubaine de la saison, la châtaigne
exquise. Elle est à eux d’abord, aux hommes ensuite... Les hommes, les
voici!... «Fuyons!»... et la bande heureuse s’enfuit vers les fourrés,
vers le «gros bois», vers les «forts» gardés par les genêts épineux...
L’ombre, sous la forêt, n’est plus une nuit d’aube première, c’est déjà
l’ombre moins franche des journées. Le soleil dore les cimes. La forêt
n’est plus seule. Les travailleurs l’envahissent. Voici les ramasseurs
de châtaignes.
Ils arrivent, dans la fraîcheur matinale, dans le froid vif d’automne,
ils arrivent, par petits groupes de quatre ou cinq personnes, en causant
de récolte et de chasse, de châtaignes et de bécasses; car, même ceux
qui ne sont point chasseurs s’intéressent à l’arrivée de la dame au long
bec.
--Moi, dit Arlette, il m’en est parti une des pieds, hier, comme je
passais au bois des Darbousses.
--Ah! çà vaï, tu as pris pour une bécasse une machote ou un engoulevent.
--Je ne suis pas si bête, peut-être! riposte avec aigreur la belle
fille.
Elle n’est pas de bonne humeur Arlette, oh! mais, pas du tout. Comme
elle compte voir Victorin, elle voulait venir, ce matin, aux châtaignes,
avec une robe un peu plus propre et des bottines un peu plus
reluisantes. Mais un éclair de bon sens a traversé sa mère. Il a fallu
«se mettre en paysanne»--quelle horreur!--et n’avoir plus rien dans
l’allure qui rappelle les demoiselles de la ville. Arlette est en jupons
courts, à raies. Elle a des souliers forts, à talons bas, et un casaquin
de sa mère. En sorte qu’elle ressemble à un portrait qu’une mère-grand
d’aujourd’hui se serait fait faire quand elle avait quinze ans. Et, il
faut en convenir, Arlette est charmante ainsi... Seulement, voilà!...
elle ne s’en doute pas. Et sa mère, restée à la maison, ne s’en doute
pas non plus. Sa mère pense seulement qu’il est bon d’économiser ses
beaux habits, et que, vraiment, quand on a besoin de manger, il est
ridicule de se priver de «fricot», pour se mettre des rubans sur la
croupe et des fagots de plumes sur la tête.
Les ramasseurs de châtaignes sont dispersés sous bois. Ils ont en main
une baguette qui se termine en fourche et qui leur sert à «farfouiller»
dans le lit de feuilles tombées, pour découvrir la châtaigne. Ils
cherchent. Un bruit de feuilles remuées les accompagne. Les sacs
s’emplissent. Plus tard, à la maison, on fera le triage; on mettra les
plus belles avec les plus belles, les moyennes avec les moyennes, les
petites avec les petites. Pour l’instant, on les empile toutes pêle-mêle
dans «la sacque».
--Et alors, Arlette? lui crie un des chercheurs, c’est vrai que tu nous
dois quitter pour t’établir à Marseille?
--Ça vous aregarde, vous? réplique Arlette, de mauvaise humeur.
--Voyez-vous, la fiérotte! Et de quoi es-tu si fière? Tu n’es qu’une
gavotte comme moi, hé?
Arlette est furieuse, car elle renie toujours ses origines qui, du
reste, n’ont rien que d’honorable; mais les gens de la plaine dédaignent
ceux de la montagne--comme moins civilisés. Et ainsi, ils leur font un
reproche de ce qui est un mérite, si, par civilisés, on entend
corrompus, vaniteux, préoccupés de colifichets, d’inutiles parures.
--Gavotte! gavotte! ronchonnait Arlette, il y a du temps que j’ai oublié
la montagne, vu que mes parents m’ont amenée ici quand je marchais à
peine, tandis que toi, tu y étais hier encore! Tu viens te louer ici
pour le temps des châtaignes, mais demain, tu y retourneras, chez tes
sauvages; gavot tu es et gavot tu resteras.
Et patin! et couffin! on jargonnait ainsi, on se disait «des choses», on
patufélégeait, tout en jetant au sac la belle récolte brune tirée des
gaines épineuses, qui crèvent par la force du fruit.
Er’ ôou temps deis castagnos,
M’en souven,
Rescountrer’ en Aubagno
Un jouven,
Tant gracious et tant risen,
Que digué: «Ti vouari ben,
Et, se vouas, hurous ensen
Naôutré dous séren»[1].
[1] C’était au temps des châtaignes,--je m’en souviens,--je rencontrai
en Aubagne--un jouvenceau--si gracieux et souriant--et qui me dit:
«Je te veux du bien--et, si tu veux, heureux ensemble--nous deux
serons».
--Une châtaigne, c’est toi, Arlette. Tu n’es pas aussi rebondie--mais
aussi brune et jolie; et, ma foi, ce matin, tu t’es mal réveillée: tu
n’as pas quitté ta coque et tu as beaucoup de piquants. On ne sait pas
où te prendre.
--Ne me prends donc pas, fada. Une Arlette ne fait pas pour toi, que tu
es trop lourdaud. J’ai un fiancé, d’abord.
--Et même deux, à ma connaissance, et peut-être trois. Mais toute
l’affaire est d’en avoir un bon.
--Sois tranquille, j’aurai le choix, mon beau! Et ce n’est pas toi qui
plumeras la poulette.
--Tu pourrais dire la bécasse...
--Allons, allons, fit une vieille. De parole en parole, de galégeade en
galégeade, vous allez en venir à vous faire peine...
Et, pour mettre en fuite les taquineries:
--On dit, poursuivit la vieille, que M. Jean d’Auriol est arrivé hier
aux Mayons avec un Parisien, un jeune, qui fait des tableaux, des arbres
en peinture, et aussi des portraits.
--Je les ai vus passer, dit Arlette,--qui se piquait de toujours savoir
les nouvelles,--ils allaient chez M. Muraire.
--Chez le maire?
--Eh oui! M. Jean d’Auriol le vient remercier de tant de bonnes manières
qu’on lui a faites le jour du beau banquet, quand on a reçu les _Amis de
Maurin des Maures_.
--Et, dit Arlette, il n’y eut pas que le banquet qui fut chose amusante
et belle, ce jour-là. Le bal d’après-midi fut réussi plus qu’aux plus
grandes fêtes. Je m’en souviens, tant j’ai dansé de bon cœur avec
Victorin Bouziane.
Ainsi roulaient les paroles, ce qui n’empêchait point les châtaignes de
pleuvoir dans les «sacques» qu’elles gonflaient à les crever.
Il se faisait presque midi quand parurent trois hommes.
Le jeune peintre, ami de Jean d’Auriol, avait exprimé au maire des
Mayons (doyen des maires de France) le désir de visiter une
châtaigneraie. Le maire avait répondu:
--Venez; c’est à deux pas. On entre dans la forêt par l’avenue que nous
avons baptisée du nom de M. Jean d’Auriol. Allons, je vous accompagne.
A l’arrivée des trois visiteurs, les travailleurs courbés se
redressèrent joyeusement.
--Bonjour, bonjour, monsieur le Maire, salut!
Le peintre s’émerveillait:
--Il y a ici un beau sujet de tableau.
--Je vous l’avais bien dit, insista Jean d’Auriol.
M. le maire, qui aime son pays, souriait de satisfaction. Et le peintre,
tout à coup, remarquant Arlette:
--La jolie fille! Est-ce que c’est là le costume d’ici?
--Celui d’autrefois, dit Jean d’Auriol.
--Je croyais que le costume ancien des Provençales était celui-là même
que portent encore les filles d’Arles?
--Les filles d’Arles ont un costume ravissant, dit Jean d’Auriol, mais
qui ne fut jamais celui de nos femmes. Chez les Parisiens, qui dit
Provençale voit une Arlésienne. Vous devriez, Monsieur, avant qu’il se
perde tout à fait, consacrer le costume simple de nos filles d’ici.
--Volontiers, dit le jeune homme.
Et, s’adressant à Arlette, qui, depuis un moment, comprenant qu’on
parlait d’elle, la fine mouche, tendait l’oreille sans parvenir à saisir
un mot de la conversation:
--Mademoiselle, dit le peintre en allant vers elle, je fais des paysages
et des portraits--c’est mon métier.
--Des portraits... à l’huile? dit Arlette, pour montrer au peintre
qu’elle se connaissait en peinture.
--A l’huile d’olive fraîche, dit Jean d’Auriol en riant.
--C’est ce qu’il y a de plus beau, insista Arlette. Vous pouvez rire,
vous autres. Demandez à ce monsieur peintre si je ne sais pas ce que je
dis. C’est l’huile qui fait luire les beaux tableaux où on veut montrer
qu’il y a du soleil.
--Justement, dit le peintre. Eh bien, si vous vouliez je ferais votre
portrait à l’huile, Mademoiselle. J’en ferais même deux, et il y en
aurait un pour vous.
Arlette resplendissait d’orgueil.
--Je crois bien! s’écria-t-elle... mais ce sera...
Et elle prit un air de modestie jouée:
--Ce sera si ma mère le permet.
--Si vous voulez vous installer à la mairie, dit M. Muraire, on vous
ouvrira une salle où vous aurez, je crois, toute la lumière qu’il vous
faut.
--Merci, Monsieur le Maire. Et quand pourriez-vous venir à la mairie,
Mademoiselle?
--Oh! Monsieur, tout de suite après le dîner de midi.
Elle rougissait de plaisir.
--C’est cela, vers une heure, à la mairie...
--Ne manque pas, Arlette. Tu seras fière, hein, d’avoir un beau
portrait?
Et, en retournant aux Mayons, où ils allaient déjeuner chez M. Muraire,
le peintre, enchanté, disait à ses deux compagnons:
--Elle est vraiment gentille, cette Provençale en robe d’aïeule. Quand
j’aurai fait son portrait, je reprendrai cette figure dans un tableau
qui s’appellera _Une châtaigneraie aux Mayons_ et vous me permettrez,
Monsieur le maire, de vous l’offrir pour décorer la salle de vos
délibérations.
--J’aimerais bien, Monsieur, dit le Maire en baissant la voix, que, dans
ce tableau, que j’accepte avec reconnaissance, la figure d’Arlette ne
fût pas trop reconnaissable. Cette fille n’est pas _d’ici_ et elle n’est
pas très bien vue dans le pays...
--Qu’à cela ne tienne, Monsieur le Maire; ce sera, dans le tableau, le
portrait de son costume seulement. Quant à son portrait à elle, j’en
ferai une étude à part... Elle est vraiment très jolie fille.
--Cela, dit le maire, on ne peut pas le lui ôter.
--Tu vois, disait Arlette à son interlocuteur malin de tout à l’heure,
tu vois que je ne suis pas fille à manquer de galants, gros fada! Tous
les peintres de Paris voudraient me faire mon portrait--et, tu sais, un
portrait à l’huile, ça vaut des cent et des mille... Alors, les amis,
cette après-midi vous ne me reverrez pas ici, qu’il faudra que je pose,
bien habillée.
* * * * *
Les ramasseurs de châtaignes sont allés déjeuner chez eux; le village
est si proche! Le picatéou, pour revenir à son travail abandonné,
retraverse le bois, en criant de satisfaction. Le voilà sur son vieil
arbre, accroché des pattes au faîte du tronc vertical; il le frappe
activement du bec à coups réguliers, toc, toc; il se hâte. Deux
écureuils rongent deux châtaignes mûres, et leur queue se déploie en
parasol sur leur petite tête affairée, grignotante... Les sangliers,
eux, ne reviendront pas de sitôt. Les agasses bavardent à qui mieux
mieux, comme des Arlette, mais la forêt préfère leur bavardage au
caquetage des femmes.
Restée seule avec ses sylvains, la forêt est heureuse.