--Avoir honte de ses origines, répétait souvent M. Augias, rien n’est
plus méprisable. C’est un mauvais et absurde sentiment, qui gagne le
peuple, bien qu’il soit en contradiction complète avec l’idée
démocratique. Toute société s’établit sur la réciprocité des services.
Chaque métier travaille pour tous. Le mépris pour un quelconque de ces
métiers utiles à tous est un sentiment de riche sans réflexion. Il ne
faut pas attendre de voir en quoi les hommes nous sont utiles pour les
aimer, mais si on ne les aime pas par charité, ou instinctive ou
religieuse, il faut apprendre à les aimer parce que tous nous aident à
vivre. Ce qui m’abasourdit, disait M. Augias à M. le curé, c’est qu’un
homme, qui travaille de ses mains et qui se prétend républicain, puisse
mépriser son propre métier, alors qu’il reproche à l’aristocrate
orgueilleux de montrer le même dédain. Il est tout à fait singulier,
lorsqu’il n’y a plus d’aristocratie pour mépriser les humbles, que des
humbles se mettent à rougir de l’humilité de leur condition.
Le curé, souriant, approuvait, disant:
--Vous prêchez bien, Monsieur Augias.
--Voyez mon fils, reprenait Augias. Quel est son mal, à ce pauvre
garçon? L’orgueil. On peut être justement fier de soi quand on vaut
quelque chose, mais lui, par quoi vaut-il? Il est orgueilleux bêtement;
il souffre d’un orgueil criminel qui le pousse à dédaigner pêle-mêle,
sans profit pour lui, tous les talents et mérites qu’il voudrait avoir
tous, parce qu’il envie les profits qu’obtiennent le mérite et le
talent. Pour moi, je pense que c’est le caractère qui fait la vraie
valeur des gens. Oui, la valeur morale, c’est ce qui fait l’homme; c’est
sur cela qu’il faut prendre sa mesure. Lorsque l’homme vaut moralement,
il n’y a plus pour lui de situation amoindrissante.
--Où voulez-vous en venir? dit le curé.
--A ceci, concluait M. Augias, que, si ce que je viens de dire est vrai,
l’enseignement des vérités morales est, de beaucoup, le plus important;
c’est le premier; et c’est justement celui qui fait défaut dans nos
écoles; soit que l’instituteur se dispense de la leçon de morale, ce qui
arrive trop souvent; soit qu’on n’ait pas unifié les formules de morale
destinées aux enfants, et c’est là un fait constaté.
Et le curé:
--Je passerais peut-être pour un affreux libéral aux yeux de beaucoup
d’autres prêtres, s’ils m’entendaient vous dire que la cause de l’école
laïque sera gagnée à nos yeux le jour où les instituteurs penseront
comme vous, feront de l’éducation morale leur principale préoccupation,
et enseigneront une morale précise, qui s’accorde avec la nôtre;
lorsqu’enfin, ils ne nous traiteront plus en ennemis, n’ayant, pour
cela, qu’à respecter la neutralité inscrite dans la loi de la
République. Ne vous attendez pas à faire des saints laïques; mais
l’Église ne fait pas quantité de saints religieux. Faites-nous seulement
une France de braves gens. Et puis, rien ne saurait empêcher les
familles demeurées pieuses de nous envoyer leurs enfants au sortir de
l’école.
--Le malheur, dit M. Augias, est que, trop souvent, les familles
contrarient notre effort, précisément sur le terrain de la morale.
Lorsqu’un enfant s’est mal conduit, si nous usons de l’une des
punitions, d’ailleurs peu sévères, dont nous pouvons disposer, il est
fréquent qu’une mère ou père jaloux nous reprochent d’empiéter sur leur
rôle. L’un d’eux nous arrive parfois en pleine classe, élevant la voix,
se répandant en paroles impertinentes; si bien que le pauvre maître
perd, du coup, toute autorité aux yeux de ses écoliers. Il y a là un
grand mal, contre lequel il n’a aucun moyen de lutter. Pourquoi de
telles interventions sont-elles possibles à l’école primaire,
lorsqu’elles sont impossibles dans les écoles d’ordre supérieur? Tenez,
monsieur le curé, je conviens qu’aux Mayons, où l’esprit est excellent,
et où j’avais l’affection de tout le monde, la chose ne m’est arrivée
qu’une fois. L’institutrice de mon temps fut moins bien partagée. La
première fois qu’elle infligea une punition à la jeune Arlette, la mère
fit irruption dans sa classe, en mégère, au milieu des éclats de rire du
petit monde, injuria si bien l’institutrice et si bien la menaça que
celle-ci, pauvre orpheline et timide, renonça définitivement à faire
intervenir, pour assurer l’ordre dans sa classe, les sanctions scolaires
de la morale laïque.
--Il est certain, dit le curé avec tristesse, que si le professeur de
morale est désarmé par les familles, tout est perdu. La morale théorique
n’est déjà pas amusante par elle-même; si celle qui n’a plus les
sanctions surnaturelles perd encore les terrestres, elle perd, en même
temps, toute vigueur. Mais, à vous-même, qu’arriva-t-il, monsieur
Augias?
--Ceci: le petit Victorin Bouziane m’avait fait une niche
irrévérencieuse; je lui donnai comme punition à conjuguer le verbe «être
poli», avec obligation de l’écrire chez lui et de le rapporter le
lendemain. Eh bien, Monsieur le curé, le père Bouziane, qui a du bon
sens pourtant, mais qui a l’orgueil un peu sauvage de ses ancêtres
sarrazins, prit à son compte le reproche d’être impoli que j’avais fait
à son fils. Il me l’amena lui-même en classe, le lendemain, pour me
dire, sans violence d’ailleurs, mais en présence de mes élèves: «Je
n’entends pas, Monsieur Augias, qu’on puisse prétendre que mon fils est
mal élevé; je ne veux pas, non plus, qu’on lui donne un travail
supplémentaire à faire chez moi, où il m’est quelquefois utile de me
faire aider par lui aux travaux de la campagne.» Du coup, poursuivit M.
Augias, je me sentis dépossédé de mon autorité; mais un mouvement
révolté du maître eût amoindri celle du père. Je me tus. L’inspecteur
d’académie avait de l’estime pour moi, je lui demandai mon changement,
que, par un heureux hasard, il put m’accorder sur-le-champ. Je possédais
un peu de bien dans cette commune des Mayons que je n’ai jamais cessé
d’aimer. Je m’exilai pourtant; je n’y suis revenu que le jour où je pris
ma retraite. On y a toujours ignoré que j’avais jadis demandé mon
changement; j’y ai retrouvé l’estime et l’affection de la population, et
en voici la preuve. Le père Bouziane, dès le premier jour de mon retour,
me rencontra et me fit très bon visage, ne s’étant jamais douté une
minute qu’il avait pu me manquer d’égards. Or, hier, avec une parfaite
inconscience, il est revenu me prier de rappeler son fils à l’obéissance
envers son père. «Vous m’avez déjà, il y a quelque temps, lui ai-je
répondu, demandé le même service; et j’ai donné à Victorin l’avis de
respecter vos désirs; mais, voyez-vous, maître Bouziane, vous m’avez, un
jour, quand il était petit, reproché, en sa présence, de l’avoir puni
parce qu’il s’était montré sans respect pour son maître. Depuis ce
temps-là, en lui-même, il a certainement pour moi moins de respect
encore que pour vous; et, s’il n’a pas suivi vos conseils, encore moins
suivra-t-il les miens. Et, sans vous offenser, c’est un peu votre
faute.» Il a compris, le père Bouziane; et, la situation étant grave
pour sa maison, je crois bien avoir vu dans ses yeux quelque chose comme
une larme. Et, me tendant la main: «Je vois bien que j’ai eu tort, dans
les temps, maître Augias; je ne m’étais pas rendu compte que le maître,
à l’école, remplace le père. Et qui, alors, aujourd’hui, pourrait parler
à mon fils de manière à être entendu?»--«Écoutez, Bouziane, Arnet m’a
dit que le grand-père s’éveille de temps en temps de sa somnolence avec
toute sa raison. Expliquez-lui toute l’affaire en présence de Victorin,
et demandez-lui conseil. Est-ce qu’il parle, le grand-père?»--«Oh oui,
qu’il parle quand ça lui prend, et il a l’oreille fine des fois. Et
quand les mots ne lui viennent pas, il a une manière à lui qui vous
impressionne de se faire comprendre, avec des signes qu’il vous fait de
la main.»
--Et qu’est-il arrivé, dit le curé, de cette entrevue, qui, en effet,
peut impressionner le jeune homme?
--Elle n’a pas eu lieu encore, dit Augias, et j’en espère quelque chose.