Arnet, aux premières bécasses, autant dire à la Toussaint, en revenant
de la chasse, passa par la ferme des Bouziane. C’était aux approches de
midi. Le père Bouziane arrivait chez lui pour dîner.
--Salut, dit Arnet. Tout va bien ici?
--Bonjour, Arnet. Tout va bien; sauf le grand-père qui ne nous veut plus
connaître. Il rêve et rumine, les yeux ouverts. Et ne s’éveille de ses
songeries que pour manger sans rien dire.
--C’est l’âge qui veut ça. Il approche des cent ans, hé?
--Il en approche, pour sûr.
--Et Victorin, qu’en faisons-nous?
--Victorin?... Mais, d’abord, Arnet, avez-vous soif ou faim? La femme
prépare la table... A votre service, Arnet, si vous voulez faire comme
moi? Et même, vous m’obligerez, parce que Victorin ne rentrera que ce
soir (il travaille chez les Revertégat) et j’ai à vous parler.
--En ce cas, maître Bouziane, si c’est pour vous obliger, volontiers je
m’assieds à votre table.--Et, tenez, je vous apportais deux bécasses.
Les voici. C’est les premières. A vous l’étrenne. Ce n’est pas pour me
flatter, mais c’est un cadeau de roi; et c’est même mieux, vu que la
bécasse est un gibier libre. Les rois n’en peuvent pas mettre dans leurs
forêts entourées de murailles. Ils peuvent y mettre des faisans, des
perdigaux, des cerfs et des veaux, s’ils veulent,--mais des bécasses,
nanni, moussu! Elles savent dire non, ces dames! Je n’ai jamais compris
pourquoi on appelle bécasses les personnes un peu bêtes; ce gibier-là
est des plus intelligents, puisqu’il se maintient libre! Et toutes les
ruses compliquées que ça vous a! On n’en finirait point de raconter des
histoires de bécasses intelligentes! Il est bien vrai que leur nez un
peu long leur donne figure de bêtes, mais, au-dedans d’elles, si on peut
dire qu’elles ont du nez, c’est dans le sens de malice. Voilà.
--Merci du cadeau, Arnet; mais la table est prête, dit misé Bouziane.
Les deux hommes se mirent en devoir de faire honneur au bœuf en daube.
Quand leur appétit fut calmé:
--Et alors? questionna Arnet.
--Et alors, ami Arnet, vous avez su, je pense, comment, pour venger
Arlette d’une plaisanterie pas méchante et méritée, notre Victorin, le
dernier jour des vendanges chez les Revertégat, s’est battu avec Toinet?
Autant dire que, en se comportant de la manière, il a fait savoir à tout
le monde qu’il prenait Arlette sous sa protection comme un fiancé.
--Un fiancé, c’est trop dire, fit Arnet. On peut défendre une fille, et
ne pas être décidé à l’épouser. C’est ce que je répète à tout le monde.
--Et je vous en remercie, Arnet. Vous êtes homme de bon sens. Mais,
depuis ce temps-là, Victorin se montre souvent avec cette Arlette. A la
maison, il parlait peu autrefois, n’étant pas plus bavard que moi, mais
enfin il disait quelque chose. Maintenant il ne prononce plus une seule
parole en quinze jours. Il boude. Il désole sa mère par son air
d’entêtement. Son parti est pris, c’est clair. Une lettre de cette
Arlette est arrivée ici, adressée à Bouziane. Elle avait oublié d’écrire
le prénom sur la lettre! Figurez-vous, Arnet, la rusée fille doit partir
pour Marseille, où on lui a procuré une place de modiste, à ce qu’elle
dit. Paraît qu’elle a des amis à Marseille.
--Oui, elle a Augustin! fit Arnet, qui alluma sa pipe.
--Ses amis, reprit Bouziane, lui proposent, à ce qu’elle raconte, une
place pour Victorin. Il irait comme gardien d’un château. Il pourrait
habiter avec elle la maison de garde, dans un jardin, pas loin du
château. Rien à faire, dit Arlette, comme si c’était là ce qui convient
à un homme jeune et vigoureux! habiter une niche à l’entrée d’un beau
jardin, au Prado! Rien à faire! être portier, à ne rien faire! vivre
dans une ville, quand on peut travailler en paysan sur son propre bien!
quand on pourrait se dire maître à son bord, comme un capitaine de
bateau! Abandonner une maison comme la nôtre, les bois, les champs, les
vignes! et laisser les deux vieux, qui vous ont préparé un si bel
héritage, crever tout seuls! et tout ça pour épouser une fille de rien!
ah! misère de moi!
La mère Bouziane, debout, écoutait tristement et hochait la tête.
La colère montait avec le sang au cerveau de Bouziane. Il donna sur la
table un grand coup de poing, qui fit sursauter les plats et les verres.
--Si je la tenais, cette gueuse, je crois que, de mes mains, je
l’étranglerais. Ah! l’imbécile!... Arnet, poursuivit-il, il faut lui
parler une dernière fois, à notre fils; parlez-lui, vous et maître
Augias, une fois dernière; essayez de lui montrer sa sottise et notre
peine; quoique notre peine, ça lui soit égal, mais montrez-lui sa
sottise; et qu’il va faire son malheur.
--Je lui parlerai, maître Bouziane, et je lui dirai ce que je pense; et
maître Augias aussi lui parlera une fois encore. Pour ce qui est de moi,
voyez-vous, je lui parlerai d’autant mieux que, entre nous, je n’ai pas,
pour mon compte, suivi la meilleure route. Raison de plus pour que je
sache par où le diable nous attrape, et ce qu’il en coûte de se laisser
attraper par le diable. Il y a souvent plus de sagesse utile dans la
tête d’un fou rendu sage par le temps et l’expérience, que dans celle
d’un saint qui n’a jamais vu le monde que par un trou! C’est pourquoi je
sais ce qu’il faut dire à Victorin, bonnes gens; et, vous pouvez y
compter, je le dirai.
--Merci, mon brave Arnet, dirent ensemble le père et la mère Bouziane.
Satisfaite de la promesse d’Arnet, la brave femme s’assit et se mit à
manger, sur un coin de la table où les deux hommes prenaient le café, en
fumant tous deux.
--Ne dites pas du mal de vous-même, fit Bouziane calmé. Le cœur vous
commande toujours, vous, Arnet; et quand c’est ainsi, le reste se
pardonne aisément.
--Je ne dis pas trop de mal de moi, fit Arnet, mais j’en dois dire un
peu, pour être juste. Je n’étais pas bête en mon temps, et j’avais de
bons bras. Si j’avais voulu faire le paysan, sous les ordres de mon père
qui avait un peu de bien, j’aurais pu, comme beaucoup d’autres, devenir
un peu riche, assez pour être tout à fait libre; mais non, j’aimais
faire courir les pèlerins et les sangliers... J’aimais la chasse; et la
chasse, c’est une passion qui fait tout oublier. Tous ceux qui savent ce
que c’est vous diront comme moi. J’aurais pu épouser une bonne fille,
travailleuse, qui m’aurait aidé de ses bras, dans les travaux de la
campagne. Je préférai épouser une institutrice révoquée, dont les
chapeaux et les robes de ville flattaient ma bêtise. Et pour elle, après
avoir gaspillé assez d’argent, je vendis ce qui me restait du bien de
mon père. Dieu la reçoive en son paradis, ma pauvre femme! Elle n’était
pas sotte, mais elle avait mauvais gouvernement. Elle a bien fait de
mourir. Et, maintenant, je n’arrive plus à payer le petit loyer de ma
cabane; voilà la punition de mon genre de vie. Avec le gibier, je peux
vivre encore, oui, mais c’est tout juste. Je suis trop fier pour
demander du secours à droite et à gauche: et j’ai refusé, par fierté,
des offres bien charitables. Voilà l’exemple que je peux offrir à votre
fils, maître Bouziane.
--De ce brave Arnet! fit misé Bouziane.
--Et puis, voyez-vous, je sais bien, et ça m’est pénible, que je ne suis
pas dans la règle des règlements! Tenez, poursuivit-il ingénûment; cet
homme connu, dont nous avons eu la fête aux Mayons, M. Jean d’Auriol, en
ces dernières années, m’a su faire beaucoup de bien, et, pour me forcer
à accepter ses bonnes manières, il m’a dit des choses telles que je ne
pouvais pas lui refuser: il m’a annoncé qu’il mettrait mes histoires
dans des livres, et que mes histoires, donc, avaient une valeur, et
qu’il voulait que j’en touche le prix pour ma part. Et c’est vrai que je
lui en ai conté quelques-unes qui avaient de la valeur. Eh bien, c’était
un crève-cœur pour moi de ne pas pouvoir récompenser, à mon tour, un
homme comme ça! Je ne pouvais pas lui envoyer mon gibier, vu que c’est
la vente du gibier qui me fait vivre. Alors, un jour, j’ai pensé à lui
faire un cadeau de belles châtaignes...
Ici Arnet soupira profondément.
--Mais je n’en avais pas, poursuivit-il, d’un ton d’extraordinaire
ingénuité. J’ai donc été forcé d’en ramasser un panier dans la forêt,
pas loin de ma cabane. Mais elle n’est pas à moi, cette forêt, maître
Bouziane. J’ai choisi, une par une, les plus recommandables que j’ai pu
rencontrer, en les cherchant avec beaucoup d’attention; mais ça m’était
pénible de me dire qu’elles n’étaient pas à moi; pas plus à moi que le
gibier, quand je chasse dans les bois du marquis de Colbert. Je suis
forcé, pour me pardonner, de me dire que les écureuils et les sangliers
en mangent une grosse part, des châtaignes; et que je défends, moi, les
récoltes en tuant des sangliers et des écureuils. Alors, je peux bien en
prendre un panier pour faire un cadeau, n’est-ce pas? Ce n’est pas pour
moi, c’est pour être convenable.
Toute l’habituelle gravité de maître Bouziane, et même sa tristesse au
sujet de son fils, ne tinrent pas devant cette confession ambiguë d’un
maraudeur.
--Arnet, dit-il, je vous connais pour un franc galégeur. En ce moment,
je devine que vous vous amusez de nous. De deux choses l’une: ou bien
vous n’avez pas volé ces châtaignes, et vous inventez votre histoire à
la manière des avocats du diable, qui noircissent l’un pour que l’autre
paraisse blanc--ou bien...
Il s’arrêta et regarda Arnet d’un œil pénétrant. Toutes les rides
d’Arnet faisaient de son vieux visage un soleil de malice. Il cligna de
l’œil. Misé Bouziane elle-même ne put s’empêcher de sourire.
--... Ou bien, reprit Bouziane, c’est à moi que vous les avez prises,
ces belles châtaignes?
--Ce qui fait, dit Arnet, en riant, que me voilà tout pardonné.
--Arnet, dit Bouziane, regardez-vous comme un écureuil ou un oiseau à
qui ma forêt doit nourriture.
--C’est ce que je fais, dit Arnet, mais précisément comme un écureuil,
vu qu’un sanglier vous ferait trop de dommage.
--Mais, dit Bouziane, pour être convenable jusqu’au bout, il vous a
fallu, en expédiant mes châtaignes à M. Jean d’Auriol, payer le port?
--Moi? dit Arnet. Que voulez-vous que je paie? «Avecque» quoi payer? M.
Augias m’ayant mis proprement l’adresse sur le vieux panier que je
m’étais fait prêter, pour ne jamais le rendre, me voilà en route vers la
gare de Gonfaron. Là, j’attends un train de voyageurs. Le train
s’arrête. A la première portière venue, je me présente: «Pardon excuse,
madame, ou vous, monsieur, je ne vous connais pas, mais vous seriez bien
aimable tout de même de laisser ce petit panier (il était gros, vous
savez) au chef de gare en passant à Solliès. Il y a l’adresse dessus.
C’est pour lui, le chef de gare.» La personne est étonnée; je lui passe
le panier par la portière. Le train siffle. Elle le prend. Le chef de
gare le reçoit. Il connaît, comme tout le monde, le nom de M. Jean
d’Auriol. Il lui envoie le panier. C’est très commode.
Les Bouziane riaient maintenant sans retenue.
--Enfin, conclut Arnet, si j’ai mis un peu de ruse à m’excuser devant
vous comme je l’ai fait, c’est bien naturel. Je sais bien, dans le fond
de moi, qu’avec ces châtaignes et autrement, je me suis mis souventes
fois dans mon tort. Plus heureux je serais, si, en ma jeunesse, j’avais
choisi le chemin battu, au lieu de prendre, à travers champs, des
sentiers où l’on s’enfangue. Voilà, maître Bouziane, ce que je me
promets de dire à votre fils.
Le lendemain, Arnet, ayant rencontré Victorin, lui répéta tout ce qu’il
avait dit à son père et termina ainsi:
--Vois-tu, Victorin, c’est «un mauvais affaire» que tu te prépares à
toi-même: tu veux épouser une fille qui n’est pas travaillante, et qui
aime trop à se pimparer. Et puis, je sais, comme tout le monde, qu’elle
mène plusieurs calignaires à la fois.
--Ah! bon! je sais aussi cela, dit Victorin, dédaigneux de cette
accusation. Vous voulez parler de Mïus, n’est-ce pas? Eh bien, elle m’en
a parlé elle-même.
--Ah! la finaude! s’écria Arnet. Elle m’a coupé le devant (elle m’a
devancé). Mais Marius n’est pas le seul, il y a Augustin.
--Oh! celui-là, fit Victorin, il n’est pas à craindre.
--Voilà donc, répliqua Arnet, un chemin par lequel je ne peux passer ni
te mener où je voulais. Je viens de t’expliquer pourquoi tu cherches ton
malheur; tu mécontenteras père et mère; et, par ainsi, tu risques de
perdre leur héritage, c’est-à-dire ton propre bien. De cela, ne parlons
plus. Reste la question de l’abandon du pays, puisque tu comptes le
quitter pour Marseille, où tu seras le portier d’une villa, à ce qu’on
dit, au lieu d’être ici le fils de ton père et propriétaire d’une bonne
terre.
--L’héritage, dit Victorin, ne m’échappera pas. A qui voulez-vous qu’il
aille? Ma mère m’aimera toujours. Et puis, je ne partirais pas si mes
parents voulaient me recevoir chez eux avec ma femme.
--Cette dernière chose n’arrivera jamais, mon beau; et tu le sais. Quant
à te «lever» l’héritage, ça, c’est toujours possible quand les fils
mécontentent les pères. Quand les pères se disent qu’après eux leur bien
ira, par la volonté d’un fils, précisément où eux ne voudraient pas, ils
deviennent capables de tout. Te voilà averti. Et, pour ce qui est de ton
départ, dans point de cas, il ne te sera bon. Moi, qui ne suis que le
pauvre Arnet et qui ai marché toute ma vie dans les chemins tortus, du
moins ai-je choisi ceux de mon pays de naissance. Pauvre je suis, mais
dans les pinèdes qui sentent bon, dans des sentes forestières dont je
connais chaque tournant et chaque roche, et la moindre source à l’ombre
des châtaigniers auprès de laquelle on trouve des fraises et des
violettes en leur saison. Ah! mon drôle! les villes, si tu savais!
Vas-tu t’imaginer que, pour avoir appris A et B, tu y rouleras carrosse?
que tu passeras ta vie à boire frais, aux tables des cafés, sur la
Canebière; et que, tous les soirs, tu iras t’asseoir dans les théâtres
de photographies qui remuent! Pauvre de moi! Pour tout ça, il faut des
sous et beaucoup. Ce qui t’attend, je l’ai vu pour d’autres, qui ont
préféré un métier dans les villes à leur métier de paysan sur leurs
terres; je l’ai vu, ce qui t’attend. C’est, au lieu de la bastide qui a
des mûriers sur le devant et des vignes tout alentour, c’est une petite
chambre sale, avec un plafond que tu toucheras de la tête, dans une
maison haute de huit étages, dans les rues Magnaques de Marseille, où la
sentide n’est pas celle de la gineste, non! Rien que l’idée de vivre ou
de mourir dans ces ordures noires des anciennes rues, mon homme,
m’aurait ôté le goût d’épouser la plus belle fille du monde, s’il avait
fallu la suivre jusque-là! Je suis un homme de mes bois; reste l’homme
de ta vigne. Ici, nous avons les mistralades pour nous faire l’air pur;
et, quand je vise une bécasse, qui monte en plein ciel du côté où le
soleil se couche, je dis, comme les Arabes, que la lumière du soleil
c’est la fortune du pauvre; elle est à moi autant qu’au plus riche, mais
pas dans les villes. Reste avec nous, pitoua, que la bonne vie est ici.
Laisse la ville à ceux qui en ont l’habitude. Per naoutré serié mortalo.
Elle nous serait mortelle, à nous autres.
Victorin écoutait, tête basse. Qu’il y eût beaucoup de vérité dans les
paroles d’Arnet, il le comprenait de reste; mais l’image d’Arlette lui
apparaissait, mignonne, coquette, pimparée, comme une damerette; et de
voir devant lui, Arnet, vieux et sans grâce dans ses habits de chasse
fatigués, cela ne parvenait pas à effacer, en l’esprit de Victorin ni
dans son cœur, la figure de la jeune fille, gantée, l’ombrelle en main,
et qui, si gentîment, lui disait: «Vittorein!» avec l’accent distingué
des belles dames de Paris.
Aï! Pauvre Vittorin! Coumo ti compreni maou endraya! Comme je te
comprends en mauvaise voie!