Lorsque, après cette scène, à la fin de la journée, Arlette entra au
cellier pour y prendre ses hardes de demoiselle, elle y trouva, avec
Victorin, le père Revertégat occupé depuis le matin au nettoyage des
barriques. Le vieux paysan, qui venait de terminer son travail pour ce
jour-là, allait sortir, au moment où elle paraissait devant la porte.
Maître Revertégat comprit que Victorin était venu attendre Arlette, là,
dans ce réduit toujours obscur, où pénétrait encore, par un étroit
fenestron, le dernier rayon du jour. Mais le père de Martine était bien
trop fier pour paraître se soucier des rendez-vous que pouvait avoir le
jeune homme avec toute autre que sa fille, et il s’éloigna.
A peine entrée, l’Arlette astucieuse, intrigante, satisfaite de pouvoir
utiliser pour une expansion excessive la reconnaissance qu’elle était
censée avoir, se jeta furieusement au cou de Victorin, et, se pressant
contre sa poitrine:
--Comme tu es fort et courageux, mon beau promis! s’écria-t-elle.
--Peuh! dit Victorin, il avait besoin d’une leçon, ce Toinet. Il ne te
dira plus rien, sois tranquille.
--Je suis contente, dit-elle. D’avoir été si bien défendue devant tout
le monde, il me semble déjà que je suis ta femme.
Mais pour avoir été discret en personne, le père Revertégat n’en avait
pas moins le désir d’interrompre par un intermédiaire le tête-à-tête;
et, d’un ton négligent, il avait ordonné à Mïus d’aller fermer le
cellier. Mïus entra, d’abord sans voir Arlette et Victorin. Puis tout à
coup:
--Pardon, excuse, si je vous dérange; mais j’ai reçu ordre de venir
fermer la porte.
--Oh! dit Arlette, pas avant que j’aie changé de vêtements. Donne-moi un
moment, Mïus, et laissez-moi tous les deux.
Les deux jeunes hommes sortirent; et, maîtrisant avec peine un mouvement
de rage intérieure, le jaloux Mïus dit à Victorin:
--Je ne suis qu’au garçon de ferme, et vous êtes, vous, monsieur
Victorin, le fils d’un gros riche qui a beaucoup de terre, et je vous
respecte comme il se doit. Mais dans l’occasion que voilà, je dois aussi
vous dire que je suis l’ami d’Arlette et un meilleur ami que vous,
pourquoi vous finirez, c’est sûr, par ne pas l’épouser, à cause de vos
parents qui ne veulent pas d’elle. Alors ce n’est pas bien de venir
comme ça lui parler en cachette pour la détourner de moi, sans avantage
pour vous.
A son tour, Victorin sentit une piqûre de jalousie.
Arlette, en ce moment précis, sortait du cellier.
--Arlette, dit Victorin, je vais t’accompagner un bout de chemin; j’ai à
te parler.
Et, sans même regarder le valet de ferme:
--Toi, Marius, fais ce qu’on t’a commandé, et laisse-moi tranquille.
Il s’éloigna avec Arlette.
--Arlette, lui dit-il, sois franche. Est-ce vrai ce que dit Mïus, que
vous vous parlez? Qu’il voudrait t’épouser? Que tu ne le décourages pas?
Est-ce que, par hasard, tu chasses deux lièvres à la fois?
Arlette sentit tout le péril de la situation. Elle était assez
astucieuse pour savoir le prix qu’on attache à la sincérité et comment
les plus dissimulés peuvent s’en servir à l’occasion.
--Victorin, dit-elle en regardant le jeune homme droit dans les yeux,
Marius est un honnête garçon. C’est vrai qu’il m’aime et qu’il ne me
déplaît pas. Pourquoi le ferais-je souffrir avant d’être bien sûre que
tu ne céderas pas devant les ordres de tes père et mère? Je n’encourage
pas Marius, comme tu le dis; mais peut-on reprocher à une pauvre fille
d’accepter l’idée d’avoir un honnête défenseur pour le jour où elle
serait abandonnée?
Victorin eut un moment d’hésitation, puis:
--Tu es une brave fille, Arlette; c’est bien répondu. J’aime ta
franchise. A se revoir!
Il alla vers la ferme, pour ne pas quitter les Revertégat sans leur
donner le bonsoir.
Dans la salle basse de la ferme, Martine, assise, était seule. Quand il
entra:
--Je suis là que je me pose un peu, dit-elle avec sa belle placidité
ordinaire.
Lui, alors:
--Martine, dit-il, je crains de t’avoir ennuyée un peu aujourd’hui, en
défendant Arlette comme je l’ai fait, et pas seulement en paroles.
Il devinait bien maintenant que Martine avait du vrai amour pour lui et
qu’elle avait dû souffrir, au moins un peu, de le voir si prompt et si
ardent à défendre sa rivale; mais il n’aurait pas dû se montrer si
perspicace, puisque Martine ne voulait pas être devinée. Le rustique
orgueil de Martine maintint à la vaillante fille un air de calme
indifférence.
--Est-ce que tu t’imagines, mon pauvre Victorin, que je lutterais avec
elle à qui, d’elle ou de moi, gagnerait la première le cœur d’un jeune
homme capable de la comparer à moi? Non, mon bel ami, rassure-toi. Vous
pouvez vous caligner sous mes yeux sans me faire peine, péchère!
Cependant, laisse-moi te dire qu’Arlette n’est pas une femme pour toi.
Tes parents ont cent fois raison de te la déconseiller. Prends-en une
autre; pas moi, non, mais une autre dans mon genre pour l’honnêteté et
le courage. C’est facile à comprendre que, lorsqu’on a une maison
établie, et ancienne, et que tout le monde respecte, comme celle des
Bouziane, on ne veut pas que les rats s’y mettent. Ton Arlette, c’est
une souris. Tu dois bien voir que je te parle pour la vérité, et parce
que j’ai pour toi la bonne amitié qu’on a pour un frère.
Les Revertégat entraient. Victorin, qui écoutait Martine d’un air
décontenancé, fut heureux de la diversion; il dit vivement:
--Je n’ai pas voulu vous quitter, ce dernier jour de vendange, sans vous
dire au revoir.
--Au revoir donc, fit Revertégat.
--Bien des compliments chez toi, dit la mère.
--Bonsoir, Martine. Bon appétit à tous.
Et Victorin sortit.
La lutte pour Arlette, entre Toinet et Victorin, n’avait rien appris de
nouveau à Martine; mais, en dramatisant sous ses yeux l’amour que
Victorin donnait à une autre, cette scène de violence avait, pour la
première fois, mis en elle une douleur de jalousie, muette, profonde.
Martine souffrait.