UN SOIR D’ÉTÉ SUR L’AIRE

Toute l’éloquence de maître Augias avait été, semblait-il, dépensée en

pure perte; car, en vérité, elle n’avait rien changé aux résolutions de

Victorin. Elle ne les avait même point ébranlées. Pourtant, il n’y a pas

de discours qui soient perdus. C’est quelquefois à longue échéance,

après des années, qu’une parole oubliée se réveille en nous et détermine

un acte, qui peut-être importe au monde. L’effet du discours de M.

Augias, malgré le «je vous promets de réfléchir» qui était de simple

politesse, paraissait avoir été nul. Ce discours détermina pourtant, une

heure plus tard, l’attitude de Victorin vis-à-vis de Martine et des

Revertégat, qu’il trouva chez lui. C’est en songeant à ce que venait de

lui dire son vieux maître que, sans rien vouloir changer à ses projets,

Victorin se dit qu’il était convenable de faire bon visage aux parents

de Martine, et d’être, en leur présence et en présence du père Bouziane,

aussi aimable envers elle qu’il avait cru pouvoir l’être le jour de la

chasse aux cigales. Ainsi, sans qu’il s’en doutât, il entretenait chez

eux une illusion dont la force se dresserait contre lui dans la lutte à

venir.

Dans l’après-midi, deux heures auparavant, lorsque Martine était arrivée

avec ses parents, la mère Bouziane l’avait prise à part un moment, sous

le prétexte de lui montrer une vache achetée la veille; et, dans

l’étable, elle lui avait dit:

--Martine, ma belle, nous sommes malheureux, Bouziane et moi, parce que

Victorin, qui t’a toujours aimée, depuis le temps, où, tout petits, vous

jouiez ensemble, a été détourné de toi par cette gueuse d’Arlette. Et

ç’a été juste au moment où nous calculions, son père et moi, qu’il se

déclarerait à nous comme ton fiancé. Il t’aime toujours bien; mais

l’autre l’attire avec des manigances. Est-ce que tu ne deviendrais pas

volontiers sa femme, toi?

--Volontiers, dit Martine, il est si brave!

La mère Bouziane embrassa Martine. Elle était émue, et fit silence un

moment.

--Eh bien, alors, défends-toi, dit-elle, défends-le, que nous te

soutiendrons. On t’aime beaucoup ici. Et puis on sait quelle bonne

travailleuse tu es, forte et courageuse, de bonne volonté autant qu’un

homme; et que tu ne laisseras pas tomber notre bastide, la vieille

maison des Bouziane, qui est honorée de tout le monde aux Mayons, et

bien plus loin dans la contrée.

--Que je me défende? dit Martine. Et que puis-je faire, pauvre de moi?

--Un peu de coquetterie n’est pas un mal, dit la mère Bouziane.

Agace-le, des fois. Qu’il en vienne à te comparer à cette Arlette de

malheur, une maigrichonne, une mesquine, qui n’a jamais porté que le

poids de son ombrelle. Je n’ai pas à dire à une jolie fille de quelle

manière elle doit s’y prendre, et comment on regarde un jeune homme,

quand on veut l’emmasquer (ensorceler) d’amour.

--Pour ça, dit Martine en riant, je ne veux pas m’en charger; je crois

bien que j’y serais trop maladroite et ridicule. Il faudrait, des fois,

le dimanche, quitter mes bons souliers qui sont faits pour nos chemins

pleins de pierres, et mettre des escarpins; et puis, me relever une robe

trop longue en la prenant à poignée comme j’en ai vu des fois; il

faudrait avoir des chapeaux avec, dessus, des queues de dindons; car je

crois bien que c’est cela qui lui plaît, à ce nigaud de Victorin. Mais

me voyez-vous déguisée ainsi? Ah! misère de moi! quelle caricature! non,

ma foi, je ne pourrais pas.

Et, devant l’image qu’elle évoquait, Martine éclata de rire, montrant

toutes ses belles dents blanches. Elle riait si fort que sa gaieté fit

sourire la grave maman Bouziane.

--Ah! Martine! s’écria-t-elle, quel trésor nous aurions en toi! Ne nous

abandonne pas, fillette; je ne t’en dis pas davantage.

Martine redevint sérieuse:

--Misé Bouziane, je ne peux pas me changer par politique. Il faudra que

Victorin me veuille telle que je suis, et me le dise. Ah! alors, alors

oui, que je saurai lui répondre. Pourquoi c’est vrai que je l’aime; mais

ce n’est pas aux filles à parler premières. Et quand bien même ce serait

la mode, moi, voyez-vous, je ne pourrais pas! Comme ma mère, qui m’a

élevée, et comme vous, je suis d’ancien temps.

Et, tout juste comme maître Augias avait dit à Victorin, misé Bouziane

dit encore:

--J’ai parlé pour le bien de tous. Tu réfléchiras.

Et, tout comme Victorin ne s’était pas cru influencé par le discours de

maître Augias, de même Martine ne se doutait guère qu’elle venait de

recevoir une suggestion à laquelle, tôt ou tard, elle obéirait.

En effet, à l’arrivée de Victorin, c’est rendue forte inconsciemment par

les paroles de la mère qu’elle accueillit le fils avec un sourire et des

regards qui, sans être voulus, étaient plus féminins qu’à l’ordinaire.

Et comme, ayant aperçu, sur le chemin, Victorin encore un peu éloigné,

elle avait couru vers lui, il n’avait pu s’empêcher de lui dire:

--Qu’est-ce qui t’arrive de si heureux aujourd’hui? Tu parais toute en

bonheur. C’est pourtant là-bas qu’était la fête; pourquoi n’y es-tu pas

venue?

La belle fille se ressaisit:

--Des fêtes où il y a tant d’hommes des villes, je ne les aime pas

beaucoup, dit-elle aussi froidement qu’elle le put.

Et, parlant comme malgré elle, elle s’entendit prononcer ces paroles

qu’elle aurait voulu reprendre aussitôt:

--Et puis, pour te voir danser avec une Arlette, tu sais... Ce n’était

pas la peine de me déranger.

Il éprouva comme un petit choc au cœur. Et, charmé dans son orgueil

d’homme:

--Est-ce que tu serais jalouse? fit-il en souriant.

--Jalouse, moi? d’une Arlette? Ah! bien non; mais j’ai pour elle tout

juste les sentiments que sentent à son endroit tes père et mère.

Demande-leur si ça leur ferait plaisir à eux de te voir danser avec Mlle

Arlette des Mayons?

--Et comment sais-tu que j’ai dansé avec elle? fit Victorin très amusé.

--Je n’en savais rien quand je l’ai dit; je le sais maintenant que, par

ta réponse, tu me l’apprends toi-même. Et ce n’était pas difficile à

deviner.

Ainsi causant de bonne amitié, ils revenaient vers la maison.

--Et alors, jeunesses? cria le père Revertégat, vous vous le comptez au

plus juste? Beau temps, où vos père et mère étaient comme vous! Allons,

venez vous mettre à table. Le lièvre, c’est ma chasse, et les perdreaux,

celle de Bouziane. La salade fère sent bon l’aïé; et l’on se passera de

soupe, vu qu’avec tout le reste, il y aura de quoi se remplir le ventre

à faire péter la courroie.

La table était dressée dehors sous les mûriers.

--De la soupe, dit misé Bouziane, je n’en ai fait que pour le

grand-père. Déjà il l’a mangée. S’il manque une aile à l’un des

perdreaux, ne vous étonnez pas, c’est lui qui s’en est régalé. Un verre

de notre vieux vin par-dessus, et il s’est rendormi, le grand-père, avec

l’air d’un bienheureux.

Par une ruse de femme, misé Bouziane avait pris soin de séparer à table

les deux jeunes; en sorte qu’ils commencèrent bientôt à se désirer

d’être un peu seuls; et, dès le repas fini, tous deux s’en allèrent hors

de l’abri des vieux mûriers, sur l’aire, encore toute luisante de

pailles entassées, sous le grand plafond d’azur noir piqué d’étoiles qui

faisait dire à Victorin:

--Si on ne dirait pas qu’on regarde un grand crible à travers lequel on

verrait trembloter un grand feu.

Pendant qu’ils s’éloignaient, les Revertégat et les Bouziane clignèrent

des yeux les uns vers les autres, mais ils continuèrent à parler d’autre

chose.

Tout à coup:

--Chut! fit Revertégat.

A peu de distance, assise sur la paille, dans l’aire, Martine s’était

mise à chanter:

Le jeune et beau leveur de liège,

Par les bûcherons écouté,

Apprit l’art du chant sans solfège

Comme les cigales d’été.

Et Victorin, auprès d’elle, répondait à sa chanson:

Tous ceux que la gloire émerveille,

Un jour par elle sont trahis.

Cigalous a revu sa vieille

Et son vieux, et son beau pays;

Mais il a trop souffert, pechère,

De son mal, amour et misère;

Et, le lendemain du retour,

Aux bras du père et de la mère,

Il est mort en chantant l’amour.

Les deux voix étaient fraîches, pleines, et montaient dans l’air calme

vers les étoiles. Au refrain, les deux jeunes gens chantèrent ensemble:

Et dans le ciel, le ciel d’un été qui flamboie,

L’esprit de Cigalous doucement est monté;

Le peuple entier des cigales en joie

L’emporta dans l’azur d’un éternel été!

--C’est joli, tout de même, ces deux voix mariées, disaient les

Revertégat et les Bouziane.

De nouveau, les deux couples des parents échangèrent un malicieux regard

d’intelligence.

Et, là-bas, sur l’aire, quand elle eut chanté seule son dernier couplet,

Martine, comme alanguie, dans la tiédeur de la nuit, sous la caresse

d’une brise chargée de la senteur des pinèdes, se renversa sur la paille

rafraîchie de rosée. Un singulier bien-être détendait son corps souple.

L’éternel amour sortait de toutes les choses, avec la chaleur que,

depuis l’aurore, elles avaient bue à longs traits. La terre ardente

exhalait l’esprit du jour; quelque chose de plus fort que toute volonté

humaine pénétrait la chair des deux jeunes créatures. Victorin, en ce

moment, n’aimait pas Martine plus qu’il n’aimait Arlette; mais il aimait

la vie impérieuse, et il la ressentait mieux qu’au bal tout à l’heure,

parce qu’il était sous la magie de la saison et de l’heure.

Alors, comme Martine, immobile, subissait le même enchantement, il

s’étendit à son tour sur les pailles bruissantes, il en prit une, et,

rampant avec lenteur vers la jeune fille, le bras tendu, du bout de la

paille frémissante, il lui caressa les cheveux.

Cette caresse la fit frissonner toute. D’un bond, elle se leva toute

droite et s’encourut vers la maison.

--Eh bien, Martine, vous avez chanté comme deux anges! Et le chanteur,

qu’en as-tu fait?

--Il est là qui vient, je pense, dit-elle avec calme.

Pour la troisième fois, les parents échangèrent un joyeux regard de

complicité.

Arlette des Mayons: Roman de la terre et de l'école · 第 33 / 79 题