LA FAMILLE FAIT LA PATRIE

Le bal était fini. Les tambourins ne résonnaient plus. Les chants

avaient cessé. Les étrangers étaient repartis. Victorin allait regagner

sa maison lorsque Arnet, qui le rencontra, lui dit:

--En rentrant à ta maison passe chez Augias, ami Victorin; il te veut

parler.

Victorin se rendit chez le vieil instituteur.

Pendant ce temps, le père Bouziane s’occupait de préparer l’avenir de

Victorin tel qu’il le désirait.

En vue de ce projet, les Bouziane avaient invité pour le soir les

Revertégat. On souperait ensemble, puis on reconduirait les Revertégat

jusqu’à mi-chemin de chez eux, sous les étoiles d’été, après avoir fait

un peu de veillée. Et ainsi, les jeunes gens, Martine et Victorin,

pourraient se parler. La bonne nature travaillerait, comme de juste,

pour le mieux, au désir des parents.

La porte du vieil instituteur était ouverte. Néanmoins, Victorin heurta

discrètement.

--Entrez, cria Augias... Ah! c’est toi, Victorin! Je suis content de te

voir. Je constate avec plaisir que tu n’as pas oublié ma leçon

d’autrefois. Tu sais? ma dictée qui était une leçon de morale civique,

_Charbonnier est maître chez lui._ Le domicile est sacré. Chacun, dans

sa maison, est son roi. C’est là, mon garçon, qu’on s’appartient tout

entier. Et de ce royaume, on a le droit de jouir à sa volonté, quand on

respecte ce même droit au seuil de tous les autres citoyens.

Il développait un de ses thèmes favoris, le bon vieux maître; et il

ajouta, comme pour lui-même:

--Je ne sais pas pourquoi nos livres d’école ne touchent pas à ces

sujets, n’enseignent pas le respect du domicile, et de tous les droits

d’autrui, lequel respect, par un juste retour, attire sur les nôtres le

respect de chacun. Nous enseignons les lois du calcul--mais pas assez

les lois morales. Il y en a pourtant d’inflexibles, de nécessaires.

Il marmonnait, semblant se parler à lui-même; c’est qu’il songeait à son

fils; et il soupira profondément.

Il conclut enfin:

--Et si l’on parle de ces choses aux enfants, c’est sans y mettre

l’émotion qu’il faut, sans essayer d’en faire comprendre l’esprit,

l’importance véritablement sacrée. Victorin, fit-il brusquement,

pourquoi ne veux-tu pas suivre les conseils de ton père?

Victorin fronça le sourcil; et, bien qu’il eût compris, il répliqua:

--Quels conseils?

--Il ne veut pas d’Arlette pour sa bru.

--Et moi, dit Victorin avec fermeté, je la veux pour ma femme. C’est mon

affaire, je pense.

Le conflit s’affirmait fortement. La lutte était déclarée entre les deux

droits, le droit moral du père et le droit légal du fils.

--Tu défends ton plaisir et ton père défend tes intérêts, voilà la

différence; tu défends ton plaisir du moment, et ton père, le bonheur de

toute ta vie.

--Mon père défend son caprice. J’épouserai Arlette, c’est mon droit; mon

père ne peut pas m’empêcher d’aimer qui j’aime.

--Il peut essayer de t’arrêter au moment où il croit que tu vas faire

une sottise dont tu souffriras un jour. C’est son droit et c’est son

devoir. Ton émotion de jeunesse t’entraîne et t’aveugle. Tu cherches

avant tout ta satisfaction du moment. Et c’est parce qu’il n’est pas

troublé, lui, comme tu l’es par ta jeunesse, qu’il juge sainement tes

actions. Il a maintenu la famille Bouziane. Il ne veut pas que tu la

détruises en y faisant entrer une fille qui n’est pas de sa race

moralement. Elle n’est pas même du terroir. Il est dans son rôle de

père, qui est de te guider pour ton bien.

--Qu’il me laisse tranquille, dit Victorin d’un air farouche. Qu’est-ce

qu’on doit à son père? Est-ce pour mon intérêt qu’il m’a mis au monde?

Il n’y pensait guère à ce moment-là! il ne pensait qu’à son plaisir.

Augias eut un grand mouvement de révolte, une colère intérieure. Ainsi

ce brave Victorin, ce paysan, fils de paysans aux mœurs traditionnelles,

était infecté du poison moderne, qui est d’origine tudesque. Il

méprisait et insultait l’autorité, ou, plus simplement, l’expérience

paternelle; il faisait pis encore: il niait la sincérité et la

légitimité du conseil affectueux.

--Malheureux! cria le vieux maître, ne vois-tu pas que tu es coupable,

toi, de ce que tu reproches à ton père injustement? Car, lui, en

choisissant sa femme, il l’a prise dans des conditions qui promettaient

à leurs enfants tout le bonheur possible ici-bas. Tandis que, toi, as-tu

pensé à l’avenir que tu promets aux enfants d’une Arlette?

--Qu’est-ce qu’elle vous a donc fait à tous, cette pauvre Arlette?

Qu’a-t-elle fait à mon père?

--Ce qu’elle nous a fait? dit gravement Augias; ce qu’elle lui a fait, à

ton père? Ceci: qu’elle méprise la terre! Tout est là. Elle lui préfère

les mauvais livres et les journaux. Et pourtant, poursuivit le vieil

instituteur, qu’y a-t-il de plus beau que de posséder un morceau de

cette boule du monde sur laquelle nous vivons, et d’en tourner et

retourner le sol, pour en faire sortir ce qui nourrit et ce qui fait la

joie: le pain et le vin?

Un rayon d’enthousiasme brillait dans le regard du vieil homme.

--Le paysan, poursuivit-il, est vraiment l’homme dont aucun des autres

hommes ne peut se passer. As-tu réfléchi à cela, Victorin? et que la

terre est à lui plus qu’à personne autre? Il devrait le savoir et y

penser chaque jour, pour être fier de son sort. Mais non; voilà qu’une

rage vous prend tous d’aller dans les villes! Vous voulez qu’on vous

appelle _ouvriers agricoles_; ou de cet autre nom: _travailleur de

terre_: comme si le mot de _paysan_ n’était pas un plus beau titre! Vos

bastides, où n’habite qu’une famille, prennent l’air pur et la lumière à

pleines fenêtres; et, même au fond de vos intérieurs, vous buvez la

lumière et l’air à pleins poumons; et, malgré tous ces avantages, qui

sont grands, vous rêvez d’habiter une mansarde dans des maisons à sept

étages, ces maisons qu’avec Arnet on peut dire faites de caisses

entassées, de cages superposées. Les façades y voient les fenêtres de

leurs vis-à-vis; le derrière de ces maisons regarde des cours, obscures

à midi comme des puits! Et quoi encore? Ah! Le chapeau mou vous gêne; il

vous en faut un bien dur, et des vestes avec des pans inutiles, des

manières de jupons comme aux femmes. Et à nos filles, il faut de la

toilette! Elles ont appris à lire. A quoi ça leur sert-il? A acheter des

journaux de modes. D’après les images de ces journaux, elles peuvent

copier les toilettes des belles madames dont elles se moquent parce

qu’elles les jalousent. Mais, mon pauvre Victorin, sais-tu qu’une femme

qui aime la toilette fait le malheur d’une maison même riche? Alors,

quel bonheur peut-elle donner à des gens comme toi, qui, sans être

pauvres, n’ont pas des cent et des mille; et qui, chaque jour, doivent

travailler pour vivre? Ton père a raison cent mille fois! Fils

d’antiques roturiers, il est beau de simplicité et d’honnêteté, dans son

monde de paysans utiles au pays; il est Bouziane comme son voisin est

Colbert dans son château. Moralement, l’un vaut l’autre, à condition

qu’ils comprennent, l’un et l’autre, par où ils se peuvent estimer et

aimer, et par quels liens ils sont attachés pour faire ensemble, même

quand ils y travaillent différemment, la force et l’honneur du pays.

Épouse Martine, Victorin, suis le conseil de ton père; l’amour et la

jeunesse ne prévoient rien; mais l’expérience des pères est là pour les

avertir. Ce n’est pas sa pauvreté, certes, qui parle contre ton Arlette,

c’est sa paresse et sa frivolité. Ta maison, que tu veux prospère, elle

te la démolira. Tout ton travail de chaque jour ira se perdre, inutile,

chez les marchands de fanfreluches. Nous en connaissons tous, de ces

Arlettes, dont la famille se prive d’une nourriture saine et abondante,

pour arriver à leur payer leurs talons en échasses et leurs chapeaux

hérissés de baïonnettes. Vois-tu, Victorin, chacun de nous doit songer à

son pays. Une famille qui se détruit, c’est une pierre de l’édifice qui

s’émiette et prépare la ruine de l’ensemble. Quand, aujourd’hui, on

nomme avec respect les Bouziane des Mayons--c’est la petite cité qu’on

respecte; et, en elle, la terre de Provence; et, en celle-ci, le terroir

de France... Mon brave Victorin, tu as été un de mes plus dociles et de

mes plus intelligents écoliers: il est impossible que tu ne me

comprennes pas. Dis-moi que tu me comprends.

Victorin baissa la tête.

--Pardonnez-moi, monsieur Augias, mais j’ai fait des promesses, je ne

suis plus libre. Ne me tourmentez pas davantage... Je vous promets de

réfléchir à vos paroles. Je sais que vous me parlez pour mon bien.

Il se retirait vers la porte, à reculons, en saluant gauchement, très

troublé et malheureux.

--Tu réfléchiras.

Arlette des Mayons: Roman de la terre et de l'école · 第 31 / 79 题