UNE GALÉGEADE D’ARNET

A l’entrée des Mayons, à gauche, s’ouvre l’atelier du forgeron, devant

lequel un vieux mûrier donne son ombre. Dans l’atelier l’hiver, sur le

seuil en été, les joyeux bavardages tiennent, chaque soir, cour

plénière.

Augustin, lesté d’un bon repas, ayant bien secoué la poussière de ses

habits, se persuada qu’il préviendrait utilement les racontars d’Arnet

s’il paraissait à la veillée d’été, chez le forgeron. Il porterait beau,

galégerait les filles; il ne montrerait pas la figure d’un homme qu’on

vient de rouler, cul par-dessus tête, dans la poussière. Et, tard dans

la nuit, qui était tiède et belle, il regagnerait la gare du Luc, où il

utiliserait son billet de retour pour Marseille.

Chez le forgeron se trouvait déjà réunie une aimable compagnie; des

hommes surtout; à peine deux ou trois femmes, parmi lesquelles la petite

Arlette,--lorsque Augustin apparut, souriant.

--Té, c’est toi, Auguste!

--Je ne vous aurais pas reconnu, Monsieur Augustin, se hâta de dire

Arlette, en bonne diplomate.

--Et alors, fit un homme, paraît que tu es devenu un gros monsieur,

là-bas, à Marseille?

--Eh bé, oui, dit-il d’un air modeste; mais j’ai d’abord passé quelque

temps à Paris. C’est là que je me suis formé. Il n’y a que Paris,

voyez-vous, pour faire des hommes, et qui pensent.

A ce moment, Arnet arriva, prit place dans le cercle, et, s’étant assis,

bourra sa pipe. Augustin se sentit pâlir.

Accroché au mur, un fanal éclairait les visages.

--Comme ça, dit Arnet narquois, tu t’es formé à Paris, et tu en as

rapporté de grandes pensées? Faudrait pourtant pas croire qu’on est plus

bête ici que dans ton Paris. Il est grand, Paris, c’est connu, mais il y

a plus grand.

--Et quoi? dit Augustin d’un air insolent.

--Toute la France qui est autour.

On se mit à rire.

Augustin était mal à son aise. Un homme dit:

--Et les filles, là-bas, sont-elles plus jolies que chez nous?

--Il y en a de toutes, fit Augustin.

--Mais il y a pas mieux qu’Arlette, hé, mon fistot? dit Arnet.

Et voyant l’inquiétude d’Augustin, il ajouta malicieusement:

--Quand es-tu arrivé? Tu n’es peut-être pas encore allé chez ton père,

hé?

--Non, je n’y suis pas allé, affirma Augustin avec une effronterie

rageuse.

--J’avais pourtant bien cru t’en voir sortir, fit Arnet. Mais celui que

j’ai pris pour toi, je l’ai surtout vu de dos, alors j’ai pu me tromper.

Augustin respira, pensant qu’Arnet, généreux jusqu’au bout, n’en dirait

pas davantage.

Mais ses inquiétudes le reprirent bientôt, lorsque Arnet, en le

regardant d’un air toujours plus narquois, prononça:

--Puisque j’ai promis, hier soir, une histoire à la compagnie qui est

venue aujourd’hui pour l’entendre, tu en feras ton profit, mon petit

Guguste; vous allez voir comment moi, Arnet, je vous secoue un homme

dans l’occasion.

Il se tut un moment pour jouir de l’embarras du jeune Augias. Il reprit:

--Un jour que je chassais sans permis, car, vous ne me croirez pas, ça

m’est arrivé plus d’une fois, je m’endormis à l’ombre, après avoir

envoyé un coup au fromage et à la bouteille. J’étais donc étendu sur le

dos, mon fusil à mon côté, la tête sur le carnier, et point de chien

avec moi. Et voilà que, dans mon sommeil, je me sens quelque chose en

moi comme un malaise, une chose pénible comme si j’avais vu un gendarme.

Je me dis en dedans de moi: «Peut-être qu’il y en a un par là?»

J’entr’ouvre un peu les parpelles, de manière qu’on ne puisse pas s’en

apercevoir dans le cas où il y aurait quelqu’un, et, par la petite

ouverture mince, je laisse passer mon regard comme un papier sous une

porte. Y en avait un, de gendarme, mes amis, qui était là à attendre que

je me réveille; et bien sûr, c’était pas pour me demander des nouvelles

de ma santé. Alors, je me dis: «Tout à l’heure, quand cet homme

malintentionné te demandera ton permis, tu n’auras qu’une chose à faire,

c’est de fiche le camp; mais, pour ça, il faut, avant d’avoir l’air

réveillé, me bien représenter l’endroit où je suis, et le chemin par où

je peux m’échapper.» J’étais dans la plaine, que je connais comme la

colline; et, quand j’eus tiré mon plan, je bâillai, je m’étirai, puis,

quand j’ouvris les yeux, je fis l’étonné: «Eh, bonjour, gendarme,

qu’est-ce que vous faites là? Vous avez peut-être peur qu’on me vole!

Vous me regardiez dormir? C’est un drôle de travail. Vous devez être

fatigué d’être debout? Vous devriez faire comme moi.»

Je remis la tête sur mon oreiller, et je fermai les yeux, comme décidé à

me rendormir. Ce gendarme, un nouveau, ne me connaissait pas, et je ne

le connaissais pas non plus. Il me dit comme ça: «C’est assez galéger,

montrez-moi votre permis!» «Gendarme, lui dis-je, un homme qui dort,

c’est sacré; le sommeil, c’est la santé; mieux vaut quatre jours sans

pain que quatre jours et quatre nuits sans sommeil.»

--«Votre permis?»

Je me levai, me passai bien tranquillement mon carnier par-dessus la

tête; je me jetai la bretelle de mon fusil sur l’épaule; et puis je me

mis à fouiller toutes mes poches, comme un homme qui a le permis et qui

ne le trouve pas assez vite.

«C’est drôle, lui dis-je, je ne l’ai sûrement pas laissé à la maison!

Tout à l’heure encore, je m’amusais à le relire.»

--Tu conviendras, ami Arnet, dit un des auditeurs, que ton gendarme a

une brave patience. Rien que pour t’avoir laissé si longtemps te ficher

de lui, il méritait une gratification.

--Peuh, dit Arnet avec un sourire inexprimable, vous savez, je brode

peut-être un peu en vous racontant la chose. Elle est véritable.

Seulement, je vous allonge une sauce qui doit rendre le poisson

meilleur, et j’y mets un peu de fenouil, de pébré d’aï et de baguier.

Pour vous le faire court, tout en me fouillant les poches, d’un regard

de côté, je me choisissais un chemin; et, tout en un coup, je partis

comme un sanglier à travers la broussaille.

«Le gendarme me suivit... comme c’était son devoir. Et de près, oh! il

me suivait. Moi, j’écartais tout devant moi; je passais à travers des

épines qui, en arrière de moi, lui revenaient dessus,--je le

comprenais--comme des coups de fouet--et balalin, balalan! j’entendais

le bruit de son sabre et de sa carabine qui frappaient contre les troncs

d’arbre et faisaient musique! et ce... nigaud-là me criait des fois:

«Arrêtez-vous, au nom de la loi!» Mais point de nom d’aucune personne,

ni même celui de saint Maurin, ne m’auraient fait arrêter. Je défilais,

mon homme! comme quatre chevaux qui ont pris le mors aux dents, avec mon

gendarme au derrière, balalin, balalan, et cours que tu courras,

balalin, tu ne m’attraperas jamais, balalan! va-t’en voir s’ils

viennent, Jean... Mon chemin est par là; n’en pourrais-tu prendre un

autre, camarade?... Ça me gênait, vous pouvez le croire, de me sentir

cet arsenal qui me courait au derrière... Tout à coup, je me sens une

main qui me tombe sur ma nuque; et cette main me croche le col; mais

j’avais envoyé la mienne en arrière, par-dessus mon épaule et je lui

empoignai le bras, je me clinai en avant; et mon gendarme, pendu par un

bras, était sur mes échines comme un sac de son, qui aurait sur lui une

carabine, un sabre, et un chapeau à cornes posé en travers, car c’était

le temps où les gendarmes «brassaient carré», comme on disait alors en

marine. Et maintenant, balalin, balalan, l’arsenal était sur mon dos au

lieu de m’être au derrière! Il était lourd, que je ne sais, mon homme!

et les branches des épines le picotaient au passage, et celles des pins

nouveaux lui donnaient la bastonnade--que c’était un plaisir, mes

enfants! Et elles lui procuraient assez d’occupation pour qu’il ne

songeât pas, pour le moment, à autre chose qu’à elles. Et je me régalais

de m’imaginer quelle drôle de figure il devait avoir sur mon dos! quelle

peine pour se retenir son chapeau, et son cartable à mettre les procès

barbaux! et pour empêcher son habit d’être déchiré!... Enfin, il en eut

assez, avant moi, et cria: «Halte! que j’ai perdu mon portefeuille!» Je

m’arrêtai, et le déposai à terre bien doucement. Il soufflait, moi

aussi...»

Ici Arnet arrêta son récit, pour souffler en haletant, comme si

réellement il eût couru à travers bois depuis tout ce temps qu’avait

duré la narration.

Quand il eut repris haleine:

--Eh! Augustin, dit-il, ce n’est pas toi qui porterais un gendarme

pendant des kilomètres, comme si c’était un polichinelle de liège? Les

jeunes d’aujourd’hui n’ont pas notre poigne, pechère!

Autour d’Arnet, toutes les figures étaient souriantes. C’était bien une

scène de Guignol qu’il avait esquissée; et son public était heureux

comme un public enfantin qui regarde Polichinelle rosser le commissaire.

L’esprit français, incorrigiblement frondeur, s’accommode sans crime de

ces satires contre tous les pouvoirs et leurs représentants.

--Alors, poursuivit Arnet, le gendarme, d’un air malheureux, me dit:

«J’ai perdu ma carabine.» Je lui dis: «Ça, gendarme, c’est trop.

Cherchons-la!» Et, les yeux à terre, nous la cherchâmes en bons amis,

refaisant en arrière un bon bout de chemin, qui était reconnaissable aux

écrasements de broussailles et aux brins de la laine que mon mouton

avait laissée aux roumias (aux ronces). Et, la carabine, je l’aperçus à

terre le premier: «Gendarme,--je lui dis ça bien poliment--je vous rends

votre arme, que vous l’avez bien gagnée.» Il me dit encore: «Votre

permis?»--«Comme vous êtes entêté, gendarme! vous ne pensez qu’à mon

permis, donc? N’y pensez plus, ou bien--jouons encore un peu à courir...

mais avant... buvons un coup!» Je voulus prendre ma bouteille au

carnier. Plus de bouteille! Va chercher à quel moment elle m’était

tombée! «Cherchons-la, lui dis-je. Je vous ai aidé pour la carabine,

aidez-moi pour la bouteille.»--«Oui», qu’il dit, et il m’aida à

chercher. Nous la trouvâmes, je bus et lui passai la bouteille. Et,

pendant qu’il levait le coude:

«Nous recommençons encore un peu à courir? lui dis-je.» Et, sur ce mot,

sans attendre la réponse, je partis comme un éclair. Il jeta la

bouteille au diable--et la chasse recommença, où c’était moi le gibier.

Mais je savais où j’allais. Je piquai droit sur le château de Monsieur

le Marquis de Colbert, l’ancien, le grand-père, attirant toujours mon

gendarme à mes derrières. Et, par bonheur, justement, je vis monsieur le

marquis qui était près de son château, à la promenade.--Et je lui dis,

car il était bon et j’avais souvent travaillé chez lui, je lui dis, pour

qu’il fût prévenu bien comme il fallait de ma situation: «Voici un bon

gendarme qui veut, à toute force, connaître mon nom, monsieur le

marquis; et moi, je le lui refuse depuis les Mayons jusqu’ici, vu que

j’aime mieux qu’il l’ignore». Le marquis riait dans sa barbe, qui était

belle et longue. «Monsieur le marquis, dit le gendarme avec respect, cet

homme-ci me fait courir depuis une heure.»--«Monsieur le marquis,

dis-je, ce gendarme-ci, pour être juste, devrait vous dire que je l’ai

porté pendant la moitié du chemin; il est lourd.»

«La barbe du marquis semblait rire toute.»

«Monsieur le marquis, je ferai mon devoir en verbalisant.»--«Sans doute,

dit enfin le marquis, et je ne saurais m’y opposer. Tâchez donc de

savoir son nom, que, moi, je ne veux pas connaître. Et verbalisez. Rien

de plus juste, car il est dans son tort. Seulement, il vaudrait mieux

pour vous (comme il parlait bien, le marquis!) que cette petite

mésaventure demeurât secrète.»

«Monsieur le marquis, dit le gendarme, du moment que vous désirez

l’indulgence pour ce braconnier que j’ai trouvé sur vos terres, je ne me

montrerai pas plus méchant que vous.»

«Il fit le salut militaire et s’en alla. Et moi, mes amis, conclut

Arnet, moi qui suis un vieux républicain, fils d’un insurgé de 51,

insurgé moi-même à la suite de mon père, je dis que des marquis comme

ça, il faudrait en mettre partout.»

L’auditoire approuvait joyeusement.

--Pas moins, fit Augustin d’un air rageur, il y a des gens qui blâment

les opinions des autres et qui maltraitent, à l’occasion, les

représentants de la loi.

--Je ne dis pas, répliqua Arnet d’un air bonhomme, que nous ayons raison

de tant galéger les gendarmes; mais, dans un pays où il n’y a pas autant

de perdreaux que de pignes, on ne parviendra jamais à nous empêcher de

regarder le gibier libre comme la propriété de qui l’attrape.

Puis, quittant ce terrain brûlant:

--Les gendarmes ont du bon pour servir contre les vrais coquins, dit-il.

Et moi qui parle, pas plus tard qu’aujourd’hui, j’ai fait le gendarme.

Il regarda Augustin fixement, puis baissa les yeux. Quand il les releva,

Augustin s’était esquivé.

--Vous avez fait le gendarme aujourd’hui? Oh! dites-nous comment?

s’écria Arlette amusée.

--Une autre fois, je vous le dirai, si c’est nécessaire, répliqua Arnet.

Et, à son tour, il s’en alla; et, rejoignant Augustin sur la route, sous

le clair de lune qui était magnifique:

--Augustin, dit-il, n’oublie pas que ton père est un saint homme. Tout

le pays, au besoin, se lèverait pour le défendre, comme je l’ai défendu

aujourd’hui. Et tâche de prendre de meilleurs chemins. Contente-le.

Fais-toi soldat ou charretier, mais travaille. Même braconnier sans

permis, on peut être un brave homme, embêter un gendarme, et respecter

la loi pour ce qui ne concerne pas la chasse... Et puis, méfie-toi

d’Arlette. Elle ne vaut pas mieux que toi, pour le moment; oui, pour le

moment, car tu changeras... si tu es vraiment le fils de ton père, mon

drôle!

Arlette des Mayons: Roman de la terre et de l'école · 第 25 / 79 题