MONSIEUR GUSTIN

Bien dépitée de n’avoir attiré l’attention de personne, Arlette, revenue

de son évanouissement réel et cependant théâtral, reconnut bien vite

l’endroit où elle se trouvait; et, guidée par la voix des rusquiers, se

rapprocha d’eux. Victorin, ragaillardi par un coup d’aïguarden, avait

repris son travail.

Martine, là-bas, sur sa carriole, regagnait sa bastide.

Comme elle regardait au loin devant elle, elle vit un piéton qui,

l’apercevant à son tour, quitta vivement la route et se lança, d’une

allure suspecte, dans les taillis voisins, où il disparut.

--Quelque féna, pensa-t-elle sans s’émouvoir.

Elle ne l’avait pas reconnu.

C’était Augustin, le fils du vieil instituteur. Il se cachait, ne

voulant pas entrer en conversation avec des gens de son endroit.

Sur les fougères, à l’ombre, il s’étendit paresseusement et s’endormit

jusqu’à l’heure où, le soir venant, il supposa que tous les travailleurs

s’étaient récampés (étaient revenus des champs).

A ce moment, il se leva et regagna le chemin; mais sa prudence ne lui

avait pas dit qu’il était proche d’un tournant; et quand il franchit le

petit fossé qui borde la route, il faillit bousculer une passante.

--Oï! bou Diou! que tu m’as fait peur! cria-t-elle... Té, c’est toi,

Gustin?

--Eh oui, Arlette.

--Et comment te va? qu’est-ce qu’on dit à Marseille? Est-ce vrai que tu

as une belle place chez un banquier?

--Oui, dit-il, frôlant et esquivant la vérité. Je suis devenu homme de

bureau.

Il l’était, en effet; et il serait mort volontiers plutôt que d’avouer

qu’il tenait, dans des bureaux, non pas la plume mais le balai.

--Eh! reprit-il, tu es toujours gente et de figure et de tournure,

Arlette! Et je pense, toujours aussi coquette? Je me rappelle que pas

une de nos femmes ou jeunes filles d’ici ne sait, comme toi, tenir une

ombrelle.

Arlette rougit, honteuse d’apparaître aux yeux d’un tel homme avec ses

vêtements de travail.

--Si je ne suis pas fierte aujourd’hui, dit-elle en manière de défense,

c’est que je suis allée travailler dans le gros bois; alors tu sais, on

s’habille expressément pour ça de la plus mauvaise manière... mais toi,

que tu es magnifique avec cette lévite courte.

--C’est une jaquette, dit-il avec une fière simplicité. La redingote

noire, c’est pour le dimanche.

--Et tu as un chapeau qui est dur, fit-elle avec admiration en touchant

ce chapeau vraiment admirable.

--Il faut ça dans nos bureaux, affirma-t-il.

Et ils se turent.

Lui avait, à la fois, deux idées. D’abord, ne voulant pas être vu des

gens d’ici, il devait quitter la fille. Et sa seconde idée était de ne

la point quitter comme ça, sans lui prendre au moins un baiser. Elle lui

avait toujours plu, cette Arlette. Et ne venait-elle pas de lui dire

qu’il était magnifique?...

Elle, immobile devant Augustin, l’avait oublié. Elle pensait à l’autre;

elle «se songeait»:

--Je ne me suis pas montrée à Victorin là-bas, pour ne pas que les gens

aillent raconter à son père que je suis une effrontée. Mais je lui dirai

que j’étais près de lui, et que rien qu’à le voir si pâle et les yeux

fermés, je me suis évanouie. Cette Martine! comme elle a su me laisser

là toute seule, la rusée canaille. Enfin, je lui dirai tout, à

Victorin--et de tout, il me saura bon gré.

--Arlette, dit tout à coup Augustin, je te quitte. Je vais voir mon

père, je ne veux être vu que de lui--et de toi. Mais garde-moi le secret

sur notre rencontre. Trop de gens autrement me reprocheraient de ne pas

être allé les voir, comprends-tu?

--Je comprends. Mais pourquoi ne rendre visite à personne? Tu ferais bon

effet, beau comme te voilà.

Il se rengorgea, gonflé de satisfaction naïve.

--Je sais, dit-il, que mon père ne se gêne pas pour mal parler de moi.

Il me faudrait donner trop d’explications à tout le monde sur ma

conduite, sur mon absence d’ici, sur mes affaires de Marseille...

En réalité, il aurait eu trop de mensonges à trouver, et difficiles; il

craignait qu’on ne connût sa véritable situation. Et puis, il n’avait

pas au gousset de quoi soutenir son personnage et payer un bock ou une

absinthe. Il dit d’un air hautain:

--Vois-tu, Arlette, quand on est allé se faire une position au

dehors,--on a, dans son pays, trop de jaloux.

--Ça, je me le crois, dit-elle.

--Au revoir, Arlette.

--Au revoir, Gustin.

Un instant, ils restèrent en face l’un de l’autre, la main dans la main.

--On pourrait s’embrasser, dit-il brusquement.

--Si ça te fait plaisir, répliqua-t-elle.

Avant de répondre, elle avait jeté un regard rapide et sournois autour

d’elle. Personne en vue.

Elle laissa Gustin la serrer contre lui... il faut avoir des amis

partout...

Au couchant, par-dessus Gonfaron, au bas d’un ciel vert pâle,

s’enflammait un horizon de pourpre et d’or en fusion; mais Arlette ou

Augustin n’avaient jamais songé à regarder les soleils couchants, pas

même pour deviner s’il pleuvrait le lendemain ou si l’on pourrait

travailler aux champs.

Arlette des Mayons: Roman de la terre et de l'école · 第 21 / 79 题