LES LEVEURS DE LIÈGE

La route qui, de Gonfaron, va aux Mayons, traverse du nord au sud-est la

plaine cultivée, et, à partir des Mayons, longeant les Maures, devient

très sinueuse parce qu’elle épouse, à leur base, le relief des collines

et les creux des ravins.

En allant vers l’est, le voyageur, alors, a, sur sa droite, les

collines, rochers, pinèdes et châtaigneraies; sur sa gauche, des bois de

pins d’abord, puis des forêts de chênes-lièges qui vont en s’étalant

dans la plaine.

Les Revertégat possédaient entre Gonfaron et les Mayons, trois hectares

de terrains en plaine. De vieux chênes-lièges y dressaient leurs

structures tourmentées, leurs bras tords, noueux et rugueux.

Or, ce jour-là, il avait été décidé que la mère Revertégat qui,

d’ordinaire, à midi, portait la soupe aux «rusquiers» serait remplacée

dans cette mission par sa fille Martine.

De son côté, la jalouse Arlette avait décidé qu’elle irait, ce même

jour, sous un prétexte, rôder autour des rusquiers pour surveiller cette

Martine et ce Victorin.

Ce projet était venu à la suite d’une conversation avec le valet de

ferme des Revertégat, Marius, par qui elle se faisait courtiser.

Arlette, qui se laissait sans révolte conter fleurette par tous les

jeunes gens des Mayons, croyait d’ailleurs utile d’exciter par là les

jalousies de Victorin. Elle «se parlait» donc volontiers avec ce valet

de ferme des Revertégat.

Ce Marius, Mïus, ne cessait de lui répéter avec bonne humeur:

--Épouse-moi, Arlette; soyons mari et femme; tu n’as pas le sou--moi non

plus;--et donc nous ferons une paire bien assortie. Jamais les Bouziane,

qui sont des orgueilleux, ne te laisseront épouser leur fils. Victorin

s’amuse à te chanter des gandoises, et ce n’est pas avec de bonnes

intentions. Épouse-moi! Deux misères peuvent faire du bonheur, lorsqu’on

s’aime et qu’on travaille!

Ce vertueux langage n’impressionnait pas Arlette. Un valet de ferme, fi

donc! Elle avait trop d’instruction pour s’abaisser à un pareil mariage!

Et, tout en laissant à Mïus quelque espérance, elle le désespérait.

Il dit à Arlette un soir:

--Demain, parmi l’équipe des «rusquiers» qui travailleront dans la forêt

des Revertégat, tu sais qu’il y aura Victorin. Il s’est prêté

volontiers. Pourquoi? Parce qu’il aura ainsi occasion de voir plus

souvent Martine. Elle ira demain porter la soupe à leurs rusquiers. Et

il voudrait te faire croire qu’il ne la poursuit pas!... Va, ma pauvre

Arlette, il n’est pas pour toi, le beau Victorin! Il a trop de terres et

trop d’écus. Il faut que tu sois folle pour croire qu’une fille comme

toi, aussi pauvre que ce Mïus qui te parle,--sera épousée par un jeune

homme dont la famille est riche... à au moins... cent mille francs. Je

suis sûr que si tu pouvais demain, «rodéger» (rôder) autour des

rusquiers, vers midi, tu verrais, clair comme le jour, que ton Victorin

préfère sa Martine à notre Arlette des Mayons, quoique Arlette soit

mieux «arnisquée», et que, pour porter une toilette de dame, le

dimanche, elle n’ait pas sa pareille dans toute la commune! Martine ne

lit pas comme toi dans les livres, et je ne lui ai jamais vu un journal

à la main, la sotte!--mais elle peut porter sur l’échine une rude

charge, la charge que moi je porte, et voilà justement ce qu’il faut aux

Bouziane et à leur Victorin; ils ont besoin d’une femme de plus dans

leur maison, qui les aide à faire, selon le temps, tous leurs travaux de

campagne.

Avec des propos pareils, Mïus avait souvent irrité les ambitions

d’Arlette, et le désir qu’elle avait de faire la définitive conquête de

Victorin.

Mïus, pensait-elle, se trompait. Elle savait ce qu’elle savait. Elle se

rappelait les paroles ardentes que Victorin, le soir, sur les aires, lui

avait parfois murmurées:

--Tu n’es pas riche, Arlette, lui disait ce Victorin, et c’est la raison

pourquoi mon père ne voudra pas que je t’épouse. Mais tu es

intelligente; je t’ai vue souvent, le dimanche, quand tu es bien vêtue,

si jolie avec l’ombrelle sur l’épaule et avec des gants comme une

demoiselle de la ville,--je t’ai vue, des fois, assise à l’ombre, sous

un châtaignier, au frais, tourner les pages d’un livre. Tu ne te doutais

pas que je «t’espinchais» (épiais) et moi, je suivais sur ton joli

visage si fin, si pâle, si blanc, toutes tes pensées. Et, une fois, je

t’ai vue pleurer sur le livre!...

--Je t’avais bien aperçu, avouait Arlette, et je me souviens très bien

de ce jour où j’ai pleuré sur le livre. J’ai pleuré parce que la

marquise, dans le roman, était vraiment malheureuse avec Monsieur le

marquis! Tu ne me feras pas souffrir comme ça, dis, Victorin, quand nous

serons mari et femme?

Et Victorin s’était écrié:

--Pour sûr que je ne me conduirai pas comme ce coquin de marquis dont je

n’ai pas lu l’histoire, mais que je déteste puisqu’il t’a fait pleurer,

ma belle!

Ce chimérique parallèle entre lui, Victorin, et un marquis de

roman--avait un instant impressionné le brave fils du fermier. Le roman,

qu’il ne devait jamais lire, s’était présenté vaguement à son esprit

comme on ne sait quel livre d’histoire dont les personnages étaient des

héros comparables aux chevaliers célèbres, même aux rois de France. Et

l’un d’eux faisait pleurer cette Arlette! son Arlette! Il fallait

vraiment, pour être si facile à émouvoir, qu’elle fût une créature tout

à fait supérieure, comme on dit qu’il y en a quelques-unes dans les

châteaux, beaucoup dans les villes d’étrangers, Nice, Cannes; et plus

encore à Paris! C’était à se demander si Arlette n’était pas, elle-même,

fille d’un prince,--comme on le dit de Gaspard de Besse! Mais non, la

mère d’Arlette était une pauvre gavotte. La nature, seule, et l’école

avaient fait ce miracle, ce chef-d’œuvre, une Arlette! que la voix

publique avait surnommée des Mayons,--comme s’il eût été dans sa

destinée d’être noble, aussi bien qu’un Villeneuve ou un Colbert.

Arlette «se repassait» tous ces souvenirs, et toutes les impressions que

lui avait avouées ingénument Victorin, en sorte qu’elle se sentait bien

sûre de son amour et de sa fidélité; mais elle sentait d’autre part

qu’il était nécessaire de les entretenir, et particulièrement de

surveiller Martine. C’est pourquoi, le jour où celle-ci devait aller

porter la soupe aux rusquiers des Revertégat, Arlette s’en vint, non

loin d’eux, glaner des déchets de liège, en des bois voisins, où déjà on

avait fait la récolte. La bande des rusquiers, avec Victorin pour chef,

travaillait allègrement depuis l’aube.

Les leveurs de liège, leur petite hache en main, debout sur la

planchette de l’étagère, dressée et fixée contre les chênes au moyen

d’une corde à l’épreuve,--incisaient l’écorce épaisse circulairement et

horizontalement. Cela s’appelle «toilà» ou «toirà». Cette incision

faite, ils refendaient, c’est-à-dire procédaient aux incisions

longitudinales; et, enfin, ils arrivaient au «couronnement», à

l’incision qui détache le haut de la planche bombée.

Ensuite, les «camalous» emportaient les plaques de liège jusqu’à la

«cougno» où l’emballeur fait les balles, qu’emportent, à leur tour,

charrettes ou mulets jusqu’à la «pile», voisine du village.

Dépouillé peu à peu des parties de son écorce grise arrivée, cette

année, au point voulu de développement, chacun des troncs énormes et

tourmentés se montrait, tout à coup, rouge, d’un rouge pâle... Sous les

rayons du soleil, qui çà et là transpercent les feuillages durs, ces

troncs nus, noueux, tels des torses de géants, ne tardent pas à devenir

d’un rouge sanglant de chair écorchée. Cette coloration évoque alors

l’idée d’on ne sait quelle souffrance héroïque et muette; c’est celle

des forêts que persécute le labeur des hommes.

--Les pauvres bougres, disait un rusquier. Nous la leur travaillons, la

peau!

--C’est la vie! répliquait un autre. Pour que chacun vive, il faut que

tout souffre!

Tout à coup, pendant que crissait la «destraoù» (la hache) dans l’écorce

d’un des plus vieux chênes, qui livrait avec peine à l’instrument de

torture sa peau, pareille par les bosses, disait un rusquier, à celle

d’un melon-cantaloup ou d’une tarente,--un chant s’éleva du haut d’une

étagère.

--Le chef de bande commence à chanter, fit un rusquier.

--Eh! il chante, dit un autre; c’est que midi approche, et, avec la

soupe, la belle Martine.

Victorin, sur son étagère, à voix pleine chantait:

Le jeune et beau leveur de liège,

Par les bûcherons écouté,

Apprit l’art du chant sans solfège,

Comme les cigales d’été.

Feutre en arrière, en auréole,

Col ouvert sous la brise folle,

Culotte percée aux genoux,

Il portait la rouge taïole

Comme les drôles de chez nous.

Le grésillement continu du chant des cigales, aux environs, semblait la

voix même de l’été, de la chaleur, qui accompagnait le chant de l’homme.

A travers les branchages chauds et immobiles, la voix saine passait

comme une brise lente et tiède.

Tous les rusquiers connaissaient cette chanson; et les uns sur leurs

étagères dans les branchages, les autres debout à terre près des troncs;

et aussi les camalous, ceux qui camalaient, mot qui, sans doute venu des

Sarrasins longtemps maîtres de ces forêts, signifie porter un faix à la

façon d’un chameau--tous ensemble lancèrent le refrain:

Pour l’écouter, les pins aux branches musicales,

Arrêtaient un moment leur murmure nombreux;

Et, le sentant le frère des cigales,

Cigalous est le nom qu’ils lui donnaient entre eux.

--Cette chanson, dit un rusquier qui n’avait pas pris part au concert,

cette chanson doit être nouvelle,--que je ne la connaisse pas?

--Oui, dit un autre, c’est Monsieur Jean d’Auriol qui l’a faite.

Victorin chantait:

Vint à passer dans nos collines

Une chanteuse de Paris,

Qui lui dit, en phrases câlines:

«Paris seul te paiera ton prix;

Assez de chansons à la lune!

Cours vers le bonheur inconnu...

Viens à Paris faire fortune!»

Il admira sa beauté brune

Et donna son cœur d’ingénu.

--Les refrains sont tous différents, cria l’un des travailleurs, mais,

pas moins, je sais le second.

Et il chanta:

O Cigalous, tu veux quitter tes chênes-lièges,

Tes pins, qui, comme toi, fredonnent nuit et jour...

L’amour malin, dans les bois, tend ses pièges:

Prends garde, Cigalous, aux pièges de l’amour!

Il y avait bien, par-ci par-là, quelques mots écorchés, mais ces menus

accrocs n’altéraient pas le sens de la chanson, et Victorin qui, lui, la

savait toute, reprit à grande allure:

--«Père, je pars pour la grand’ville;

Ma mère, je vais à Paris...»

La vieille pleurait, immobile;

Le bon vieux jetait les hauts cris.

Cigalous, feutre en auréole,

A serré sa rouge taïole:

«J’irai là-bas, c’est mon destin.»

Il avait donné sa parole;

Il partit par un beau matin.

Le silence qui suivit ce couplet s’étant prolongé, il sembla certain que

plus aucun des rusquiers ne se rappelait le refrain suivant. Rythmique

et continu, le chant des cigales, aux alentours, grésillait; c’était

comme un crépitement d’incendie dans des broussailles sèches. Alors une

voix féminine, émue et fraîche, se fit entendre en réplique, pas très

près, mais distincte. Elle chantait d’un ton de reproche plaintif:

O Cigalous, pourquoi quitter ta chère vieille,

Ton père et tes amis, nos braves bûcherons?

C’est un démon, crois-moi, qui te conseille.

Ne pars pas, Cigalous, nous seuls nous t’aimerons!

Une émotion courut dans ce coin de forêt, où souffraient les pauvres

chênes et où palpitaient des cœurs d’hommes. Un vieux rusquier s’essuya

les yeux. Tous écoutèrent. Et la romance s’acheva ainsi, Victorin

chantant les couplets, et Martine les refrains qui lui donnaient

réponse.

Arlette des Mayons: Roman de la terre et de l'école · 第 15 / 79 题