LE DÉPIQUAGE DU BLÉ

--Victorin, tu ne nous feras pas le chagrin d’épouser cette fille, dit

le père.

Les deux hommes s’en venaient de l’aire, où, depuis le lever du soleil,

sous les pieds de deux forts chevaux aveuglés d’œillères closes, on

avait foulé le blé. Maintenant le père et le fils ramenaient à l’étable

les bêtes lourdes de fatigue. Depuis l’aube, le père n’avait pas

prononcé dix paroles, et voici que, la matinée finie,--au moment de

goûter un peu de repos dans la maison aux volets pleins et

entrebâillés,--le paysan disait cela à son fils parce qu’il jugeait que

le moment en était enfin venu. Jamais auparavant il n’avait touché ce

sujet.

Le fils, qui ne fut pas étonné, ne répondit pas.

Tous deux marchèrent en silence vers l’étable obscure et fraîche, dont

la porte basse, qui encadrait du noir intense, avait un seuil de soleil.

Sous l’ombre des grands chapeaux de paille, leur face rasée scintillait

de sueur par endroits; et, aussi, la sueur luisante se voyait suspendue

aux rudes soies de leur poitrine velue, dans l’écartement des chemises

de couleur. Tous deux avaient des pantalons de grosse toile bise,

retenus, malgré la chaleur d’été, par une «taïole» bleu et rouge; et, à

travers les épaisses semelles de leurs souliers cloutés, ils

ressentaient l’ardeur de la terre.

Ils s’arrêtèrent, à dix pas de la maison, sous l’ombre de quelques vieux

mûriers, devant le puits coiffé d’un dôme et clos d’une solide porte,

comme une caverne d’Ali-Baba. En ce pays ardent, on enferme l’eau comme

un trésor. Victorin ouvrit la petite mais lourde porte grinçante; il

repoussa de la margelle, dans le vide, le seau de bois vermoulu, qui se

balança sous la poulie de fer au bout de la chaîne. Avec des crissements

joyeux, le seau descendit vers la fraîcheur du fond. Bientôt remonté, il

fut vidé dans la conque où nageait une grosse éponge. L’éponge en main,

le jeune homme mouilla abondamment les naseaux poussiéreux des deux

bêtes.

Le père surveillait ce travail, et, quand il le vit terminé, il rentra

dans la maison, laissant à son fils le soin de conduire et d’attacher

les chevaux dans l’étable, devant les râteliers gorgés de foin.

A présent, les deux hommes étaient assis dans la salle obscure, où le

jour ne pénétrait que par le léger entrebâillement des volets pleins et

de la lourde porte. La pesante table rectangulaire touchait le mur du

fond. Aux deux bouts, le père et le fils se faisaient face. La mère les

servait. On entendait bourdonner une abeille. Ces gens, à cette heure

grave, vivaient en silence, appliqués à leur besogne, qui était, pour

les hommes, de se refaire des muscles en mangeant à leur suffisance;

pour la femme, de les aider à réparer leurs forces d’où dépendait la

santé de la famille, la stabilité de la maison, l’avenir commun. Ils

mangeaient donc silencieusement, et elle les servait sans rien dire. Et

tous, sans avoir même à y songer, étaient pénétrés de l’importance de

cette minute,--car la famille Bouziane, de l’aïeul, qui somnolait en ce

moment dans une chambre au-dessus de leur tête, jusqu’à ce Victorin, son

petit-fils, en passant par le père et la mère, tous, tour à tour,

avaient été élevés dans le respect de la vie ordonnée et dans l’amour du

travail, loin des déclamations du siècle.

La famille Bouziane! on la citait comme un exemple extraordinaire de

volonté et de probité simples. On disait d’elle couramment: «Ça, c’est

des gens d’ancien temps;» ou: «à l’ancienne mode; on n’en fait plus de

comme ça.»

Les Bouziane, depuis des siècles, n’avaient jamais quitté le pays. Par

les hommes, ils descendaient à coup sûr des Sarrazins, longtemps et

fortement établis non loin des Mayons, à La Garde-Freinet, au sommet de

la chaîne des Maures, dans la Provence du Var.

Aujourd’hui, cette famille, ayant abandonné les hauteurs de La

Garde-Freinet, habitait, dans la plaine onduleuse, sa bastide, largement

et solidement assise sur un terrain incliné à peine vers le midi, entre

Gonfaron et les Mayons.

Les Mayons, ce mot signifie: les maisons. Maisons paysannes, asiles

nobles d’antiques roturiers; ils étaient là sur leur sol d’origine, à

moins d’une lieue de Gonfaron, presque au pied du massif des Maures, à

la lisière des bois de pins qui dévalent le versant nord de la chaîne,

où les arrête la grande culture des vignes.

Les Bouziane mangeaient. Les mâchoires aux blanches dentures broyaient,

avec lenteur, un pain sec qui «crenillait» allègrement. Le chien, un

chien courant, bon gardien de la demeure, les considérait assis sur sa

queue.

--Ne vous occupez pas de lui, je lui ai donné. Il a mangé à sa

suffisance, dit la mère Bouziane.

Elle apportait aux deux hommes les radis bien frais, les premières

pommes d’amour, le lard grillé; puis elle battait sa demi-douzaine

d’œufs, et apprêtait la poêle où allait cuire et se dorer l’omelette aux

oignons--la moissonneuse.

Quand ils auraient fini, elle monterait sa bouillie au vieux, là-haut,

qui, depuis une année, s’était couché pour mourir et qui n’y parvenait

pas.

Ensuite, comme de juste, elle penserait à elle-même; et, tranquille

enfin, prendrait seule son repas, mieux à son aise que s’il lui avait

fallu, s’étant mise à table avec les travailleurs, s’interrompre de

manger et se lever à toute minute pour chercher une chose ou l’autre.

--Ça ne serait pas sain, songeait-elle.

Et nos pères avaient raison de tenir à l’usage, aujourd’hui perdu, de

faire manger la femme après les hommes, sans l’offenser, et bien au

contraire, c’est-à-dire lorsqu’enfin elle peut prendre sa nourriture en

toute tranquillité.

Sur cette terre de souffrance où il faut travailler, le travail, si on

le distribue avec intelligence, se fait plus vite et mieux, pour le plus

grand avantage de tous et de chacun. Telle était du moins la pensée des

Bouziane, depuis des siècles,--depuis le jour où leurs ancêtres

sarrazins étaient venus en terre de Provence, se mêler aux Liguriennes

et fonder une race toujours vivante et prospère.

Pendant tout le repas, le père et le fils n’échangèrent pas cinq

paroles. Ils mangeaient et buvaient en silence, tandis que, dans cette

ombre, leurs corps apaisés, exhalant le soleil du matin, reprenaient

fraîcheur lentement.

Le père ne s’étonnait point que le fils n’eût pas répondu sur-le-champ à

son objurgation sévère. Il comptait que Victorin verrait son «devoir»

(il se servait de ce mot) et qu’il s’y tiendrait, une fois averti. Et

puis, les choses de sentiment, de passion, d’intérêt même, on n’y

saurait penser toujours. Quand on travaille «chez nous»--on est tout au

spectacle de ce que l’on fait. Pour l’heure, les hommes mangeaient. Tout

le matin, on avait «foulé», tout à l’heure on foulerait encore; et dans

leur tête--pleine de la vision d’une aire qui flamboyait sous des

éparpillements de longues pailles d’or, entremêlées et rigides, et où

tournent inlassablement les deux chevaux au train monotone--il n’y avait

pas place pour les raisonnements.

Ils étaient allés se coucher un instant à l’ombre des mûriers, près du

puits, faire un peu de sieste. L’un s’était dit: «Il ne l’épousera pas»,

l’autre: «Bien sûr que je l’épouserai»; mais c’était tout; cela s’était

murmuré en eux une fois ou deux, et cela, aussitôt, avait été couvert

par le frappement du pied des chevaux dans la paille où le grain jaillit

sourdement de l’épi... «Hue! le Rouge!--T’arrête pas, le Blanc! Hue donc

et fais courage!» Puis un peu de somnolence était venue; et quelque

chose comme une nuit claire et douce avait voilé à demi le tableau

ensoleillé qu’ils avaient tous deux sous le crâne.

La sieste finie, ils reprirent leur besogne; et cela ne changea rien en

eux, puisque, même, durant leur repos, ils avaient revu en imagination

ce qu’ils revoyaient maintenant en réalité. Sous les pieds des chevaux,

les longues pailles rigides et fines bruissaient, et, tout le long de

chacune d’elles, le soleil allumait une fine aiguille de feu; et ces

millions d’aiguilles longues, ces traits de feu, sans cesse se

croisaient et se décroisaient... Au milieu de cet embrasement, les

chevaux viraient, viraient, dépiquant le blé encore et encore. Victorin,

au centre de l’aire, faisait passer les longes derrière son dos, de sa

main droite dans sa gauche; le père Bouziane, la fourche au poing,

patiemment, lançait sous le pied des bêtes de nouvelles gerbes, les

éparpillait, les renouvelait sans cesse; et, ainsi occupés, le père et

le fils, tous deux suaient, brûlants de vie, dans un flamboiement de

lumière opulente et de joie physique.

Le soir vint; le feu torride cessa de tomber du ciel, comme ruissellent

les grains d’un crible, sur la terre crevassée; une douceur se fit, qui

gagna cultures et bois comme une marée les rivages; le jour, si

longtemps exaspéré, s’apaisa, se mêla enfin de rêverie; tout ce que,

tantôt, il enveloppait, accablant, ne pouvait alors penser qu’à lui;

maintenant les choses se reprenaient; elles se ressaisissaient,

faisaient retour sur elles-mêmes; la vie individuelle des plantes et des

êtres se retrouvait; tous les puits clos de la plaine s’ouvraient à

cette heure pour donner aux bêtes et aux gens un peu de leur trésor

d’obscure fraîcheur; une poulie lointaine criait faiblement, avec le

charme d’un appel d’oiseau qui cherche un abri pour la nuit; c’était

l’heure où les amoureux, revenant du travail, rencontrent, près des

margelles, les belles fiancées qui vont quérir l’eau pour le repas du

soir...

Alors les deux Bouziane ramenèrent leurs chevaux à l’étable; et, comme

ils arrivaient près du puits, Victorin, répondant enfin aux paroles que

son père avait prononcées le matin, lui dit:

--Et pourquoi, mon père, que je ne l’épouserais pas, Arlette?

Le père Bouziane éprouva dans son cœur une secousse. Cependant il n’en

fit rien voir.

--Plus tard, dit-il, s’il le faut, je te dirai ça; pour l’heure,

réfléchis à ma volonté, et tu verras bientôt par toi-même les raisons

pourquoi ce que je t’ai dit--je te l’ai dit.

Sans parler davantage, ils soupèrent--puis, assis sur le banc de pierre,

au seuil de la ferme, fumèrent leur pipe sous les étoiles.

Arlette des Mayons: Roman de la terre et de l'école · 第 8 / 79 题