DU JUGEMENT POLITIQUE AUX ÉTATS-UNIS.

Ce que l'auteur entend par jugement politique. -- Comment on

comprend le jugement politique en France, en Angleterre, aux

États-Unis. -- En Amérique le juge politique ne s'occupe que des

fonctionnaires publics. -- Il prononce des destitutions plutôt

que des peines. -- Le jugement politique, moyen habituel du

gouvernement. -- Le jugement politique, tel qu'on l'entend aux

États-Unis, est, malgré sa douceur, et peut-être à cause de sa

douceur, une arme très puissante dans les mains de la majorité.

J'entends par jugement politique, l'arrêt que prononce un corps

politique momentanément revêtu du droit de juger.

Dans les gouvernements absolus, il est inutile de donner aux jugements

des formes extraordinaires: le prince, au nom duquel on poursuit

l'accusé, étant maître des tribunaux comme de tout le reste, n'a pas

besoin de chercher de garantie ailleurs que dans l'idée qu'on a de sa

puissance. La seule crainte qu'il puisse concevoir est qu'on ne garde

même pas les apparences extérieures de la justice, et qu'on ne déshonore

son autorité en voulant l'affermir.

Mais dans la plupart des pays libres, où la majorité ne peut jamais

agir sur les tribunaux, comme le ferait un prince absolu, il est

quelquefois arrivé de placer momentanément la puissance judiciaire entre

les mains des représentants mêmes de la société. On a mieux aimé y

confondre ainsi momentanément les pouvoirs, que d'y violer le principe

nécessaire de l'unité du gouvernement. L'Angleterre, la France et les

États-Unis ont introduit le jugement politique dans leurs lois: il est

curieux d'examiner le parti que ces trois grands peuples en ont tiré.

En Angleterre et en France, la chambre des pairs forme la haute cour

criminelle[118] de la nation. Elle ne juge pas tous les délits

politiques, mais elle peut les juger tous.

[Note 118: La cour des pairs en Angleterre forme en outre le

dernier degré de l'appel dans certaines affaires civiles.

Voyez Blakstone, liv. III, ch. IV.]

À côté de la chambre des pairs se trouve un autre pouvoir politique,

revêtu du droit d'accuser. La seule différence qui existe, sur ce point,

entre les deux pays, est celle-ci: en Angleterre, les députés peuvent

accuser qui bon leur plaît devant les pairs; tandis qu'en France ils ne

peuvent poursuivre de cette manière que les ministres du roi.

Du reste, dans les deux pays, la chambre des pairs trouve à sa

disposition toutes les lois pénales pour en frapper les délinquants.

Aux États-Unis, comme en Europe, l'une des deux branches de la

législature est revêtue du droit d'accuser, et l'autre du droit de

juger. Les représentants dénoncent le coupable, le sénat le punit.

Mais le sénat ne peut être _saisi_ que par les _représentants_, et les

représentants ne peuvent accuser devant lui que des _fonctionnaires

publics_. Ainsi le sénat a une compétence plus restreinte que la cour

des pairs de France, et les représentants ont un droit d'accusation plus

étendu que nos députés.

Mais voici la plus grande différence qui existe entre l'Amérique et

l'Europe: en Europe, les tribunaux politiques peuvent appliquer toutes

les dispositions du Code pénal; en Amérique, lorsqu'ils ont enlevé à un

coupable le caractère public dont il était revêtu, et l'ont déclaré

indigne d'occuper aucunes fonctions politiques à l'avenir, leur droit

est épuisé, et la tâche des tribunaux ordinaires commence.

Je suppose que le président des États-Unis ait commis un crime de haute

trahison.

La chambre des représentants l'accuse, les sénateurs prononcent sa

déchéance. Il paraît ensuite devant un jury, qui seul peut lui enlever

la liberté ou la vie.

Ceci achève de jeter une vive lumière sur le sujet qui nous occupe.

En introduisant le jugement politique dans leurs lois, les Européens ont

voulu atteindre les grands criminels, quels que fussent leur naissance,

leur rang ou leur pouvoir dans l'État. Pour y parvenir, ils ont réuni

momentanément, dans le sein d'un grand corps politique, toutes les

prérogatives des tribunaux.

Le législateur s'est transformé alors en magistrat; il a pu établir le

crime, le classer et le punir. En lui donnant les droits de juge, la loi

lui en a imposé toutes les obligations, et l'a lié à l'observation de

toutes les formes de justice.

Lorsqu'un tribunal politique, français ou anglais, a pour justiciable

un fonctionnaire public, et qu'il prononce contre lui une condamnation,

il lui enlève par le fait ses fonctions, et peut le déclarer indigne

d'en occuper aucune à l'avenir; mais ici la destitution et

l'interdiction politiques sont une conséquence de l'arrêt et non l'arrêt

lui-même.

En Europe, le jugement politique est donc plutôt un acte judiciaire

qu'une mesure administrative.

Le contraire se voit aux États-Unis, et il est facile de se convaincre

que le jugement politique y est bien plutôt une mesure administrative

qu'un acte judiciaire.

Il est vrai que l'arrêt du sénat est judiciaire par la forme; pour le

rendre, les sénateurs sont obligés de se conformer à la solennité et aux

usages de la procédure. Il est encore judiciaire par les motifs sur

lesquels il se fonde; le sénat est en général obligé de prendre pour

base de sa décision un délit du droit commun. Mais il est administratif

par son objet.

Si le but principal du législateur américain eût été réellement d'armer

un corps politique d'un grand pouvoir judiciaire, il n'aurait pas

resserré son action dans le cercle des fonctionnaires publics, car les

plus dangereux ennemis de l'État peuvent n'être revêtus d'aucune

fonction: ceci est vrai, surtout dans les républiques, où la faveur des

partis est la première des puissances, et où l'on est souvent d'autant

plus fort qu'on n'exerce légalement aucun pouvoir.

Si le législateur américain avait voulu donner à la société elle-même le

droit de prévenir les grands crimes, à la manière du juge, par la

crainte du châtiment, il aurait mis à la disposition des tribunaux

politiques toutes les ressources du Code pénal; mais il ne leur a fourni

qu'une arme incomplète, et qui ne saurait atteindre les plus dangereux

d'entre les criminels. Car peu importe un jugement d'interdiction

politique à celui qui veut renverser les lois elles-mêmes.

Le but principal du jugement politique, aux États-Unis, est donc de

retirer le pouvoir à celui qui en fait un mauvais usage, et d'empêcher

que ce même citoyen n'en soit revêtu à l'avenir. C'est, comme on le

voit, un acte administratif auquel on a donné la solennité d'un arrêt.

En cette matière, les Américains ont donc créé quelque chose de mixte.

Ils ont donné à la destitution administrative toutes les garanties du

jugement politique, et ils ont ôté au jugement politique ses plus

grandes rigueurs.

Ce point fixé, tout s'enchaîne; on découvre alors pourquoi les

constitutions américaines soumettent tous les fonctionnaires civils à la

juridiction du sénat, et en exemptent les militaires, dont les crimes

sont cependant plus à redouter. Dans l'ordre civil, les Américains n'ont

pour ainsi dire pas de fonctionnaires révocables: les uns sont

inamovibles, les autres tiennent leurs droits d'un mandat qu'on ne peut

abroger. Pour leur ôter le pouvoir, il faut donc les juger tous. Mais

les militaires dépendent du chef de l'État, qui lui-même est un

fonctionnaire civil. En atteignant le chef de l'État, on les frappe tous

du même coup[119].

[Note 119: Ce n'est pas qu'on puisse ôter à un officier son

grade; mais on peut lui enlever son commandement.]

Maintenant, si on en vient à comparer le système européen et le système

américain, dans les effets que chacun produit ou peut produire, on

découvre des différences non moins sensibles.

En France et en Angleterre, on considère le jugement politique comme une

arme extraordinaire, dont la société ne doit se servir que pour se

sauver dans les moments de grands périls.

On ne saurait nier que le jugement politique, tel qu'on l'entend en

Europe, ne viole le principe conservateur de la division des pouvoirs,

et qu'il ne menace sans cesse la liberté et la vie des hommes.

Le jugement politique, aux États-Unis, ne porte qu'une atteinte

indirecte au principe de la division des pouvoirs; il ne menace point

l'existence des citoyens; il ne plane pas, comme en Europe, sur toutes

les têtes, puisqu'il ne frappe que ceux qui, en acceptant des fonctions

publiques, se sont soumis d'avance à ses rigueurs.

Il est tout à la fois moins redoutable et moins efficace.

Aussi les législateurs des États-Unis ne l'ont-ils pas considéré comme

un remède extrême aux grands maux de la société, mais comme un moyen

habituel de gouvernement.

Sous ce point de vue, il exerce peut-être plus d'influence réelle sur le

corps social en Amérique qu'en Europe. Il ne faut pas en effet se

laisser prendre à l'apparente douceur de la législation américaine, dans

ce qui a rapport aux jugements politiques. On doit remarquer, en premier

lieu, qu'aux États-Unis le tribunal qui prononce ces jugements est

composé des mêmes éléments et soumis aux mêmes influences que le corps

chargé d'accuser, ce qui donne une impulsion presque irrésistible aux

passions vindicatives des partis. Si les juges politiques, aux

États-Unis, ne peuvent prononcer des peines aussi sévères que les juges

politiques d'Europe, il y a donc moins de chances d'être acquitté par

eux. La condamnation est moins redoutable et plus certaine.

Les Européens, en établissant les tribunaux politiques, ont eu pour

principal objet de _punir_ les coupables; les Américains, de leur

_enlever le pouvoir_. Le jugement politique, aux États-Unis, est en

quelque façon une mesure préventive. On ne doit donc pas y enchaîner le

juge dans des définitions criminelles bien exactes.

Rien de plus effrayant que le vague des lois américaines, quand elles

définissent les crimes politiques proprement dits. «Les crimes qui

motiveront la condamnation du président (dit la constitution des

États-Unis, section 4, art. 1er) sont la haute trahison, la corruption,

ou autres grands crimes et délits.» La plupart des constitutions d'États

sont bien plus obscures encore.

«Les fonctionnaires publics, dit la constitution du Massachusetts,

seront condamnés pour la conduite coupable qu'ils auront tenue et pour

leur mauvaise administration[120]. Tous les fonctionnaires qui auront

mis l'État en danger, par mauvaise administration, corruption, ou autres

délits, dit la constitution de Virginie, pourront être accusés par la

chambre des députés.» Il y a des constitutions qui ne spécifient aucun

crime, afin de laisser peser sur les fonctionnaires publics une

responsabilité illimitée[121].

[Note 120: Chap. 1, sect. 2, § 8.]

[Note 121: Voyez la constitution des Illinois, du Maine, du

Connecticut et de la Géorgie.]

Mais ce qui rend, en cette matière, les lois américaines si redoutables,

naît, j'oserai le dire, de leur douceur même.

Nous avons vu qu'en Europe la destitution d'un fonctionnaire, et son

interdiction politique, étaient une des conséquences de la peine, et

qu'en Amérique c'était la peine même. Il en résulte ceci: en Europe, les

tribunaux politiques sont revêtus de droits terribles dont quelquefois

ils ne savent comment user; et il leur arrive de ne pas punir, de peur

de punir trop. Mais, en Amérique, on ne recule pas devant une peine qui

ne fait pas gémir l'humanité: condamner un ennemi politique à mort, pour

lui enlever le pouvoir, est aux yeux de tous un horrible assassinat;

déclarer son adversaire indigne de posséder ce même pouvoir, et le lui

ôter, en lui laissant la liberté et la vie, peut paraître le résultat

honnête de la lutte.

Or, ce jugement si facile à prononcer n'en est pas moins le comble du

malheur pour le commun de ceux auxquels il s'applique. Les grands

criminels braveront sans doute ses vaines rigueurs; les hommes

ordinaires verront en lui un arrêt qui détruit leur position, entache

leur honneur, et qui les condamne à une honteuse oisiveté pire que la

mort.

Le jugement politique, aux États-Unis, exerce donc sur la marche de la

société une influence d'autant plus grande qu'elle semble moins

redoutable. Il n'agit pas directement sur les gouvernés, mais il rend la

majorité entièrement maîtresse de ceux qui gouvernent; il ne donne point

à la législature un immense pouvoir qu'elle ne pourrait exercer que dans

un jour de crise; il lui laisse prendre une puissance modérée et

régulière, dont elle peut user tous les jours. Si la force est moins

grande, d'un autre côté l'emploi en est plus commode et l'abus plus

facile.

En empêchant les tribunaux politiques de prononcer des peines

judiciaires, les Américains me semblent donc avoir prévenu les

conséquences les plus terribles de la tyrannie législative, plutôt que

la tyrannie elle-même. Et je ne sais si, à tout prendre, le jugement

politique, tel qu'on l'entend aux États-Unis, n'est point l'arme la plus

formidable qu'on ait jamais remise aux mains de la majorité.

Lorsque les républiques américaines commenceront à dégénérer, je crois

qu'on pourra aisément le reconnaître: il suffira de voir si le nombre

des jugements politiques augmente (_N_).

De la Démocratie en Amérique, tome premier et augmentée d'un Avertissement et d'un Examen comparatif de la Démocratie aux États-Unis et en Suisse · 第 43 / 158 题