Il domine toute la société américaine. -- Application que les
Américains faisaient déjà de ce principe avant leur révolution.
-- Développement que lui a donné cette révolution. -- Abaissement
graduel et irrésistible du cens.
Lorsqu'on veut parler des lois politiques des États-Unis, c'est toujours
par le dogme de la souveraineté du peuple qu'il faut commencer.
Le principe de la souveraineté du peuple, qui se trouve toujours plus ou
moins au fond de presque toutes les institutions humaines, y demeure
d'ordinaire comme enseveli. On lui obéit sans le reconnaître, ou si
parfois il arrive de le produire un moment au grand jour, on se hâte
bientôt de le replonger dans les ténèbres du sanctuaire.
La volonté nationale est un des mots dont les intrigants de tous les
temps et les despotes de tous les âges ont le plus largement abusé. Les
uns en ont vu l'expression dans les suffrages achetés de quelques agents
du pouvoir; d'autres dans les votes d'une minorité intéressée ou
craintive; il y en a même qui l'ont découverte toute formulée dans le
silence des peuples, et qui ont pensé que du _fait_ de l'obéissance
naissait pour eux le _droit_ du commandement.
En Amérique, le principe de la souveraineté du peuple n'est point caché
ou stérile comme chez certaines nations; il est reconnu par les moeurs,
proclamé par les lois; il s'étend avec liberté, et atteint sans
obstacles ses dernières conséquences.
S'il est un seul pays au monde où l'on puisse espérer apprécier à sa
juste valeur le dogme de la souveraineté du peuple, l'étudier dans son
application aux affaires de la société, et juger ses avantages et ses
dangers, ce pays-là est assurément l'Amérique.
J'ai dit précédemment que, dès l'origine, le principe de la souveraineté
du peuple avait été le principe générateur de la plupart des colonies
anglaises d'Amérique.
Il s'en fallut de beaucoup cependant qu'il dominât alors le gouvernement
de la société comme il le fait de nos jours.
Deux obstacles, l'un extérieur, l'autre intérieur retardaient sa marche
envahissante.
Il ne pouvait se faire jour ostensiblement au sein des lois, puisque les
colonies étaient encore contraintes d'obéir à la métropole; il était
donc réduit à se cacher dans les assemblées provinciales et surtout dans
la commune. Là il s'étendait en secret.
La société américaine d'alors n'était point encore préparée à l'adopter
dans toutes ses conséquences. Les lumières dans la Nouvelle-Angleterre,
les richesses au sud de l'Hudson, exercèrent long-temps, comme je l'ai
fait voir dans le chapitre qui précède, une sorte d'influence
aristocratique qui tendait à resserrer en peu de mains l'exercice des
pouvoirs sociaux. Il s'en fallait encore beaucoup que tous les
fonctionnaires publics fussent électifs et tous les citoyens électeurs.
Le droit électoral était partout renfermé dans de certaines limites, et
subordonné à l'existence d'un cens. Ce cens était très faible au Nord,
plus considérable au Midi.
La révolution d'Amérique éclata. Le dogme de la souveraineté du peuple
sortit de la commune, et s'empara du gouvernement; toutes les classes se
compromirent pour sa cause; on combattit, et on triompha en son nom; il
devint la loi des lois.
Un changement presque aussi rapide s'effectua dans l'intérieur de la
société. La loi des successions acheva de briser les influences locales.
Au moment où cet effet des lois et de la révolution commença à se
révéler à tous les yeux, la victoire avait déjà irrévocablement prononcé
en faveur de la démocratie. Le pouvoir était, par le fait, entre ses
mains. Il n'était même plus permis de lutter contre elle. Les hautes
classes se soumirent donc sans murmure et sans combat à un mal désormais
inévitable. Il leur arriva ce qui arrive d'ordinaire aux puissances qui
tombent: l'égoïsme individuel s'empara de leurs membres; comme on ne
pouvait plus arracher la force des mains du peuple, et qu'on ne
détestait point assez la multitude pour prendre plaisir à la braver, on
ne songea plus à gagner sa bienveillance à tout prix. Les lois les plus
démocratiques furent donc votées à l'envi par les hommes dont elles
froissaient le plus les intérêts. De cette manière, les hautes classes
n'excitèrent point contre elles les passions populaires; mais elles
hâtèrent elles-mêmes le triomphe de l'ordre nouveau. Ainsi, chose
singulière! on vit l'élan démocratique d'autant plus irrésistible dans
les États où l'aristocratie avait le plus de racines.
L'État du Maryland, qui avait été fondé par de grands seigneurs,
proclama le premier le vote universel[66], et introduisit dans
l'ensemble de son gouvernement les formes les plus démocratiques.
[Note 66: Amendements faits à la constitution du Maryland
en 1801 et 1809.]
Lorsqu'un peuple commence à toucher au cens électoral, on peut prévoir
qu'il arrivera, dans un délai plus ou moins long, à le faire disparaître
complétement. C'est là l'une des règles les plus invariables qui
régissent les sociétés. À mesure qu'on recule la limite des droits
électoraux, on sent le besoin de la reculer davantage; car, après chaque
concession nouvelle, les forces de la démocratie augmentent, et ses
exigences croissent avec son nouveau pouvoir. L'ambition de ceux qu'on
laisse au-dessous du cens s'irrite en proportion du grand nombre de ceux
qui se trouvent au-dessus. L'exception devient enfin la règle; les
concessions se succèdent sans relâche, et l'on ne s'arrête plus que
quand on est arrivé au suffrage universel.
De nos jours le principe de la souveraineté du peuple a pris aux
États-Unis tous les développements pratiques que l'imagination puisse
concevoir. Il s'est dégagé de toutes les fictions dont on a pris soin de
l'environner ailleurs; on le voit se revêtir successivement de toutes
les formes, suivant la nécessité des cas. Tantôt le peuple en corps
fait les lois comme à Athènes; tantôt des députés, que le vote universel
a créés, le représentent et agissent en son nom sous sa surveillance
presque immédiate.
Il y a des pays où un pouvoir, en quelque sorte extérieur au corps
social, agit sur lui et le force de marcher dans une certaine voie.
Il y en a d'autres où la force est divisée, étant tout à la fois placée
dans la société et hors d'elle. Rien de semblable ne se voit aux
États-Unis; la société y agit par elle-même et sur elle-même. Il
n'existe de puissance que dans son sein; on ne rencontre même presque
personne qui ose concevoir et surtout exprimer l'idée d'en chercher
ailleurs. Le peuple participe à la composition des lois par le choix des
législateurs, à leur application par l'élection des agents du pouvoir
exécutif; on peut dire qu'il gouverne lui-même, tant la part laissée à
l'administration est faible et restreinte, tant celle-ci se ressent de
son origine populaire et obéit à la puissance dont elle émane. Le peuple
règne sur le monde politique américain comme Dieu sur l'univers. Il est
la cause et la fin de toutes choses; tout en sort et tout s'y absorbe
(_H_).