DU POINT DE DÉPART ET DE SON IMPORTANCE POUR L'AVENIR DES
ANGLO-AMÉRICAINS.
Utilité de connaître le point de départ des peuples pour
comprendre leur état social et leurs lois. -- L'Amérique est le
seul pays où l'on ait pu apercevoir clairement le point de départ
d'un grand peuple. -- En quoi tous les hommes qui vinrent peupler
l'Amérique anglaise se ressemblaient. -- En quoi ils différaient.
-- Remarque applicable à tous les Européens qui vinrent s'établir
sur le rivage du Nouveau-Monde. -- Colonisation de la Virginie.
-- _Id._ de la Nouvelle-Angleterre. -- Caractère original des
premiers habitants de la Nouvelle-Angleterre. -- Leur arrivée. --
Leurs premières lois. -- Contrat social. -- Code pénal emprunté à
la législation de Moïse. -- Ardeur religieuse. -- Esprit
républicain. -- Union intime de l'esprit de religion et de
l'esprit de liberté.
Un homme vient à naître; ses premières années se passent obscurément
parmi les plaisirs ou les travaux de l'enfance. Il grandit; la virilité
commence; les portes du monde s'ouvrent enfin pour le recevoir; il entre
en contact avec ses semblables. On l'étudie alors pour la première fois,
et l'on croit voir se former en lui le germe des vices et des vertus de
son âge mûr.
C'est là, si je ne me trompe, une grande erreur.
Remontez en arrière; examinez l'enfant jusque dans les bras de sa mère;
voyez le monde extérieur se refléter pour la première fois sur le miroir
encore obscur de son intelligence; contemplez les premiers exemples qui
frappent ses regards; écoutez les premières paroles qui éveillent chez
lui les puissances endormies de la pensée; assistez enfin aux premières
luttes qu'il a à soutenir; et alors seulement vous comprendrez d'où
viennent les préjugés, les habitudes et les passions qui vont dominer sa
vie. L'homme est pour ainsi dire tout entier dans les langes de son
berceau.
Il se passe quelque chose d'analogue chez les nations. Les peuples se
ressentent toujours de leur origine. Les circonstances qui ont
accompagné leur naissance et servi à leur développement influent sur
tout le reste de leur carrière.
S'il nous était possible de remonter jusqu'aux éléments des sociétés, et
d'examiner les premiers monuments de leur histoire, je ne doute pas que
nous ne pussions y découvrir la cause première des préjugés, des
habitudes, des passions dominantes, de tout ce qui compose enfin ce
qu'on appelle le caractère national; il nous arriverait d'y rencontrer
l'explication d'usages qui, aujourd'hui, paraissent contraires aux
moeurs régnantes; de lois qui semblent en opposition avec les principes
reconnus; d'opinions incohérentes qui se rencontrent çà et là dans la
société, comme ces fragments de chaînes brisées qu'on voit pendre encore
quelquefois aux voûtes d'un vieil édifice, et qui ne soutiennent plus
rien. Ainsi s'expliquerait la destinée de certains peuples qu'une force
inconnue semble entraîner vers un but qu'eux-mêmes ignorent. Mais
jusqu'ici les faits ont manqué à une pareille étude; l'esprit d'analyse
n'est venu aux nations qu'à mesure qu'elles vieillissaient, et
lorsqu'elles ont enfin songé à contempler leur berceau, le temps l'avait
déjà enveloppé d'un nuage, l'ignorance et l'orgueil l'avaient environné
de fables, derrière lesquelles se cachait la vérité.
L'Amérique est le seul pays où l'on ait pu assister aux développements
naturels et tranquilles d'une société, et où il ait été possible de
préciser l'influence exercée par le point de départ sur l'avenir des
États.
À l'époque où les peuples européens descendirent sur les rivages du
Nouveau-Monde, les traits de leur caractère national étaient déjà bien
arrêtés; chacun d'eux avait une physionomie distincte; et comme ils
étaient déjà arrivés à ce degré de civilisation qui porte les hommes à
l'étude d'eux-mêmes, ils nous ont transmis le tableau fidèle de leurs
opinions, de leurs moeurs et de leurs lois. Les hommes du XVe siècle
nous sont presque aussi bien connus que ceux du nôtre. L'Amérique nous
montre donc au grand jour ce que l'ignorance ou la barbarie des premiers
âges a soustrait à nos regards.
Assez près de l'époque où les sociétés américaines furent fondées pour
connaître en détail leurs éléments, assez loin de ce temps pour pouvoir
déjà juger ce que ces germes ont produit, les hommes de nos jours
semblent être destinés à voir plus avant que leurs devanciers dans les
événements humains. La Providence a mis à notre portée un flambeau qui
manquait à nos pères, et nous a permis de discerner, dans la destinée
des nations, des causes premières que l'obscurité du passé leur
dérobait.
Lorsque, après avoir étudié attentivement l'histoire de l'Amérique, on
examine avec soin son état politique et social, on se sent profondément
convaincu de cette vérité: qu'il n'est pas une opinion, pas une
habitude, pas une loi, je pourrais dire pas un événement, que le point
de départ n'explique sans peine. Ceux qui liront ce livre trouveront
donc dans le présent chapitre le germe de ce qui doit suivre et la clef
de presque tout l'ouvrage.
Les émigrants qui vinrent, à différentes périodes, occuper le territoire
que couvre aujourd'hui l'Union Américaine, différaient les uns des
autres en beaucoup de points; leur but n'était pas le même, et ils se
gouvernaient d'après des principes divers.
Ces hommes avaient cependant entre eux des traits communs, et ils se
trouvaient tous dans une situation analogue.
Le lien du langage est peut-être le plus fort et le plus durable qui
puisse unir les hommes. Tous les émigrants parlaient la même langue; ils
étaient tous enfants d'un même peuple. Nés dans un pays qu'agitait
depuis des siècles la lutte des partis, et où les factions avaient été
obligées, tour à tour, de se placer sous la protection des lois, leur
éducation politique s'était faite à cette rude école, et on voyait
répandus parmi eux plus de notions des droits, plus de principes de
vraie liberté que chez la plupart des peuples de l'Europe. À l'époque
des premières émigrations, le gouvernement communal, ce germe fécond des
institutions libres, était déjà profondément entré dans les habitudes
anglaises, et avec lui le dogme de la souveraineté du peuple s'était
introduit au sein même de la monarchie des Tudors.
On était alors au milieu des querelles religieuses qui ont agité le
monde chrétien. L'Angleterre s'était précipitée avec une sorte de fureur
dans cette nouvelle carrière. Le caractère des habitants, qui avait
toujours été grave et réfléchi, était devenu austère et argumentateur.
L'instruction s'était beaucoup accrue dans ces luttes intellectuelles;
l'esprit y avait reçu une culture plus profonde. Pendant qu'on était
occupé à parler religion, les moeurs étaient devenues plus pures. Tous
ces traits généraux de la nation se retrouvaient plus ou moins dans la
physionomie de ceux de ses fils qui étaient venus chercher un nouvel
avenir sur les bords opposés de l'Océan.
Une remarque, d'ailleurs, à laquelle nous aurons occasion de revenir
plus tard, est applicable non seulement aux Anglais, mais encore aux
Français, aux Espagnols et à tous les Européens qui sont venus
successivement s'établir sur les rivages du Nouveau-Monde. Toutes les
nouvelles colonies européennes contenaient, sinon le développement, du
moins le germe d'une complète démocratie. Deux causes conduisaient à ce
résultat: on peut dire qu'en général, à leur départ de la mère-patrie,
les émigrants n'avaient aucune idée de supériorité quelconque les uns
sur les autres. Ce ne sont guère les heureux et les puissants qui
s'exilent, et la pauvreté ainsi que le malheur sont les meilleurs
garants d'égalité que l'on connaisse parmi les hommes. Il arriva
cependant qu'à plusieurs reprises de grands seigneurs passèrent en
Amérique à la suite de querelles politiques ou religieuses. On y fit des
lois pour y établir la hiérarchie des rangs, mais on s'aperçut bientôt
que le sol américain repoussait absolument l'aristocratie territoriale.
On vit que pour défricher cette terre rebelle il ne fallait rien moins
que les efforts constants et intéressés du propriétaire lui-même. Le
fonds préparé, il se trouva que ses produits n'étaient point assez
grands pour enrichir tout à la fois un maître et un fermier. Le terrain
se morcela donc naturellement en petits domaines que le propriétaire
seul cultivait. Or, c'est à la terre que se prend l'aristocratie, c'est
au sol qu'elle s'attache et qu'elle s'appuie; ce ne sont point les
priviléges seuls qui l'établissent, ce n'est pas la naissance qui la
constitue, c'est la propriété foncière héréditairement transmise. Une
nation peut présenter d'immenses fortunes et de grandes misères; mais si
ces fortunes ne sont point territoriales, on voit dans son sein des
pauvres et des riches; il n'y a pas, à vrai dire, d'aristocratie.
Toutes les colonies anglaises avaient donc entre elles, à l'époque de
leur naissance, un grand air de famille. Toutes, dès leur principe,
semblaient destinées à offrir le développement de la liberté, non pas la
liberté aristocratique de leur mère-patrie, mais la liberté bourgeoise
et démocratique dont l'histoire du monde ne présentait point encore de
complet modèle.
Au milieu de cette teinte générale, s'apercevaient cependant de très
fortes nuances qu'il est nécessaire de montrer.
On peut distinguer dans la grande famille anglo-américaine deux rejetons
principaux qui, jusqu'à présent, ont grandi sans se confondre
entièrement, l'un au sud, l'autre au nord.
La Virginie reçut la première colonie anglaise. Les émigrants y
arrivèrent en 1607. L'Europe, à cette époque, était encore
singulièrement préoccupée de l'idée que les mines d'or et d'argent font
la richesse des peuples: idée funeste qui a plus appauvri les nations
européennes qui s'y sont livrées, et détruit plus d'hommes en Amérique,
que la guerre et toutes les mauvaises lois ensemble. Ce furent donc des
chercheurs d'or que l'on envoya en Virginie[20], gens sans ressources et
sans conduite, dont l'esprit inquiet et turbulent troubla l'enfance de
la colonie[21], et en rendit les progrès incertains. Ensuite arrivèrent
les industriels et les cultivateurs, race plus morale et plus
tranquille, mais qui ne s'élevait presque en aucuns points au-dessus du
niveau des classes inférieures d'Angleterre[22]. Aucune noble pensée,
aucune combinaison immatérielle ne présida à la fondation des nouveaux
établissements. À peine la colonie était-elle créée qu'on y
introduisait l'esclavage[23]; ce fut là le fait capital qui devait
exercer une immense influence sur le caractère, les lois et l'avenir
tout entier du Sud.
[Note 20: La charte accordée par la couronne d'Angleterre, en
1609, portait entre autres clauses que les colons paieraient
à la couronne le cinquième du produit des mines d'or et
d'argent. Voyez _Vie de Washington_, par Marshalls, vol. 1,
p. 18-66.]
[Note 21: Une grande partie des nouveaux colons, dit
Stith (_History of Virginia_), étaient des jeunes gens de
famille déréglés, et que leurs parents avaient embarqués pour
les soustraire à un sort ignominieux; d'anciens domestiques,
des banqueroutiers frauduleux, des débauchés et d'autres gens
de cette espèce, plus propres à piller et à détruire qu'à
consolider l'établissement, formaient le reste. Des chefs
séditieux entraînèrent aisément cette troupe dans toutes
sortes d'extravagances et d'excès. Voyez, relativement à
l'histoire de la Virginie, les ouvrages qui suivent:
_History of Virginia from the first Settlements in the year
1624, by Smith._
_History of Virginia, by William Stith._
_History of Virginia front the earliest period, by Beverly_,
traduit en français en 1807.]
[Note 22: Ce n'est que plus tard qu'un certain nombre de
riches propriétaires anglais vinrent se fixer dans la
colonie.]
[Note 23: L'esclavage fut introduit vers l'année 1620 par
un vaisseau hollandais qui débarqua vingt nègres sur les
rivages de la rivière James. Voyez _Charmer_.]
L'esclavage, comme nous l'expliquerons plus tard, déshonore le travail;
il introduit l'oisiveté dans la société, et avec elle l'ignorance et
l'orgueil, la pauvreté et le luxe. Il énerve les forces de
l'intelligence et endort l'activité humaine. L'influence de l'esclavage,
combinée avec le caractère anglais, explique les moeurs et l'état social
du Sud.
Sur ce même fond anglais se peignaient, au Nord, des nuances toutes
contraires. Ici on me permettra quelques détails.
C'est dans les colonies anglaises du Nord, plus connues sous le nom
d'États de la Nouvelle-Angleterre[24], que se sont combinées les deux ou
trois idées principales qui aujourd'hui forment les bases de la théorie
sociale des États-Unis.
[Note 24: Les États de la Nouvelle-Angleterre sont ceux
situés à l'est de l'Hudson; ils sont aujourd'hui au nombre de
six: 1º le Connecticut; 2º Rhode-Island; 3º Massachusetts; 4º
Vermont; 5º New-Hampshire; 6º Maine.]
Les principes de la Nouvelle-Angleterre se sont d'abord répandus dans
les États voisins; ils ont ensuite gagné de proche en proche les plus
éloignés, et ont fini, si je puis m'exprimer ainsi, par _pénétrer_ la
confédération entière. Ils exercent maintenant leur influence au-delà de
ses limites sur tout le monde américain. La civilisation de la
Nouvelle-Angleterre a été comme ces feux allumés sur les hauteurs qui,
après avoir répandu la chaleur autour d'eux, teignent encore de leurs
clartés les derniers confins de l'horizon.
La fondation de la Nouvelle-Angleterre a offert un spectacle nouveau;
tout y était singulier et original.
Presque toutes les colonies ont eu pour premiers habitants des hommes
sans éducation et sans ressources, que la misère et l'inconduite
poussaient hors du pays qui les avait vus naître, ou des spéculateurs
avides et des entrepreneurs d'industrie. Il y a des colonies qui ne
peuvent pas même réclamer une pareille origine: Saint-Domingue a été
fondé par des pirates, et de nos jours, les cours de justice
d'Angleterre se chargent de peupler l'Australie.
Les émigrants qui vinrent s'établir sur les rivages de la
Nouvelle-Angleterre appartenaient tous aux classes aisées de la
mère-patrie. Leur réunion sur le sol américain présenta, dès l'origine,
le singulier phénomène d'une société où il ne se trouvait ni grands
seigneurs ni peuple, et, pour ainsi dire, ni pauvres ni riches. Il y
avait, à proportion gardée, une plus grande masse de lumières répandue
parmi ces hommes que dans le sein d'aucune nation européenne de nos
jours. Tous, sans en excepter peut-être un seul, avaient reçu une
éducation assez avancée, et plusieurs d'entre eux s'étaient fait
connaître en Europe par leurs talents et leur science. Les autres
colonies avaient été fondées par des aventuriers sans famille; les
émigrants de la Nouvelle-Angleterre apportaient avec eux d'admirables
éléments d'ordre et de moralité; ils se rendaient au désert accompagnés
de leurs femmes et de leurs enfants. Mais ce qui les distinguait surtout
de tous les autres, était le but même de leur entreprise. Ce n'était
point la nécessité qui les forçait d'abandonner leur pays; ils y
laissaient une position sociale regrettable et les moyens de vivre
assurés; ils ne passaient point non plus dans le Nouveau-Monde afin d'y
améliorer leur situation ou d'y accroître leurs richesses; ils
s'arrachaient aux douceurs de la patrie pour obéir à un besoin purement
intellectuel; en s'exposant aux misères inévitables de l'exil, ils
voulaient faire triompher _une idée_.
Les émigrants, ou, comme ils s'appelaient si bien eux-mêmes, les
_pèlerins_ (pilgrims), appartenaient à cette secte d'Angleterre à
laquelle l'austérité de ses principes avait fait donner le nom de
puritaine. Le puritanisme n'était pas seulement une doctrine religieuse;
il se confondait encore en plusieurs points avec les théories
démocratiques et républicaines les plus absolues. De là lui étaient
venus ses plus dangereux adversaires. Persécutés par le gouvernement de
la mère-patrie, blessés dans la rigueur de leurs principes par la marche
journalière de la société au sein de laquelle ils vivaient, les
puritains cherchèrent une terre si barbare et si abandonnée du monde,
qu'il fût encore permis d'y vivre à sa manière et d'y prier Dieu en
liberté.
Quelques citations feront mieux connaître l'esprit de ces pieux
aventuriers que tout ce que nous pourrions ajouter nous-même.
Nathaniel Morton, l'historien des premières années de la
Nouvelle-Angleterre, entre ainsi en matière[25]: «J'ai toujours cru,
dit-il, que c'était un devoir sacré pour nous, dont les pères ont reçu
des gages si nombreux et si mémorables de la bonté divine dans
l'établissement de cette colonie, d'en perpétuer par écrit le souvenir.
Ce que nous avons vu et ce qui nous a été raconté par nos pères, nous
devons le faire connaître à nos enfants, afin que les générations à
venir apprennent à louer le Seigneur; afin que la lignée d'Abraham son
serviteur, et les fils de Jacob son élu, gardent toujours la mémoire des
miraculeux ouvrages de Dieu (_Ps._ CV, 5, 6). Il faut qu'ils sachent
comment le Seigneur a apporté sa vigne dans le désert; comment il l'a
plantée et en a écarté les païens; comment il lui a préparé une place,
en a enfoncé profondément les racines et l'a laissée ensuite s'étendre
et couvrir au loin la terre (_Ps._ LXXX, 15, 13); et non seulement cela,
mais encore comment il a guidé son peuple vers son saint tabernacle, et
l'a établi sur la montagne de son héritage (_Exod._, XV, 13). Ces faits
doivent être connus, afin que Dieu en retire l'honneur qui lui est dû,
et que quelques rayons de sa gloire puissent tomber sur les noms
vénérables des saints qui lui ont servi d'instruments.»
[Note 25: _New-England's Memorial_, p. 14; Boston, 1826.
Voyez aussi l'_Histoire de Hutchinson_, vol. 2, p. 440.]
Il est impossible de lire ce début sans être pénétré malgré soi d'une
impression religieuse et solennelle; il semble qu'on y respire un air
d'antiquité et une sorte de parfum biblique.
La conviction qui anime l'écrivain relève son langage. Ce n'est plus à
vos yeux, comme aux siens, une petite troupe d'aventuriers allant
chercher fortune au-delà des mers; c'est la semence d'un grand peuple
que Dieu vient déposer de ses mains sur une terre prédestinée.
L'auteur continue et peint de cette manière le départ des premiers
émigrants[26]:
[Note 26: _New-England's Memorial_, p. 22.]
«C'est ainsi, dit-il, qu'ils quittèrent cette ville (Delft-Haleft) qui
avait été pour eux un lieu de repos; cependant ils étaient calmes; ils
savaient qu'ils étaient pèlerins et étrangers ici-bas. Ils ne
s'attachaient pas aux choses de la terre, mais levaient les yeux vers le
ciel, leur chère patrie, où Dieu avait préparé pour eux sa cité sainte.
Ils arrivèrent enfin au port où le vaisseau les attendait. Un grand
nombre d'amis qui ne pouvaient partir avec eux, avaient du moins voulu
les suivre jusque là. La nuit s'écoula sans sommeil; elle se passa en
épanchements d'amitié, en pieux discours, en expressions pleines d'une
véritable tendresse chrétienne. Le lendemain ils se rendirent à bord;
leurs amis voulurent encore les y accompagner; ce fut alors qu'on ouït
de profonds soupirs, qu'on vit des pleurs couler de tous les yeux, qu'on
entendit de longs embrassements et d'ardentes prières dont les étrangers
eux-mêmes se sentirent émus. Le signal du départ étant donné, ils
tombèrent à genoux, et leur pasteur, levant au ciel des yeux pleins de
larmes, les recommanda à la miséricorde du Seigneur. Ils prirent enfin
congé les uns des autres, et prononcèrent cet adieu qui, pour beaucoup
d'entre eux, devait être le dernier.»
Les émigrants étaient au nombre de cent cinquante à peu près, tant
hommes que femmes et enfants. Leur but était de fonder une colonie sur
les rives de l'Hudson; mais, après avoir erré long-temps dans l'Océan,
ils furent enfin forcés d'aborder les côtes arides de la
Nouvelle-Angleterre, au lieu où s'élève aujourd'hui la ville de
Plymouth. On montre encore le rocher où descendirent les pèlerins[27].
[Note 27: Ce rocher est devenu un objet de vénération aux
États-Unis. J'en ai vu des fragments conservés avec soin dans
plusieurs villes de l'Union. Ceci ne montre-t-il pas bien
clairement que la puissance et la grandeur de l'homme est
tout entière dans son âme? Voici une pierre que les pieds de
quelques misérables touchent un instant, et cette pierre
devient célèbre; elle attire les regards d'un grand peuple;
on en vénère les débris, on s'en partage au loin la
poussière. Qu'est devenu le seuil de tant de palais? qui s'en
inquiète?]
«Mais avant d'aller plus loin, dit l'historien que j'ai déjà cité,
considérons un instant la condition présente de ce pauvre peuple, et
admirons la bonté de Dieu qui l'a sauvé[28].
[Note 28: _New-England's Memorial_, p. 33.]
«Ils avaient passé maintenant le vaste Océan, ils arrivaient au but de
leur voyage, mais ils ne voyaient point d'amis pour les recevoir, point
d'habitation pour leur offrir un abri; on était au milieu de l'hiver, et
ceux qui connaissent notre climat savent combien les hivers sont rudes,
et quels furieux ouragans désolent alors nos côtes. Dans cette saison,
il est difficile de traverser des lieux connus, à plus forte raison de
s'établir sur des rivages nouveaux. Autour d'eux n'apparaissait qu'un
désert hideux et désolé, plein d'animaux et d'hommes sauvages, dont ils
ignoraient le degré de férocité et le nombre. La terre était glacée; le
sol était couvert de forêts et de buissons. Le tout avait un aspect
barbare. Derrière eux, ils n'apercevaient que l'immense Océan qui les
séparait du monde civilisé. Pour trouver un peu de paix et d'espoir, ils
ne pouvaient tourner leurs regards qu'en haut.»
Il ne faut pas croire que la piété des puritains fût seulement
spéculative, ni qu'elle se montrât étrangère à la marche des choses
humaines. Le puritanisme, comme je l'ai dit plus haut, était presque
autant une théorie politique qu'une doctrine religieuse. À peine
débarqués sur ce rivage inhospitalier, que Nathaniel Morton vient de
décrire, le premier soin des émigrants est donc de s'organiser en
société. Ils passent immédiatement un acte qui porte[29]:
[Note 29: Les émigrants qui créèrent l'État de Rhode-Island
en 1638, ceux qui s'établirent à New-Haven en 1637, les
premiers habitants du Connecticut en 1639, et les fondateurs
de Providence en 1640, commencèrent également par rédiger un
contrat social qui fut soumis à l'approbation de tous les
intéressés. _Pitkin's History_, p. 42 et 47.]
«Nous, dont les noms suivent, qui, pour la gloire de Dieu, le
développement de la foi chrétienne et l'honneur de notre patrie, avons
entrepris d'établir la première colonie sur ces rivages reculés, nous
convenons dans ces présentes, par consentement mutuel et solennel, et
devant Dieu, de nous former en corps de société politique, dans le but
de nous gouverner, et de travailler à l'accomplissement de nos desseins;
et en vertu de ce contrat, nous convenons de promulguer des lois, actes,
ordonnances, et d'instituer selon les besoins des magistrats auxquels
nous promettons soumission et obéissance.»
Ceci se passait en 1620. À partir de cette époque, l'émigration ne
s'arrêta plus. Les passions religieuses et politiques, qui déchirèrent
l'empire britannique pendant tout le règne de Charles Ier, poussèrent
chaque année, sur les côtes de l'Amérique, de nouveaux essaims de
sectaires. En Angleterre, le foyer du puritanisme continuait à se
trouver placé dans les classes moyennes; c'est du sein des classes
moyennes que sortaient la plupart des émigrants. La population de la
Nouvelle-Angleterre croissait rapidement, et, tandis que la hiérarchie
des rangs classait encore despotiquement les hommes dans la mère-patrie,
la colonie présentait de plus en plus le spectacle nouveau d'une société
homogène dans toutes ses parties. La démocratie, telle que n'avait point
osé la rêver l'antiquité, s'échappait toute grande et tout armée du
milieu de la vieille société féodale.
Content d'éloigner de lui des germes de troubles et des éléments de
révolutions nouvelles, le gouvernement anglais voyait sans peine cette
émigration nombreuse. Il la favorisait même de tout son pouvoir, et
semblait s'occuper à peine de la destinée de ceux qui venaient sur le
sol américain chercher un asile contre la dureté de ses lois. On eût dit
qu'il regardait la Nouvelle-Angleterre comme une région livrée aux rêves
de l'imagination, et qu'on devait abandonner aux libres essais des
novateurs.
Les colonies anglaises, et ce fut l'une des principales causes de leur
prospérité, ont toujours joui de plus de liberté intérieure et de plus
d'indépendance politique que les colonies des autres peuples; mais nulle
part ce principe de liberté ne fut plus complétement appliqué que dans
les États de la Nouvelle-Angleterre.
Il était alors généralement admis que les terres du Nouveau-Monde
appartenaient à la nation européenne qui, la première, les avait
découvertes.
Presque tout le littoral de l'Amérique du Nord devint de cette manière
une possession anglaise vers la fin du XVIe siècle. Les moyens employés
par le gouvernement britannique pour peupler ces nouveaux domaines
furent de différente nature: dans certains cas, le roi soumettait une
portion du Nouveau-Monde à un gouverneur de son choix, chargé
d'administrer le pays en son nom et sous ses ordres immédiats[30]; c'est
le système colonial adopté dans le reste de l'Europe. D'autres fois, il
concédait à un homme ou à une compagnie la propriété de certaines
portions de pays[31]. Tous les pouvoirs civils et politiques se
trouvaient alors concentrés dans les mains d'un ou de plusieurs
individus qui, sous l'inspection et le contrôle de la couronne,
vendaient les terres et gouvernaient les habitants. Un troisième système
enfin consistait à donner à un certain nombre d'émigrants le droit de se
former en société politique sous le patronage de la mère-patrie, et de
se gouverner eux-mêmes en tout ce qui n'était pas contraire à ses lois.
[Note 30: Ce fut là le cas de l'État de New-York.]
[Note 31: Le Maryland, les Carolines, la Pennsylvanie, le
New-Jersey, étaient dans ce cas. Voyez _Pitkin's History_,
vol. 1, p. 11-31.]
Ce mode de colonisation, si favorable à la liberté, ne fut mis en
pratique que dans la Nouvelle-Angleterre[32].
[Note 32: Voyez dans l'ouvrage intitulé: _Historical
collection of state papers and other authentic documents
intended as materials for an history of the United States of
America, by Ebeneser Hasard, printed at Philadelphia
MDCCXCII_, un très grand nombre de documents précieux par
leur contenu et leur authenticité, relatifs au premier âge
des colonies, entre autres les différentes chartes qui leur
furent concédées par la couronne d'Angleterre, ainsi que les
premiers actes de leurs gouvernements.
Voyez également l'analyse que fait de toutes ces chartes M.
Story, juge à la cour suprême des États-Unis, dans
l'introduction de son Commentaire sur la constitution des
États-Unis.
Il résulte de tous ces documents que les principes du
gouvernement représentatif et les formes extérieures de la
liberté politique furent introduits dans toutes les colonies
presque dès leur naissance. Ces principes avaient reçu de
plus grands développements au nord qu'au sud, mais ils
existaient partout.]
Dès 1628[33], une charte de cette nature fut accordée par Charles Ier à
des émigrants qui vinrent fonder la colonie du Massachusetts.
[Note 33: Voyez _Pitkin's History_, p. 35, t. 1. Voyez _the
History of the colony of Massachusetts, by Hutchinson_, vol.
1, p. 9.]
Mais, en général, on n'octroya les chartes aux colonies de la
Nouvelle-Angleterre que long-temps après que leur existence fut devenue
un fait accompli. Plymouth, Providence, New-Haven, l'État de Connecticut
et celui de Rhode-Island[34] furent fondés sans le concours et en
quelque sorte à l'insu de la mère-patrie. Les nouveaux habitants, sans
nier la suprématie de la métropole, n'allèrent pas puiser dans son sein
la source des pouvoirs; ils se constituèrent eux-mêmes, et ce ne fut que
trente ou quarante ans après, sous Charles II, qu'une charte royale vint
légaliser leur existence.
[Note 34: Voyez _id._, p. 42-47.]
Aussi est-il souvent difficile, en parcourant les premiers monuments
historiques et législatifs de la Nouvelle-Angleterre, d'apercevoir le
lien qui attache les émigrants au pays de leurs ancêtres. On les voit à
chaque instant faire acte de souveraineté; ils nomment leurs
magistrats, font la paix et la guerre, établissent les règlements de
police, se donnent des lois comme s'ils n'eussent relevé que de Dieu
seul[35].
[Note 35: Les habitants du Massachusetts, dans
l'établissement des lois criminelles et civiles des
procédures et des cours de justice, s'étaient écartés des
usages suivis en Angleterre: en 1650, le nom du roi ne
paraissait point encore en tête des mandats judiciaires.
Voyez Hutchinson, vol. 1, p. 452.]
Rien de plus singulier et de plus instructif tout à la fois que la
législation de cette époque; c'est là surtout que se trouve le mot de la
grande énigme sociale que les États-Unis présentent au monde de nos
jours.
Parmi ces monuments, nous distinguerons particulièrement, comme l'un des
plus caractéristiques, le code de lois que le petit État de Connecticut
se donna en 1650[36].
[Note 36: _Code of 1650_, p. 28 (Hartford 1830).]
Les législateurs du Connecticut[37] s'occupent d'abord des lois pénales;
et, pour les composer, ils conçoivent l'idée étrange de puiser dans les
textes sacrés:
[Note 37: Voyez également dans l'histoire de Hutchinson, vol.
1, p. 435-456, l'analyse du Code pénal adopté en 1648 par la
colonie du Massachusetts; ce code est rédigé sur des
principes analogues à celui du Connecticut.]
«Quiconque adorera un autre Dieu que le Seigneur, disent-ils en
commençant, sera mis à mort.»
Suivent dix ou douze dispositions de même nature empruntées
_textuellement_ au Deutéronome, à l'Exode et au Lévitique.
Le blasphème, la sorcellerie, l'adultère[38], le viol, sont punis de
mort; l'outrage fait par un fils à ses parents est frappé de la même
peine. On transportait ainsi la législation d'un peuple rude et à demi
civilisé au sein d'une société dont l'esprit était éclairé et les moeurs
douces: aussi ne vit-on jamais la peine de mort plus prodiguée dans les
lois, ni appliquée à moins de coupables.
[Note 38: L'adultère était de même puni de mort par la loi du
Massachusetts, et Hutchinson, vol. 1, p. 441, dit que
plusieurs personnes souffrirent en effet la mort pour ce
crime; il cite à ce propos une anecdote curieuse, qui se
rapporte à l'année 1663. Une femme mariée avait eu des
relations d'amour avec un jeune homme; elle devint veuve,
elle l'épousa; plusieurs années se passèrent: le public étant
enfin venu à soupçonner l'intimité qui avait jadis régné
entre les époux, ils furent poursuivis criminellement; on les
mit en prison, et peu s'en fallut qu'on ne les condamnât l'un
et l'autre à mort.]
Les législateurs, dans ce corps de lois pénales, sont surtout préoccupés
du soin de maintenir l'ordre moral et les bonnes moeurs dans la société;
ils pénètrent ainsi sans cesse dans le domaine de la conscience, et il
n'est presque pas de péchés qu'ils ne parviennent à soumettre à la
censure du magistrat. Le lecteur a pu remarquer avec quelle sévérité ces
lois frappaient l'adultère et le viol. Le simple commerce entre gens non
mariés y est sévèrement réprimé. On laisse au juge le droit d'infliger
aux coupables l'une de ces trois peines: l'amende, le fouet ou le
mariage[39]; et s'il en faut croire les registres des anciens tribunaux
de New-Haven, les poursuites de cette nature n'étaient pas rares; on
trouve, à la date du 1er mai 1660, un jugement portant amende et
réprimande contre une jeune fille qu'on accusait d'avoir prononcé
quelques paroles indiscrètes et de s'être laissé donner un baiser[40].
Le code de 1650 abonde en mesures préventives. La paresse et
l'ivrognerie y sont sévèrement punies[41]. Les aubergistes ne peuvent
fournir plus d'une certaine quantité de vin à chaque consommateur;
l'amende ou le fouet répriment le simple mensonge quand il peut
nuire[42]. Dans d'autres endroits, le législateur, oubliant complétement
les grands principes de liberté religieuse réclamés par lui-même en
Europe, force, par la crainte des amendes, à assister au service
divin[43], et il va jusqu'à frapper de peines sévères[44] et souvent de
mort les chrétiens qui veulent adorer Dieu sous une autre formule que la
sienne[45]. Quelquefois, enfin, l'ardeur réglementaire qui le possède le
porte à s'occuper des soins les plus indignes de lui. C'est ainsi qu'on
trouve dans le même code une loi qui prohibe l'usage du tabac[46]. Il
ne faut pas, au reste, perdre de vue que ces lois bizarres ou
tyranniques n'étaient point imposées; qu'elles étaient votées par le
libre concours de tous les intéressés eux-mêmes, et que les moeurs
étaient encore plus austères et plus puritaines que les lois. À la date
de 1649, on voit se former à Boston une association solennelle ayant
pour but de prévenir le luxe mondain des longs cheveux[47] (_E_).
[Note 39: _Code of 1650_, p. 48.
Il arrivait, à ce qu'il paraît, quelquefois aux juges de
prononcer cumulativement ces diverses peines, comme on le
voit dans un arrêt rendu en 1643 (p. 114, _New-Haven
antiquities_), qui porte que Marguerite Bedfort, convaincue
de s'être livrée à des actes répréhensibles, subira la peine
du fouet, et qu'il lui sera enjoint de se marier avec Nicolas
Jemmings, son complice.]
[Note 40: _New-Haven antiquities_, p. 104. Voyez aussi dans
l'Histoire d'Hutchinson, vol. 1, p. 435, plusieurs jugements
aussi extraordinaires que celui-là.]
[Note 41: _Id._, 1650, p. 50, 57.]
[Note 42: _Id._, p. 64.]
[Note 43: _Id._]
[Note 44: Ceci n'était pas particulier au Connecticut. Voyez
entre autres la loi rendue le 13 septembre 1644, dans le
Massachusetts, qui condamne au bannissement les anabaptistes.
_Historical collection of state papers_, vol. 1, p. 538.
Voyez aussi la loi publiée le 14 octobre 1656 contre les
quakers: «Attendu, dit la loi, qu'il vient de s'élever une
secte maudite d'hérétiques appelés quakers...» Suivent les
dispositions qui condamnent à une très forte amende les
capitaines de vaisseaux qui amèneront des quakers dans le
pays. Les quakers qui parviendront à s'y introduire seront
fouettés et renfermés dans une prison pour y travailler. Ceux
qui défendront leurs opinions seront d'abord mis à l'amende,
puis condamnés à la prison, et chassés de la province. Même
collection, vol. 1, p. 630.]
[Note 45: Dans la loi pénale du Massachusetts le prêtre
catholique qui met le pied dans la colonie après en avoir été
chassé, est puni de mort.]
[Note 46: _Code of 1650_, p. 96.]
[Note 47: _New-England's Memorial_, 316.]
De pareils écarts font sans doute honte à l'esprit humain; ils attestent
l'infériorité de notre nature, qui, incapable de saisir fermement le
vrai et le juste, en est réduite le plus souvent à ne choisir qu'entre
deux excès.
À côté de cette législation pénale si fortement empreinte de l'étroit
esprit de secte et de toutes les passions religieuses que la persécution
avait exaltées et qui fermentaient encore au fond des âmes, se trouve
placé, et en quelque sorte enchaîné avec elles, un corps de lois
politiques qui, tracé il y a deux cents ans, semble encore devancer de
très loin l'esprit de liberté de notre âge.
Les principes généraux sur lesquels reposent les constitutions modernes,
ces principes, que la plupart des Européens du XVIIe siècle comprenaient
à peine, et qui triomphaient alors incomplétement dans la
Grande-Bretagne, sont tous reconnus et fixés par les lois de la
Nouvelle-Angleterre: l'intervention du peuple dans les affaires
publiques, le vote libre de l'impôt, la responsabilité des agents du
pouvoir, la liberté individuelle et le jugement par jury, y sont
établis sans discussion et en fait.
Ces principes générateurs y reçoivent une application et des
développements qu'aucune nation de l'Europe n'a encore osé leur donner.
Dans le Connecticut, le corps électoral se composait, dès l'origine, de
l'universalité des citoyens, et cela se conçoit sans peine[48]. Chez ce
peuple naissant régnait alors une égalité presque parfaite entre les
fortunes et plus encore entre les intelligences[49].
[Note 48: Constitution de 1638, p. 17.]
[Note 49: Dès 1645 l'assemblée générale de Rhode-Island
déclarait à l'unanimité que le gouvernement de l'État
consistait en une démocratie, et que le pouvoir reposait sur
le corps des hommes libres, lesquels avaient seuls le droit
de faire les lois et d'en surveiller l'exécution. Code of
1650, p. 70.]
Dans le Connecticut, à cette époque, tous les agents du pouvoir exécutif
étaient élus, jusqu'au gouverneur de l'État[50].
[Note 50: _Pitkin's History_, p. 47.]
Les citoyens au-dessus de seize ans étaient obligés d'y porter les
armes; ils formaient une milice nationale qui nommait ses officiers, et
devait se trouver prête en tous temps à marcher pour la défense du
pays[51].
[Note 51: Constitution de 1638, p. 12.]
C'est dans les lois du Connecticut, comme dans toutes celles de la
Nouvelle-Angleterre, qu'on voit naître et se développer cette
indépendance communale qui forme encore de nos jours comme le principe
et la vie de la liberté américaine.
Chez la plupart des nations européennes, l'existence politique a
commencé dans les régions supérieures de la société, et s'est
communiquée peu à peu, et toujours d'une manière incomplète, aux
diverses parties du corps social.
En Amérique, au contraire, on peut dire que la commune a été organisée
avant le comté, le comté avant l'État, l'État avant l'Union.
Dans la Nouvelle-Angleterre, dès 1650, la commune est complétement et
définitivement constituée. Autour de l'individualité communale viennent
se grouper et s'attacher fortement des intérêts, des passions, des
devoirs et des droits. Au sein de la commune on voit régner une vie
politique réelle, active, toute démocratique et républicaine. Les
colonies reconnaissent encore la suprématie de la métropole; c'est la
monarchie qui est la loi de l'État, mais déjà la république est toute
vivante dans la commune.
La commune nomme ses magistrats de tout genre; elle se taxe; elle
répartit et lève l'impôt sur elle-même[52]. Dans la commune de la
Nouvelle-Angleterre, la loi de la représentation n'est point admise.
C'est sur la place publique et dans le sein de l'assemblée générale des
citoyens que se traitent, comme à Athènes, les affaires qui touchent à
l'intérêt de tous.
[Note 52: _Code of 1650_, p. 80.]
Lorsqu'on étudie avec attention les lois qui ont été promulguées durant
ce premier âge des républiques américaines, on est frappé de
l'intelligence gouvernementale et des théories avancées du législateur.
Il est évident qu'il se fait des devoirs de la société envers ses
membres une idée plus élevée et plus complète que les législateurs
européens d'alors, et qu'il lui impose des obligations auxquelles elle
échappait encore ailleurs. Dans les États de la Nouvelle-Angleterre,
dès l'origine, le sort des pauvres est assuré[53]; des mesures sévères
sont prises pour l'entretien des routes, on nomme des fonctionnaires
pour les surveiller[54]; les communes ont des registres publics où
s'inscrivent le résultat des délibérations générales, les décès, les
mariages, la naissance des citoyens[55]; des greffiers sont préposés à
la tenue de ces registres[56]; des officiers sont chargés d'administrer
les successions vacantes, d'autres de surveiller la borne des héritages;
plusieurs ont pour principales fonctions de maintenir la tranquillité
publique dans la commune[57].
[Note 53: _Id._, p. 78.]
[Note 54: _Code of 1650_, p. 49.]
[Note 55: Voyez l'Histoire de Hutchinson, vol. 1, p. 455.]
[Note 56: _Code of 1650_, p. 86.]
[Note 57: _Id._, p. 40.]
La loi entre dans mille détails divers pour prévenir et satisfaire une
foule de besoins sociaux, dont encore de nos jours on n'a qu'un
sentiment confus en France. Mais c'est par les prescriptions relatives à
l'éducation publique que, dès le principe, on voit se révéler dans tout
son jour le caractère original de la civilisation américaine.
«Attendu, dit la loi, que Satan, l'ennemi du genre humain, trouve dans
l'ignorance des hommes ses plus puissantes armes, et qu'il importe que
les lumières qu'ont apportées nos pères ne restent point ensevelies dans
leur tombe;--attendu que l'éducation des enfants est un des premiers
intérêts de l'État, avec l'assistance du Seigneur...[58]» Suivent des
dispositions qui créent des écoles dans toutes les communes, et obligent
les habitants, sous peine de fortes amendes, à s'imposer pour les
soutenir. Des écoles supérieures sont fondées de la même manière dans
les districts les plus populeux. Les magistrats municipaux doivent
veiller à ce que les parents envoient leurs enfants dans les écoles; ils
ont le droit de prononcer des amendes contre ceux qui s'y refusent; et
si la résistance continue, la société, se mettant alors à la place de la
famille, s'empare de l'enfant, et enlève aux pères les droits que la
nature leur avait donnés, mais dont ils savaient si mal user[59]. Le
lecteur aura sans doute remarqué le préambule de ces ordonnances: en
Amérique, c'est la religion qui mène aux lumières; c'est l'observance
des lois divines qui conduit l'homme à la liberté.
[Note 58: _Id._, p. 90.]
[Note 59: _Code of 1650_, p. 83.]
Lorsqu'après avoir ainsi jeté un regard rapide sur la société américaine
de 1650, on examine l'état de l'Europe et particulièrement celui du
continent vers cette même époque, on se sent pénétré d'un profond
étonnement: sur le continent de l'Europe, au commencement du XVIIe
siècle, triomphait de toutes parts la royauté absolue sur les débris de
la liberté oligarchique et féodale du moyen âge. Dans le sein de cette
Europe brillante et littéraire, jamais peut-être l'idée des droits
n'avait été plus complétement méconnue; jamais les peuples n'avaient
moins vécu de la vie politique; jamais les notions de la vraie liberté
n'avaient moins préoccupé les esprits; et c'est alors que ces mêmes
principes, inconnus aux nations européennes ou méprisés par elles,
étaient proclamés dans les déserts du Nouveau-Monde, et devenaient le
symbole futur d'un grand peuple. Les plus hardies théories de l'esprit
humain étaient réduites en pratique dans cette société si humble en
apparence, et dont aucun homme d'État n'eût sans doute alors daigné
s'occuper; livrée à l'originalité de sa nature, l'imagination de l'homme
y improvisait une législation sans précédents. Au sein de cette obscure
démocratie, qui n'avait encore enfanté ni généraux, ni philosophes, ni
grands écrivains, un homme pouvait se lever en présence d'un peuple
libre, et donner, aux acclamations de tous, cette belle définition de la
liberté:
«Ne nous trompons pas sur ce que nous devons entendre par notre
indépendance. Il y a en effet une sorte de liberté corrompue, dont
l'usage est commun aux animaux comme à l'homme, et qui consiste à faire
tout ce qui plaît. Cette liberté est l'ennemie de toute autorité; elle
souffre impatiemment toutes règles; avec elle, nous devenons inférieurs
à nous-mêmes; elle est l'ennemie de la vérité et de la paix; et Dieu a
cru devoir s'élever contre elle! Mais il est une liberté civile et
morale qui trouve sa force dans l'union, et que la mission du pouvoir
lui-même est de protéger: c'est la liberté de faire sans crainte tout ce
qui est juste et bon. Cette sainte liberté, nous devons la défendre dans
tous les hasards, et exposer, s'il le faut, pour elle notre vie[60].»
[Note 60: _Mathiew's magnalia Christi americana_, vol. 2, p.
13.
Ce discours fut tenu par Winthrop; on l'accusait d'avoir
commis, comme magistrat, des actes arbitraires; après avoir
prononcé le discours dont je viens de rappeler un fragment,
il fut acquitté avec applaudissements, et depuis lors il fut
toujours réélu gouverneur de l'État. Voyez _Marshall_, vol.
1, p. 166.]
J'en ai déjà dit assez pour mettre en son vrai jour le caractère de la
civilisation anglo-américaine. Elle est le produit (et ce point de
départ doit sans cesse être présent à la pensée) de deux éléments
parfaitement distincts, qui ailleurs se sont fait souvent la guerre,
mais qu'on est parvenu, en Amérique, à incorporer en quelque sorte l'un
dans l'autre, et à combiner merveilleusement. Je veux parler de
l'_esprit de religion_ et de l'_esprit de liberté_.
Les fondateurs de la Nouvelle-Angleterre étaient tout à la fois
d'ardents sectaires et des novateurs exaltés. Retenus dans les liens les
plus étroits de certaines croyances religieuses, ils étaient libres de
tous préjugés politiques.
De là deux tendances diverses, mais non contraires, dont il est facile
de retrouver partout la trace, dans les moeurs comme dans les lois.
Des hommes sacrifient à une opinion religieuse leurs amis, leur famille
et leur patrie; on peut les croire absorbés dans la poursuite de ce bien
intellectuel qu'ils sont venus acheter à si haut prix. On les voit
cependant rechercher d'une ardeur presque égale les richesses
matérielles et les jouissances morales, le ciel dans l'autre monde, et
le bien-être et la liberté dans celui-ci.
Sous leur main, les principes politiques, les lois et les institutions
humaines semblent choses malléables, qui peuvent se tourner et se
combiner à volonté.
Devant eux s'abaissent les barrières qui emprisonnaient la société au
sein de laquelle ils sont nés; les vieilles opinions, qui depuis des
siècles dirigeaient le monde, s'évanouissent; une carrière presque sans
bornes, un champ sans horizon se découvre: l'esprit humain s'y
précipite; il les parcourt en tous sens; mais, arrivé aux limites du
monde politique, il s'arrête de lui-même; il dépose en tremblant l'usage
de ses plus redoutables facultés; il abjure le doute; il renonce au
besoin d'innover; il s'abstient même de soulever le voile du sanctuaire;
il s'incline avec respect devant des vérités qu'il admet sans les
discuter.
Ainsi, dans le monde moral, tout est classé, coordonné, prévu, décidé à
l'avance. Dans le monde politique, tout est agité, contesté, incertain;
dans l'un, obéissance passive, bien que volontaire; dans l'autre,
indépendance, mépris de l'expérience et jalousie de toute autorité.
Loin de se nuire, ces deux tendances, en apparence si opposées, marchent
d'accord et semblent se prêter un mutuel appui.
La religion voit dans la liberté civile un noble exercice des facultés
de l'homme; dans le monde politique, un champ livré par le Créateur aux
efforts de l'intelligence. Libre et puissante dans sa sphère, satisfaite
de la place qui lui est réservée, elle sait que son empire est d'autant
mieux établi qu'elle ne règne que par ses propres forces et domine sans
appui sur les coeurs.
La liberté voit dans la religion la compagne de ses luttes et de ses
triomphes; le berceau de son enfance, la source divine de ses droits.
Elle considère la religion comme la sauve-garde des moeurs; les moeurs
comme la garantie des lois et le gage de sa propre durée (_F_).
* * * * *
RAISONS DE QUELQUES SINGULARITÉS QUE PRÉSENTENT LES LOIS ET LES COUTUMES
DES ANGLO-AMÉRICAINS.
Quelques restes d'institutions aristocratiques au sein de la plus
complète démocratie. -- Pourquoi? -- Il faut distinguer avec soin
ce qui est d'origine puritaine et d'origine anglaise.
Il ne faut pas que le lecteur tire des conséquences trop générales et
trop absolues de ce qui précède. La condition sociale, la religion et
les moeurs des premiers émigrants ont exercé sans doute une immense
influence sur le destin de leur nouvelle patrie. Toutefois, il n'a pas
dépendu d'eux de fonder une société dont le point de départ ne se
trouvât placé qu'en eux-mêmes; nul ne saurait se dégager entièrement du
passé; il leur est arrivé de mêler, soit volontairement, soit à leur
insu, aux idées et aux usages qui leur étaient propres, d'autres usages
et d'autres idées qu'ils tenaient de leur éducation ou des traditions
nationales de leur pays.
Lorsqu'on veut connaître et juger les Anglo-Américains de nos jours, on
doit donc distinguer avec soin ce qui est d'origine puritaine ou
d'origine anglaise.
On rencontre souvent aux États-Unis des lois ou des coutumes qui font
contraste avec tout ce qui les environne. Ces lois paraissent rédigées
dans un esprit opposé à l'esprit dominant de la législation américaine;
ces moeurs semblent contraires à l'ensemble de l'état social. Si les
colonies anglaises avaient été fondées dans un siècle de ténèbres, ou si
leur origine se perdait déjà dans la nuit des temps, le problème serait
insoluble.
Je citerai un seul exemple pour faire comprendre ma pensée.
La législation civile et criminelle des Américains ne connaît que deux
moyens d'action: la _prison_ ou le _cautionnement_. Le premier acte
d'une procédure consiste à obtenir caution du défendeur, ou, s'il
refuse, à le faire incarcérer; on discute ensuite la validité du titre
ou la gravité des charges.
Il est évident qu'une pareille législation est dirigée contre le pauvre,
et ne favorise que le riche.
Le pauvre ne trouve pas toujours de caution, même en matière civile, et,
s'il est contraint d'aller attendre justice en prison, son inaction
forcée le réduit bientôt à la misère.
Le riche, au contraire, parvient toujours à échapper à l'emprisonnement
en matière civile; bien plus, a-t-il commis un délit, il se soustrait
aisément à la punition qui doit l'atteindre: après avoir fourni caution,
il disparaît. On peut donc dire que pour lui toutes les peines
qu'inflige la loi se réduisent à des amendes[61]. Quoi de plus
aristocratique qu'une semblable législation?
[Note 61: Il y a sans doute des crimes pour lesquels on ne
reçoit pas caution, mais ils sont en très petit nombre.]
En Amérique, cependant, ce sont les pauvres qui font la loi, et ils
réservent habituellement pour eux-mêmes les plus grands avantages de la
société.
C'est en Angleterre qu'il faut chercher l'explication de ce phénomène:
les lois dont je parle sont anglaises[62]. Les Américains ne les ont
point changées, quoiqu'elles répugnent à l'ensemble de leur législation
et à la masse de leur idées.
[Note 62: Voyez Blakstone et Delolme, liv. 1, chap. X.]
La chose qu'un peuple change le moins après ses usages, c'est sa
législation civile. Les lois civiles ne sont familières qu'aux légistes,
c'est-à-dire à ceux qui ont un intérêt direct à les maintenir telles
qu'elles sont, bonnes ou mauvaises, par la raison qu'ils les savent. Le
gros de la nation les connaît à peine; il ne les voit agir que dans des
cas particuliers, n'en saisit que difficilement la tendance, et s'y
soumet sans y songer.
J'ai cité un exemple, j'aurais pu en signaler beaucoup d'autres.
Le tableau que présente la Société américaine est, si je puis m'exprimer
ainsi, couvert d'une couche démocratique, sous laquelle on voit de temps
en temps percer les anciennes couleurs de l'aristocratie.