Nous croyons en ce Dieu vivant; sa foi nous brûle;

Il inspire Brutus sur la chaise curule,

Guillaume Tell sous le sayon;

Nous allumons, courbés sous son vent qui nous pousse,

Notre liberté fière à sa majesté douce

Et notre foudre à son rayon.

Il fait germer le ver dans sa morne cellule,

Change la larve affreuse en vive libellule,

Transfigure, affranchit, construit,

Émeut les tours de pierre et les tentes de toiles,

Et crée et vit! c'est lui qui pénètre d'étoiles

Les ailes noires de la nuit.

Sa tiare splendide est une ruche immense,

Où, des roses soleils apportant la semence

Et de l'astre apportant le miel,

Essaim de flamme ayant le monde pour Hymètes,

Mouches de l'infini, les abeilles comètes

Volent de tous les points du ciel.

Le Mal, le glaive au poing, voilé d'un voile d'ombre,

Nous guette; et la forêt que la broussaille encombre,

L'âpre rocher, le flot ingrat,

L'aident, complices noirs, contre la créature,

Et semblent par moments faire de la nature

L'antre où rêve ce scélérat.

Mais nous luttons, esprit! nous vaincrons. Dieu nous mène.

Il est le feu qui va devant l'armée humaine,

Le dieu d'Ève et de Débora.

Un jour, bientôt, demain, tout changera de forme,

Et dans l'immensité, comme une fleur énorme,

L'univers s'épanouira!

Nous vaincrons l'élément! cette bête de somme

Se couchera dans l'ombre à plat ventre sous l'homme;

La matière aura beau hurler;

Nous ferons de ses cris sortir l'hymne de l'ordre;

Et nous remplacerons les dents qui veulent mordre

Par la langue qui sait parler.

Quand nous aurons fini le travail de la vigne,

Quand au Dieu qui fit l'aigle et l'air, l'onde et le cygne,

La tourmente et Léviathan,

Nous aurons rapporté toutes nos âmes anges,

Nous ferons du panier de ces saintes vendanges

La muselière de Satan.

Satan, c'est l'appétit, pourceau qui mord l'idée;

C'est l'ivresse, fond noir de la coupe vidée;

Satan, c'est l'orgueil sans genoux;

C'est l'égoïsme, heureux du sang où ses mains trempent;

C'est le ventre hideux, cette caverne où rampent

Tous les monstres qui sont en nous.

Satan c'est la douleur, c'est l'erreur, c'est la borne,

C'est le froid ténébreux, c'est la pesanteur morne

C'est la vis du sanglant pressoir;

C'est la force d'en bas liant tout de ses chaînes

Qui fait dans le ravin, sous l'ombre des grands chênes,

Crier les chariots le soir.

Nous allons à l'amour, au bien, à l'harmonie.

O vivants qui flottez dans l'énigme infinie,

Un arbre, auguste à tous les yeux,

Conduit votre navire à travers l'âpre abîme;

Jésus ouvre ses bras sur la vergue sublime

De ce grand mât mystérieux.

Derrière nous décroît le mal, noire masure.

Bientôt nous toucherons au port, le flot s'azure.

L'homme, qu'en vain le deuil poursuit,

Ne verra plus tomber dans l'ombre sur sa tête

L'effroi, l'hiver, l'horreur, l'ouragan, la tempête,

Ces vomissements de la nuit.

Nous chasserons la guerre et le meurtre à coups d'aile;

Et cette frémissante et candide hirondelle

Qui vole vers l'éternité,

L'espérance, adoptant notre maison amie,

Viendra faire son nid dans la gueule endormie

Du vieux monstre Fatalité.

Les peuples trouveront de nouveaux équilibres;

Oui, l'aube naît, demain les âmes seront libres;

Le jour est fait par le volcan;

L'homme illuminera l'ombre qui l'environne;

Et l'on verra, changeant l'esclavage en couronne,

Des fleurons sortir du carcan.

Et quand ces temps viendront, ô joie! ô cieux paisibles!

Les astres, aujourd'hui l'un pour l'autre terribles,

Se regarderont doucement;

Les globes s'aimeront comme l'homme et la femme;

Et le même rayon qui traversera l'âme

Traversera le firmament.

Les sphères vogueront avec le son des lyres.

Au lieu des mondes noirs pleins d'horribles délires,

Qui rugissent vils et maudits,

On entendra chanter sous le feuillage sombre

Les édens enivrés, et l'on verra dans l'ombre

Resplendir les bleus paradis.

Dieu voudra. Tout à coup on verra les discordes,

La hache et son billot, les gibets et leurs cordes,

L'impur serpent des cieux banni,

Le sang, le cri, la haine, et l'ordure, et la vase,

Se changer en amour et devenir extase

Sous un baiser de l'infini.

Dieu met, quand il lui plaît, sur l'orage et la haine,

Sur la foudre, forçat dont on entend la chaîne,

La sainte serrure des cieux,

Et, laissant écumer leurs voix exténuées,

Ferme avec l'arc-en-ciel courbé dans les nuées

Ce cadenas mystérieux.

Au fond du gouffre où sont ceux qui se font proscrire,

Des plus profonds enfers stupéfaits de sourire

L'amour ira baiser les gonds,

Comme un rayon de l'aube, à l'orient ouverte,

Va dans la profondeur de l'eau sinistre et verte

Jusqu'aux écailles des dragons.

Les globes se noueront par des nœuds invisibles;

Ils s'enverront l'amour comme la flèche aux cibles;

Tout sera vie, hymne et réveil;

Et comme des oiseaux vont d'une branche à l'autre,

Le Verbe immense ira, mystérieux apôtre,

D'un soleil à l'autre soleil.

Les mondes, qu'aujourd'hui le mal habite et creuse,

Échangeront leur joie à travers l'ombre heureuse

Et l'espace silencieux;

Nul être, âme ou soleil, ne sera solitaire;

L'avenir, c'est l'hymen des hommes sur la terre

Et des étoiles dans les cieux.

TABLE

DU

TOME TROISIÈME

Pages.

XXII

SEIZIÈME SIÈCLE.--RENAISSANCE.--PAGANISME

LE SATYRE 3

I. Le bleu 6

II. Le noir 15

III. Le sombre 23

IV. L'étoilé 29

XXIII

Je me penchai. J'étais dans le lieu ténébreux 37

XXIV

CLARTÉ D'AMES

CLARTÉ D'AMES 41

XXV

LES CHUTES

FLEUVES ET POËTES 49

XXVI

LA ROSE DE L'INFANTE

LA ROSE DE L'INFANTE 53

XXVII

L'INQUISITION

LES RAISONS DU MOMOTOMBO 65

XXVIII

LA CHANSON DES AVENTURIERS DE LA MER

LA CHANSON DES AVENTURIERS DE LA MER 71

XXIX

MANSUÉTUDE DES ANCIENS JUGES

MANSUÉTUDE DES ANCIENS JUGES 79

XXX

L'ÉCHAFAUD

L'ÉCHAFAUD 83

XXXI

DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.--LES MERCENAIRES

LE RÉGIMENT DU BARON MADRUCE (Garde impériale

suisse) 89

XXXII

INFERI

INFERI 115

XXXIII

LE CERCLE DES TYRANS

LIBERTÉ 123

Archiloque l'atteste, Athènes l'entendit 127

Qu'est-ce que ce cercueil déposé sur deux chaises? 129

Je marchais au hasard devant moi, n'importe où 131

UN VOLEUR A UN ROI 133

LES MANGEURS 141

AUX ROIS 145

XXXIV

TÉNÈBRES

L'homme est humilié de son lot 155

La nuit! la nuit! la nuit! 159

L'homme se trompe! il voit que pour lui tout est

sombre 163

XXXV

LA-HAUT

LA-HAUT 169

XXXVI

LE GROUPE DES IDYLLES

LE GROUPE DES IDYLLES 175

I. Orphée 175

II. Salomon 176

III. Archiloque 178

IV. Aristophane 179

V. Asclépiade 181

VI. Théocrite 182

VII. Bion 183

VIII. Moschus 184

IX. Virgile 186

X. Catulle 187

XI. Longus 189

XII. Dante 190

XIII. Pétrarque 191

XIV. Ronsard 192

XV. Shakespeare 194

XVI. Racan 195

XVII. Segrais 197

XVIII. Voltaire 199

XIX. Chaulieu 200

XX. Diderot 202

XXI. Beaumarchais 204

XXII. André Chénier 206

L'IDYLLE DU VIEILLARD 209

La voix d'un enfant d'un an 209

XXXVII

LES PAYSANS AU BORD DE LA MER

LES PAYSANS AU BORD DE LA MER 215

XXXVIII

Un homme aux yeux profonds passait; un patriarche 227

Un grand esprit en marche a ses rumeurs, ses houles 231

Autrefois, j'ai connu Ferdousi dans Mysore 233

LE LAPIDÉ 235

XXXIX

L'AMOUR

Quoi! le libérateur qui par degrés desserre 243

Regardez-les jouer sur le sable accroupis 247

Il faut boire et frapper la terre d'un pied

libre 249

EN GRÈCE 253

XL

LES MONTAGNES

DÉSINTÉRESSEMENT 261

XLI

L'OCÉAN

L'OCÉAN 267

XLII

A L'HOMME

A L'HOMME 291

XLIII

LE TEMPLE

LE TEMPLE 299

XLIV

TOUT LE PASSÉ ET TOUT L'AVENIR

TOUT LE PASSÉ ET TOUT L'AVENIR 307

Saint-Denis--Imp. J. Dardaillon--6-26

La Légende des siècles tome III · 第 10 / 10 段