Philippe deux était une chose terrible.

Iblis dans le coran et Caïn dans la bible

Sont à peine aussi noirs qu'en son Escurial

Ce royal spectre, fils du spectre impérial.

Philippe deux était le Mal tenant le glaive.

Il occupait le haut du monde comme un rêve.

Il vivait; nul n'osait le regarder; l'effroi

Faisait une lumière étrange autour du roi;

On tremblait rien qu'à voir passer ses majordomes;

Tant il se confondait, aux yeux troublés des hommes,

Avec l'abîme, avec les astres du ciel bleu!

Tant semblait grande à tous son approche de dieu!

Sa volonté fatale, enfoncée, obstinée,

Était comme un crampon mis sur la destinée;

Il tenait l'Amérique et l'Inde, il s'appuyait

Sur l'Afrique, il régnait sur l'Europe, inquiet

Seulement du côté de la sombre Angleterre;

Sa bouche était silence et son âme mystère;

Son trône était de piége et de fraude construit;

Il avait pour soutien la force de la nuit;

L'ombre était le cheval de sa statue équestre.

Toujours vêtu de noir, ce tout-puissant terrestre

Avait l'air d'être en deuil de ce qu'il existait;

Il ressemblait au sphinx qui digère et se tait,

Immuable; étant tout, il n'avait rien à dire.

Nul n'avait vu ce roi sourire; le sourire

N'étant pas plus possible à ces lèvres de fer

Que l'aurore à la grille obscure de l'enfer.

S'il secouait parfois sa torpeur de couleuvre,

C'était pour assister le bourreau dans son œuvre,

Et sa prunelle avait pour clarté le reflet

Des bûchers sur lesquels par moments il soufflait.

Il était redoutable à la pensée, à l'homme,

A la vie, au progrès, au droit, dévot à Rome;

C'était Satan régnant au nom de Jésus-Christ;

Les choses qui sortaient de son nocturne esprit

Semblaient un glissement sinistre de vipères.

L'Escurial, Burgos, Aranjuez, ses repaires,

Jamais n'illuminaient leurs livides plafonds;

Pas de festins, jamais de cour, pas de bouffons;

Les trahisons pour jeu, l'auto-da-fé pour fête.

Les rois troublés avaient au-dessus de leur tête

Ses projets dans la nuit obscurément ouverts;

Sa rêverie était un poids sur l'univers;

Il pouvait et voulait tout vaincre et tout dissoudre;

Sa prière faisait le bruit sourd d'une foudre;

De grands éclairs sortaient de ses songes profonds.

Ceux auxquels il pensait disaient: Nous étouffons.

Et les peuples, d'un bout à l'autre de l'empire,

Tremblaient, sentant sur eux ces deux yeux fixes luire.

Charles fut le vautour, Philippe est le hibou.

Morne en son noir pourpoint, la toison d'or au cou,

On dirait du destin la froide sentinelle;

Son immobilité commande; sa prunelle

Luit comme un soupirail de caverne; son doigt

Semble, ébauchant un geste obscur que nul ne voit,

Donner un ordre à l'ombre et vaguement l'écrire.

Chose inouïe! il vient de grincer un sourire.

Un sourire insondable, impénétrable, amer.

C'est que la vision de son armée en mer

Grandit de plus en plus dans sa sombre pensée;

C'est qu'il la voit voguer par son dessein poussée,

Comme s'il était là, planant sous le zénith;

Tout est bien; l'océan docile s'aplanit,

L'armada lui fait peur comme au déluge l'arche;

La flotte se déploie en bon ordre de marche,

Et, les vaisseaux gardant les espaces fixés,

Échiquier de tillacs, de ponts, de mâts dressés,

Ondule sur les eaux comme une immense claie.

Ces vaisseaux sont sacrés, les flots leur font la haie;

Les courants, pour aider ces nefs à débarquer,

Ont leur besogne à faire et n'y sauraient manquer;

Autour d'elles la vague avec amour déferle,

L'écueil se change en port, l'écume tombe en perle.

Voici chaque galère avec son gastadour;

Voilà ceux de l'Escaut, voilà ceux de l'Adour;

Les cent mestres de camp et les deux connétables;

L'Allemagne a donné ses ourques redoutables,

Naples ses brigantins, Cadix ses galions,

Lisbonne ses marins, car il faut des lions.

Et Philippe se penche, et, qu'importe l'espace!

Non-seulement il voit, mais il entend. On passe,

On court, on va. Voici le cri des porte-voix,

Le pas des matelots courant sur les pavois,

Les moços, l'amiral appuyé sur son page,

Les tambours, les sifflets des maîtres d'équipage,

Les signaux pour la mer, l'appel pour les combats,

Le fracas sépulcral et noir du branle-bas.

Sont-ce des cormorans? sont-ce des citadelles?

Les voiles font un vaste et sourd battement d'ailes;

L'eau gronde, et tout ce groupe énorme vogue, et fuit,

Et s'enfle et roule avec un prodigieux bruit.

Et le lugubre roi sourit de voir groupées

Sur quatre cents vaisseaux quatrevingt mille épées.

O rictus du vampire assouvissant sa faim!

Cette pâle Angleterre, il la tient donc enfin!

Qui pourrait la sauver? Le feu va prendre aux poudres.

Philippe dans sa droite a la gerbe des foudres;

Qui pourrait délier ce faisceau dans son poing?

N'est-il pas le seigneur qu'on ne contredit point?

N'est-il pas l'héritier de César? le Philippe

Dont l'ombre immense va du Gange au Pausilippe?

Tout n'est-il pas fini quand il a dit: Je veux!

N'est-ce pas lui qui tient la victoire aux cheveux?

N'est-ce pas lui qui lance en avant cette flotte,

Ces vaisseaux effrayants dont il est le pilote

Et que la mer charrie ainsi qu'elle le doit?

Ne fait-il pas mouvoir avec son petit doigt

Tous ces dragons ailés et noirs, essaim sans nombre?

N'est-il pas, lui, le roi? n'est-il pas l'homme sombre

A qui ce tourbillon de monstres obéit?

Quand Béit-Cifresil, fils d'Abdallah-Béit,

Eut creusé le grand puits de la mosquée, au Caire,

Il y grava: «Le ciel est à Dieu; j'ai la terre.»

Et, comme tout se tient, se mêle et se confond,

Tous les tyrans n'étant qu'un seul despote au fond,

Ce que dit ce sultan jadis, ce roi le pense.

Cependant, sur le bord du bassin, en silence,

L'infante tient toujours sa rose gravement,

Et, doux ange aux yeux bleus, la baise par moment.

Soudain un souffle d'air, une de ces haleines

Que le soir frémissant jette à travers les plaines,

Tumultueux zéphyr effleurant l'horizon,

Trouble l'eau, fait frémir les joncs, met un frisson

Dans les lointains massifs de myrte et d'asphodèle,

Vient jusqu'au bel enfant tranquille, et, d'un coup d'aile,

Rapide, et secouant même l'arbre voisin,

Effeuille brusquement la fleur dans le bassin,

Et l'infante n'a plus dans la main qu'une épine.

Elle se penche, et voit sur l'eau cette ruine;

Elle ne comprend pas; qu'est-ce donc? Elle a peur;

Et la voilà qui cherche au ciel avec stupeur

Cette brise qui n'a pas craint de lui déplaire.

Que faire? le bassin semble plein de colère;

Lui, si clair tout à l'heure, il est noir maintenant;

Il a des vagues; c'est une mer bouillonnant;

Toute la pauvre rose est éparse sur l'onde;

Ses cent feuilles que noie et roule l'eau profonde,

Tournoyant, naufrageant, s'en vont de tous côtés

Sur mille petits flots par la brise irrités;

On croit voir dans un gouffre une flotte qui sombre.

--Madame, dit la duègne avec sa face d'ombre

A la petite fille étonnée et rêvant,

Tout sur terre appartient aux princes, hors le vent.

XXVII

L'INQUISITION

«Le baptême des volcans est un ancien usage qui remonte aux

premiers temps de la conquête. Tous les cratères du Nicaragua

furent alors sanctifiés, à l'exception du Momotombo, d'où l'on

ne vit jamais revenir les religieux qui s'étaient chargés d'aller

y planter la croix.»

SQUIER. _Voyage dans l'Amérique du Sud._

[Illustration: LE BAPTÊME DU VOLCAN.

Dessiné par F. Flameng. Gravé par Teyssonnières.

L. HÉBERT, ÉDITEUR Imp. Wittmann.]

LES RAISONS DU MOMOTOMBO

Trouvant les tremblements de terre trop fréquents,

Les rois d'Espagne ont fait baptiser les volcans

Du royaume qu'ils ont en dessous de la sphère;

Les volcans n'ont rien dit et se sont laissé faire,

Et le Momotombo lui seul n'a pas voulu.

Plus d'un prêtre en surplis, par le saint-père élu,

Portant le sacrement que l'église administre,

L'œil au ciel, a monté la montagne sinistre;

Beaucoup y sont allés, pas un n'est revenu.

O vieux Momotombo, colosse chauve et nu,

Qui songes près des mers, et fais de ton cratère

Une tiare d'ombre et de flamme à la terre,

Pourquoi, lorsqu'à ton seuil terrible nous frappons,

Ne veux-tu pas du Dieu qu'on t'apporte? Réponds.

La montagne interrompt son crachement de lave,

Et le Momotombo répond d'une voix grave:

--Je n'aimais pas beaucoup le dieu qu'on a chassé.

Cet avare cachait de l'or dans un fossé;

Il mangeait de la chair humaine; ses mâchoires

Étaient de pourriture et de sang toutes noires;

Son antre était un porche au farouche carreau,

Temple sépulcre orné d'un pontife bourreau;

Des squelettes riaient sous ses pieds; les écuelles

Où cet être buvait le meurtre étaient cruelles;

Sourd, difforme, il avait des serpents au poignet;

Toujours entre ses dents un cadavre saignait;

Ce spectre noircissait le firmament sublime.

J'en grondais quelquefois au fond de mon abîme.

Aussi, quand sont venus, fiers sur les flots tremblants,

Et du côté d'où vient le jour, des hommes blancs,

Je les ai bien reçus, trouvant que c'était sage.

L'âme a certainement la couleur du visage,

Disais-je, l'homme blanc, c'est comme le ciel bleu;

Et le dieu de ceux-ci doit être un très bon dieu.

On ne le verra point de meurtres se repaître.--

J'étais content; j'avais horreur de l'ancien prêtre.

Mais quand j'ai vu comment travaille le nouveau,

Quand j'ai vu flamboyer, ciel juste! à mon niveau,

Cette torche lugubre, âpre, jamais éteinte,

Sombre, que vous nommez l'Inquisition sainte;

Quand j'ai pu voir comment Torquemada s'y prend

Pour dissiper la nuit du sauvage ignorant,

Comment il civilise, et de quelle manière

Le saint-office enseigne et fait de la lumière;

Quand j'ai vu dans Lima d'affreux géants d'osier,

Pleins d'enfants, pétiller sur un large brasier,

Et le feu dévorer la vie, et les fumées

Se tordre sur les seins des femmes allumées;

Quand je me suis senti parfois presque étouffé

Par l'âcre odeur qui sort de votre auto-da-fé,

Moi qui ne brûlais rien que l'ombre en ma fournaise,

J'ai pensé que j'avais eu tort d'être bien aise;

J'ai regardé de près le dieu de l'étranger,

Et j'ai dit:--Ce n'est pas la peine de changer.

XXVIII

LA CHANSON

DES AVENTURIERS DE LA MER

En partant du golfe d'Otrante

Nous étions trente;

Mais, en arrivant à Cadiz,

Nous étions dix.

Tom Robin, matelot de Douvre,

Au Phare nous abandonna

Pour aller voir si l'on découvre

Satan, que l'archange enchaîna,

Quand un bâillement noir entr'ouvre

La gueule rouge de l'Etna.

En partant du golfe d'Otrante,

Nous étions trente;

Mais, en arrivant à Cadiz,

Nous étions dix.

En Calabre, une tarentaise

Rendit fou Spitafangama;

A Gaëte, Ascagne fut aise

De rencontrer Michellema;

L'amour ouvrit la parenthèse,

Le mariage la ferma.

En partant du golfe d'Otrante,

Nous étions trente;

Mais, en arrivant à Cadiz,

Nous étions dix.

A Naple, Ebid, de Macédoine,

Fut pendu; c'était un faquin.

A Capri, l'on nous prit Antoine;

Aux galères pour un sequin!

A Malte, Ofani se fit moine

Et Gobbo se fit arlequin.

En partant du golfe d'Otrante,

Nous étions trente;

Mais, en arrivant à Cadiz,

Nous étions dix.

Autre perte. André, de Pavie,

Pris par les turcs à Lipari,

Entra, sans en avoir envie,

Au sérail, et, sous cet abri,

Devint vertueux pour la vie,

Ayant été fort amoindri.

En partant du golfe d'Otrante,

Nous étions trente;

Mais, en arrivant à Cadiz,

Nous étions dix.

Puis, trois de nous, que rien ne gêne,

Ni loi, ni dieu, ni souverain,

Allèrent, pour le prince Eugène

Aussi bien que pour Mazarin,

Aider Fuentes à prendre Gêne

Et d'Harcourt à prendre Turin.

En partant du golfe d'Otrante,

Nous étions trente;

Mais, en arrivant à Cadiz,

Nous étions dix.

Vers Livourne nous rencontrâmes

Les vingt voiles de Spinola.

Quel beau combat! Quatorze prames

Et six galères étaient là;

Mais, bah! rien qu'au bruit de nos rames

Toute la flotte s'envola.

En partant du golfe d'Otrante,

Nous étions trente;

Mais, en arrivant à Cadiz,

Nous étions dix.

A Notre-Dame de la Garde,

Nous eûmes un charmant tableau;

Lucca Diavolo par mégarde

Prit sa femme à Pier'Angelo;

Sur ce, l'ange se mit en garde,

Et jeta le diable dans l'eau.

En partant du golfe d'Otrante,

Nous étions trente;

Mais, en arrivant à Cadiz,

Nous étions dix.

A Palma, pour suivre Pescaire,

Huit nous quittèrent tour à tour;

Mais cela ne nous troubla guère;

On ne s'arrêta pas un jour.

Devant Alger on fit la guerre,

A Gibraltar on fit l'amour.

En partant du golfe d'Otrante,

Nous étions trente;

Mais, en arrivant à Cadiz,

Nous étions dix.

A nous dix, nous prîmes la ville;

--Et le roi lui-même!--Après quoi,

Maîtres du port, maîtres de l'île,

Ne sachant qu'en faire, ma foi,

D'une manière très civile,

Nous rendîmes la ville au roi.

En partant du golfe d'Otrante,

Nous étions trente;

Mais, en arrivant à Cadiz,

Nous étions dix.

On fit ducs et grands de Castille

Mes neuf compagnons de bonheur,

Qui s'en allèrent à Séville

Épouser des dames d'honneur.

Le roi me dit: «--Veux-tu ma fille?»

Et je lui dis: «--Merci, seigneur!

En partant du golfe d'Otrante,

Nous étions trente;

Mais, en arrivant à Cadiz,

Nous étions dix.

«J'ai, là-bas, où des flots sans nombre

Mugissent dans les nuits d'hiver,

Ma belle farouche à l'œil sombre,

Au sourire charmant et fier,

Qui, tous les soirs, chantant dans l'ombre,

Vient m'attendre au bord de la mer.

En partant du golfe d'Otrante,

Nous étions trente;

Mais, en arrivant à Cadiz,

Nous étions dix.

«J'ai ma Faënzette à Fiesone.

C'est là que mon cœur est resté.

Le vent fraîchit, la mer frissonne,

Je m'en retourne, en vérité!

O roi! ta fille a la couronne,

Mais Faënzette a la beauté!»

En partant du golfe d'Otrante,

Nous étions trente;

Mais, en arrivant à Cadiz,

Nous étions dix.

XXIX

MANSUÉTUDE DES ANCIENS JUGES

Les chambres de torture étaient d'âpres demeures;

On n'y passait jamais plus de quatre ou cinq heures,

Et l'on entrait jeune homme et l'on sortait vieillard.

Le juge pour le code et le bourreau pour l'art

S'épuisaient, et, mêlant fer rouge et loi romaine,

Ayant à travailler sur de la chair humaine,

N'épargnaient rien afin d'arriver à l'aveu.

Sous leurs mains, l'os, le muscle, et l'ongle et le cheveu

Frémissaient, et, hurlant plus fort selon la fibre

Qui tressaille, et selon le nerf profond qui vibre,

Un homme devenait un clavier où Vouglans

Jouait de l'agonie avec ses doigts sanglants.

Ne croyez pas pourtant que lui, ni Farinace,

Ou Levert, n'eussent rien au cœur que la menace;

Ils priaient au besoin le captif garrotté;

Ils sucraient la torture avec de la bonté;

L'accusé qui résiste attriste la grand'chambre;

Bénins, ils l'imploraient en lui brisant un membre;

Ils étaient paternels; ils se penchaient, prêchant,

Suppliant, regrettant d'agir, l'air pas méchant,

Pour faire à cet œil terne et sombre, à cette bouche,

A cette âme aux abois, vomir l'aveu farouche.

Pasquier leurrait d'espoir ces regards presque éteints;

Delancre au patient disait des vers latins;

Bodin, sachant par cœur Virgile et ses idylles,

Les citait; et parfois ils pleuraient, crocodiles.

XXX

L'ÉCHAFAUD

C'était fini. Splendide, étincelant, superbe,

Luisant sur la cité comme la faulx sur l'herbe,

Large acier dont le jour faisait une clarté,

Ayant je ne sais quoi dans sa tranquillité

De l'éblouissement du triangle mystique,

Pareil à la lueur au fond d'un temple antique,

Le fatal couperet relevé triomphait.

Il n'avait rien gardé de ce qu'il avait fait

Qu'une petite tache imperceptible et rouge.

Le bourreau s'en était retourné dans son bouge,

Et la peine de mort, remmenant ses valets,

Juges, prêtres, était rentrée en son palais,

Avec son tombereau terrible dont la roue,

Silencieuse, laisse un sillon dans la boue,

Qui se remplit de sang sitôt qu'elle a passé.

La foule disait: bien! car l'homme est insensé,

Et ceux qui suivent tout, et dont c'est la manière,

Suivent même ce char et même cette ornière.

J'étais là. Je pensais. Le couchant empourprait

Le grave Hôtel de Ville aux luttes toujours prêt,

Entre Hier qu'il médite et Demain dont il rêve.

L'échafaud achevait, resté seul sur la Grève,

La journée, en voyant expirer le soleil.

Le crépuscule vint, aux fantômes pareil.

Et j'étais toujours là, je regardais la hache,

La nuit, la ville immense et la petite tache.

A mesure qu'au fond du firmament obscur

L'obscurité croissait comme un effrayant mur,

L'échafaud, bloc hideux de charpentes funèbres,

S'emplissait de noirceur et devenait ténèbres;

Les horloges sonnaient, non l'heure, mais le glas;

Et toujours, sur l'acier, quoique le coutelas

Ne fût plus qu'une forme épouvantable et sombre,

La rougeur de la tache apparaissait dans l'ombre.

Un astre, le premier qu'on aperçoit le soir,

Pendant que je songeais, montait dans le ciel noir.

Sa lumière rendait l'échafaud plus difforme.

L'astre se répétait dans le triangle énorme;

Il y jetait, ainsi qu'en un lac, son reflet,

Lueur mystérieuse et sacrée; il semblait

Que sur la hache horrible, aux meurtres coutumière,

L'astre laissait tomber sa larme de lumière.

Son rayon, comme un dard qui heurte et rebondit,

Frappait le fer d'un choc lumineux; on eût dit

Qu'on voyait rejaillir l'étoile de la hache.

Comme un charbon tombant qui d'un feu se détache,

Il se répercutait dans ce miroir d'effroi;

Sur la justice humaine et sur l'humaine loi

De l'éternité calme auguste éclaboussure.

--Est-ce au ciel que ce fer a fait une blessure?

Pensai-je. Sur qui donc frappe l'homme hagard?

Quel est donc ton mystère, ô glaive?--Et mon regard

Errait, ne voyant plus rien qu'à travers un voile,

De la goutte de sang à la goutte d'étoile.

XXXI

DIX-SEPTIÈME SIÈCLE

LES MERCENAIRES

LE RÉGIMENT DU BARON MADRUCE

(GARDE IMPÉRIALE SUISSE)

I

Lorsque le régiment des hallebardiers passe,

L'aigle à deux têtes, l'aigle à la griffe rapace,

L'aigle d'Autriche, dit:

--Voilà le régiment

De mes hallebardiers qui va superbement.

Leurs plumets font venir les filles aux fenêtres;

Ils marchent droits, tendant la pointe de leurs guêtres;

Leur pas est si correct, sans tarder ni courir,

Qu'on croit voir des ciseaux se fermer et s'ouvrir.

Et la belle musique, ardente et militaire!

Leur clairon fait sortir une rumeur de terre.

Tout cet éclat de rire orgueilleux et vainqueur

Que le soldat muet refoule dans son cœur,

Étouffé dans les rangs, s'échappe et se délivre

Sous le chapeau chinois aux clochettes de cuivre;

Le tambour roule avec un faste oriental,

Et vibre, tout tremblant de plaques de métal;

Si bien qu'on croit entendre en sa voix claire et gaie

Sonner allègrement les sequins de la paie;

La fanfare s'envole en bruyant falbala.

Quels bons autrichiens que ces étrangers-là!

Gloire aux hallebardiers! Ils n'ont point de scrupule

Contre la populace et contre la crapule,

Corrigeant dans les gueux mal vêtus la fureur

De venir regarder de trop près l'empereur;

Autour des archiducs leur pertuisane veille,

Et souvent d'une fête elle revient vermeille,

Ayant fait en passant quelques trous dans la chair

Du bas peuple en haillons qui trouve le pain cher;

Ils ont un air fâché qui tient la foule en bride;

Le grand soleil leur creuse aux sourcils une ride;

Ce régiment est beau sous les armes, rêvant

A la terreur qui suit son drapeau dans le vent;

Il a, comme un palais, ses tours et sa façade;

Tous sont hardis et forts, du fifre à l'anspessade;

Gloire aux hallebardiers splendides! ces piquiers

Sont une rude pièce aux royaux échiquiers;

On sent que ces gaillards sortent des avalanches

Qui des cols du Malpas roulent jusqu'à Sallenches;

En guerre, au feu, ce sont des tigres pour l'élan;

A Schœnbrunn, chacun d'eux a l'air d'un chambellan;

Auprès de leur cocarde ils piquent une rose;

Et tous, en même temps, graves, ont quelque chose

De froid, de sépulcral, d'altier, de solennel,

Le grand baron Madruce étant leur colonel!

Leur hallebarde est longue et s'ajoute à leur taille;

Quand ce dur régiment est dans une bataille,

--Lâchât-on contre lui les mamelouks du Nil,--

La meute des plus fiers escadrons, le chenil

Des bataillons les plus hideux, les plus épiques,

Regarde en reculant ce sanglier de piques.

Ils sont silencieux comme un nuage noir;

Ils laissent seulement par instants entrevoir

Une lueur tragique aux multitudes viles;

Parfois leur humeur change, ils entrent dans les villes,

Ivres et gais, frappant leurs marmites de fer,

Et font devant le seuil des maisons un bruit fier,

Heureux, vainqueurs, sanglants, chantant à pleine bouche

La noce de la joie et du sabre farouche;

Ils ont nommé, tuant, mourant pour de l'argent,

Trépas leur capitaine, et Danger leur sergent;

Ils traînent dans leurs rangs, avec gloire et furie,

Comme un trophée utile à mettre en batterie,

Six canons qu'a pleurés monsieur de Brandebourg.

Comme ils vous font japper cela contre un faubourg!

Comme ils en ont craché naguère la volée

Sur Comorn, la Hongrie étant démuselée!

Et comme ils ont troué de boulets le manteau

De Vérone, livrée au feu par Colalto!

Les déclarations de guerre les font rire;

Ils signent ce qu'il plaît à l'empereur d'écrire;

Sous les puissants édits, sous les rescrits altiers,

Au bas des hauts décrets, ils mettent volontiers

Ce grand paraphe obscur qu'on nomme la mêlée;

Leur bannière à longs plis, toute bariolée,

Est une glorieuse et fait claquer son fouet;

Walstein, comme une foudre au poing, les secouait;

Leur mode est d'envoyer la bombe en ambassade;

Ils sont pour l'ennemi de mine si maussade

Que s'ils allaient un jour, sur la terre ou la mer,

Guerroyer quelque prince allié de l'enfer,

Rien qu'en apercevant leurs profils sous le feutre,

Satan se sentirait le goût de rester neutre.

Aussi, lourde est la solde et riche est le loyer.

Quand on veut des héros, il faut les bien payer.

On n'a point vu, depuis Boleslas Lèvre-Torte,

Une bande de gens de bataille plus forte

Et des alignements d'estafiers plus hagards;

Max en fait cas, Tilly pour eux a des égards,

Fritz les aime; en voyant ces moustaches féroces,

Les femmes de la cour ont peur dans leurs carrosses

Et disent: «Qu'ils sont beaux!» Leurs os sont de granit;

L'électeur de Mayence en passant les bénit,

Et l'abbé de Fulda leur rit dans sa simarre;

Leur habit est d'un drap cramoisi, que chamarre

Un galon triomphal, auguste, étincelant;

Ils ont deux frocs de guerre, un jaune et l'autre blanc;

Sur le jaune, l'or brille et largement éclate;

Quand ils portent le blanc sur la veste écarlate,

Car la pompe des cours aime ce train changeant,

On leur voit sur le corps ruisseler tant d'argent

Que ces fils des glaciers semblent couverts de givre.

Une troupe d'enfants s'extasie à les suivre.

Ils gardent à Schœnbrunn le secret corridor.

Sur l'épaule, en brocart brodé de pourpre et d'or,

Ils ont, quoique plus d'un soit hérétique en somme,

Le blason de l'empire et le blason de Rome;

Mais leur cœur huguenot sans courroux le subit,

Et, quand l'âge ou la guerre ont usé leur habit

Et qu'il faut au Prater devant des rois paraître,

Chacun d'eux, devenu bon tailleur de bon reître,

S'accroupit, prend l'aiguille et remet en état

L'écusson orthodoxe à son dos apostat.

Ce sont de braves gens. Jamais ils ne vacillent.

En longs buissons mouvants leurs hallebardes brillent.

A Prague, à Parme, à Pesth, devant Mariendal,

Ils soutiennent le vaste empereur féodal;

La révolte autour d'eux se brise, échoue et sombre;

Ils ont le flamboiement, l'ordre et l'épaisseur sombre;

Le vertige me prend moi-même dans les airs

En regardant marcher cette forêt d'éclairs.--

II

Lorsque le régiment des hallebardiers passe,

L'aigle montagnard, l'aigle orageux de l'espace,

Qui parle au précipice et que le gouffre entend,

Et qui plane au-dessus des trônes, emportant

Dans le ciel son pays, la liberté, sa proie;

Le sublime témoin du soleil qui flamboie,

L'aigle des Alpes, roi du pic et du hallier,

Dresse la tête au bruit de ce pas régulier,

Et crie, et jusqu'au ciel sa voix hautaine monte:

La Légende des siècles tome III · 第 2 / 10 段