fantaisies.
Dépité, Landeroin interrogea le chef, les naturels qui avaient
approché l'introuvable personnage.
Tous confirmèrent les dires des négresses qui l'avaient amené du camp.
Mais aucun ne put lui en apprendre davantage.
De guerre lasse, l'interprète reprit le chemin du fort Desaix.
On l'y attendait avec impatience, et ce fut une désillusion pour tous,
lorsqu'il leur avoua le résultat négatif de sa promenade. Les
officiers entourèrent Marchand.
--Mon commandant, nous ne pouvons rester dans cette indécision. Il
faut trouver quelque chose?
--Mais quoi?
--Envoyer une reconnaissance, s'écria le capitaine Baratier.
--Où cela, mon cher ami, puisque nous ne connaissons pas le point où
se trouvent ceux dont la présence nous est signalée?
Mais Baratier avait son idée.
--C'est vrai, nous ignorons cela, mais nous avons par contre une
certitude.
--Leur point de direction, n'est-ce pas?
--Oui. Ils se rendent à Fachoda.
--Eh bien.
--Eh bien... je vous demande la permission de pousser une
reconnaissance de ce côté.
Il se fit un grand silence.
C'était là une proposition héroïque. Chacun s'en rendait compte.
Entre le fort Desaix et Fachoda s'étendait le marécage immense,
inconnu, le dédale de vase, d'herbes, de roseaux.
Y entrer, chacun s'en sentait le courage évidemment.
Mais pas un ne croyait qu'il fût possible de mener à bonne fin la
traversée de ce pays inondé.
Et le commandant Marchand traduisit la pensée de tous en disant:
--Comme chef de la mission Congo-Nil, mon cher ami, je suis fier que
la proposition ait été faite, mais je ne saurais en autoriser
l'exécution. Si je supposais avoir une chance de traverser ce maudit
marais, je vous donne ma parole que, depuis deux mois, nous serions
entrés à Fachoda.
Mais Baratier est un homme tenace.
Quand il a une idée en tête, il est difficile de l'en extirper.
Et puis, c'est un homme d'action.
L'action la plus téméraire lui semble préférable à l'angoisse de
l'attente.
Et puis, et puis, lui qui avait été constamment à l'avant-garde,
sentait peut-être une douleur plus cuisante, à la pensée que des
étrangers, des adversaires, rendraient inutiles deux années de lutte,
deux années d'incroyables efforts.
Il insista donc.
Il fit valoir sa connaissance du pays. Après tout, les marais, il
connaissait cela.
N'en avait-on pas rencontré assez dans le Bas-M'Bomou.
Le Bahr-el-Ghazal était un marais plus grand, voilà tout.
Puis il fit ressortir que les hautes eaux ne se produiraient pas avant
trois ou quatre mois.
Si une mission était sur le Nil, dont la navigation est sinon facile,
du moins possible en toute saison, elle aurait occupé Fachoda bien
avant que l'expédition française fût en mesure de se mettre en route.
Il parla tant et tant que le commandant finit par lui dire:
--C'est à la mort que vous me demandez de vous envoyer, Baratier, mais
vous avez raison, il faut que l'un de nous se dévoue. Si je n'étais le
chef de la mission Congo-Nil, je ne remettrais à personne l'honneur de
tenter l'aventure. Vous partirez donc, mais, auparavant, j'exige que
vous attendiez le retour des reconnaissances que je vais expédier dans
toutes les directions. S'il était avéré que les renseignements vagues
fournis par le griot sont erronés, il serait inutile de vous
sacrifier.
Et lui tendant la main:
--En me confiant la conduite de la mission, on m'a fait le comptable
de l'existence de tous mes collaborateurs. Et si un jour, parvenu au
bout de la route, alors que l'on fera le dernier appel des survivants,
je dois répondre à l'appel de votre nom: «Mort,» je veux pouvoir
ajouter: «Je lui ai permis de faire le sacrifice de sa vie dans une
circonstance d'absolue nécessité.»
Et dans ces paroles du chef, il y avait une émotion si vraie, une
tendresse si profonde pour tous ceux qui l'entouraient, que plusieurs
tournèrent la tête, pour cacher la larme d'attendrissement
soudainement montée à leurs paupières.
Quant à Baratier, il murmura d'une voix assourdie:
--Merci, commandant, j'attendrai.
Dès le lendemain des petits pelotons d'éclaireurs quittaient le camp.
Ils avaient pour consigne de s'arrêter dans les villages, d'interroger
les principaux habitants, de mettre en œuvre tous les moyens pour se
procurer quelques renseignements sur la mission mystérieuse, signalée
le long du Nil.
Le pays était à peu près pacifié.
Les éclaireurs marchèrent donc vite.
Au bout de quinze jours, tous étaient rentrés.
Mais ils ne rapportaient aucun renseignement nouveau.
En plusieurs endroits, le passage du griot leur avait été signalé; il
avait même fait, dans trois localités différentes, un récit analogue à
celui qui était parvenu aux oreilles du commandant.
Mais, nulle part, les indigènes n'avaient pu formuler une affirmation
exacte quant à la position occupée par les étrangers.
Bref, on n'était pas plus avancé qu'au premier jour.
Et tous se demandaient s'ils se trouvaient en présence d'une chose
vraie, ou d'une de ces imaginations dont sont coutumiers les
troubadours nomades de l'Afrique.
Le commandant avait fait de son mieux.
Il ne pouvait refuser plus longtemps au capitaine Baratier la
permission de forcer le passage vers le Nil.
Ce dernier s'occupa aussitôt d'organiser son départ.
Trois pirogues et un boat ou bateau plat furent armés.
Les pagaieurs choisis parmi les plus robustes furent attachés à
l'expédition.
Puis, bien munis d'armes, de munitions, les explorateurs
s'embarquèrent après des adieux, bien plus émus de la part de ceux qui
restaient que de la leur.
Les pirogues et le boat filèrent sur le bief du Soueh, resté libre en
face le fort Desaix, puis elles s'engagèrent dans un canal étroit,
bordé d'arbres et de bambous où elle disparut.
Une angoisse atroce serra le cœur de ceux qui avaient vu partir leurs
camarades.
Reverrait-on jamais ces hommes de cœur qui s'enfonçaient dans
l'inconnu?
FIN DE LA MISSION MARCHAND
(CONGO-NIL)
Le volume suivant aura pour titre:
LA MISSION MARCHAND
(FACHODA)
TABLE DES MATIÈRES
Pages
AVANT-PROPOS 5
I.--A Léopoldville 7
II.--Comme quoi il n'est pas toujours commode de monter
une chaloupe 17
III.--Les rapides de l'Oubanghi 32
IV.--Les œufs de Pâques du commandant Marchand 47
V.--De l'Oubanghi aux passes de Baguessé 62
VI.--La reconnaissance du Haut-M'Bomou 71
VII.--Le fortin de Baguessé 81
VIII.--Offensive 100
IX.--Journal d'un sous-officier 113
X.--L'hivernage 131