avait été leur ennemie, et qui maintenant ne restait plus pour eux
qu'une créature souffrante et torturée.
Pour lui marquer ce respect que nous savons tous donner, en France, à
celui qui va mourir, les officiers se découvrirent et, le salacco à la
main, se tinrent immobiles, muets devant la claie funèbre.
Une expression étrange se peignit sur les traits de la jeune fille.
On eût dit qu'un combat se livrait en son esprit.
Sa haine des Français luttait contre le sentiment plus doux, que lui
inspirait l'attitude de ceux dont elle avait comploté la perte.
Car c'était elle, c'était son père, étendu mort à son côté, qui
avaient soulevé la tempête dans laquelle la mission aurait peut-être
succombé, si son chef, veillant à tout, n'avait pas songé à interroger
adroitement le noir, qui s'était présenté au camp pour traiter de la
vente de ses moutons.
Depuis Brazzaville, le père et la fille avaient marché sur la rive
gauche du Congo, au milieu des tribus où résidaient d'autres agents
libres ou des champions de l'ordre.
Dans les demeures de ceux-ci, ils recevaient l'hospitalité. Leur route
était jalonnée ainsi par de véritables relais.
N'étant point embarrassés de bagages, ils avaient progressé beaucoup
plus vite que la mission.
Partout ils avaient tenté d'ameuter les populations.
Mais les succès remportés par nos colonnes, l'établissement de
postes-fortins dans le Haut-Oubanghi, les expéditions heureuses de M.
Liotard, enfin l'aspect imposant du convoi commandé par Marchand,
inspiraient aux indigènes une crainte salutaire.
Les efforts des Anglais avaient été vains.
Alors ils s'étaient acharnés à leur œuvre de haine.
Ils avaient porté leurs pas dans les régions inconnues, où la mission
Congo-Nil devait s'engager.
Et là, ils avaient trouvé enfin des auxiliaires, des noirs qui
n'avaient point entendu parler des _Fringi_, les blancs qui, ainsi que
l'expliquent les tribus soumises, portent avec eux un étendard ayant
les couleurs _du ciel, du lait et du sang_, pour proclamer qu'ils sont
grands, doux et capables de se venger des offenses.
Donc le massacre de la mission fut résolu.
Durant des semaines, les Anglais guettèrent la flottille.
Une impatience furieuse les amenait chaque jour sur les rives du
M'Bomou.
Enfin les pirogues furent signalées.
On sait quel fut le résultat de l'attaque.
Les quelques guerriers, échappés au carnage, rejoignirent leur
village. Ils accusèrent les Anglais de les avoir trompés en les
soulevant contre les étrangers. Pouvaient-ils espérer vaincre une
troupe aussi formidablement armée.
Ils étaient vaincus. La puissance militaire de la tribu se trouvait
anéantie, et maintenant ceux dont on avait imprudemment excité la
colère allaient venir sans doute. Ils raseraient le village,
dévasteraient les champs.
La famine, la pauvreté s'abattraient sur les survivants.
Les tribus voisines, encouragées par leur faiblesse et leur dénûment,
se rueraient à leur tour sur eux.
Elles les vaincraient sans peine, les emmèneraient en servitude.
D'une peuplade puissante, il ne resterait plus que quelques esclaves
dispersés à tous les coins de l'horizon.
Au moins ils se vengeraient.
Ils sacrifieraient à Terpi les êtres dont la bouche menteuse avait
causé la défaite des adorateurs du dieu.
Les officiers avaient deviné l'enchaînement de circonstance qui
mettait de nouveau en leur présence leurs anciens ennemis de
Brazzaville.
Et toutes ces choses, ces mois de voyage en pays noir, tout cela se
représentait à l'esprit de la mourante.
Que de haine elle avait montré contre ces Français qui, à cette heure,
respectueux et dignes, accordaient la suprême aumône de la pitié à son
agonie.
Un flot de larmes monta à ses yeux sanglants.
Elle fit un effort... un effort terrible et sa bouche crispée
s'entr'ouvrit.
--Pardon, dit-elle.
--Pardon, s'écria le docteur bouleversé, pauvre petite... elle demande
pardon quand elle est dans cet état...
Mais il se tut, le commandant avait fait un pas en avant et lentement:
--Vous étiez pardonnée, mon enfant, dès l'instant où la souffrance
s'était abattue sur vous. Ne vous préoccupez plus du passé et
dites-nous, dites-nous ce que nous pourrions faire pour vous.
Elle bégaya:
--Merci!
Puis avec une énergie, presque avec violence.
--Vous avez pardonné... agissez en amis...
--Nous sommes prêts.
--Alors tuez-moi... je souffre... je souffre.
Elle se tordit avec désespoir.
Des gouttes de sang coulèrent de la plaie béante qui occupait la place
des paupières.
--Ce couteau, ce couteau... retirez-le... ma vie s'envolera avec lui.
Les trois hommes entouraient la claie.
Cette prière affola ces soldats, ce médecin.
L'un d'eux exauça-t-il le suprême vœu de cette martyre, que la
science se déclarait impuissante à guérir.
Ou bien le mouvement de la moribonde fut-il seul cause de la chute de
l'arme.
Toujours est-il que le contenu glissa hors de la blessure et tomba sur
la claie auprès de miss Jane.
Celle-ci poussa un profond soupir, jeta dans un souffle:
--Merci!
Puis elle demeura immobile, une mousse rosée coulant lentement de ses
lèvres disjointes.
Elle avait fini de souffrir.
* * * * *
La colonne expéditionnaire campa au milieu des ruines du village.
Une escouade avait creusé en hâte une fosse profonde et les derniers
honneurs avaient été rendus aux agents anglais[10].
[10] Le rapport Talmans contient ici quelques phrases élogieuses
à l'adresse des Français. Ce sont les seules, il est juste de les
signaler.
Le lendemain, de grand matin, on reprenait le chemin du poste de
Baguessé, où l'on rentrait, le soir même, au milieu des acclamations
des porteurs et des Soudanais qui étaient restés à la garde du fortin.
CHAPITRE IX
JOURNAL D'UN SOUS-OFFICIER
Quelques jours plus tard, on reçut des nouvelles expédiées par le
capitaine Baratier parti en éclaireur, ainsi que nous l'avons vu et
qui ne devait rejoindre la mission qu'après avoir découvert et exploré
le M'Bomou, son affluent la Méré, sept cents kilomètres de voies
navigables nouvelles.
Le bief supérieur du M'Bomou était libre d'obstacles.
Mais le renseignement se trouvait incomplet.
Comme on le sait, Baratier n'avait emmené avec lui que des pirogues et
embarcations de faible tirant d'eau.
Une reconnaissance complémentaire était nécessaire.
Le capitaine Germain en fut chargé.
Ici, nous nous bornerons à transcrire le journal d'un sous-officier
qui l'accompagna.
Rien ne vaut l'éloquence de ces pages écrites par un des acteurs les
plus modestes de ce drame épique.
Nous cédons la parole au sergent.
Son journal était destiné à son père, à l'obligeance duquel nous en
devons la communication.
MON CHER PAPA,
Vingt-trois jours de repos à Baguessé, tu ne te figures pas le bien
que cela nous a fait.
Depuis deux semaines au moins, pas de fièvre.
Je _rengraisse_.
Entre nous j'en avais besoin. Je finissais par ressembler à notre ami
Martin, le maître d'école que tu appelles toujours «mon vieux
squelette». Mais à présent je suis presque gras.
C'est égal, j'en aurai du plaisir à me retrouver auprès de toi, de
tous nos amis, de bavarder le soir, en humant la bonne bière du père
Lesterlé.
C'est pas que je m'ennuie, on n'a pas le temps. C'est tout juste si,
le soir, avant de s'endormir, on a cinq minutes pour penser à ceux de
France, à toi, papa..., et puis à ma petite Louise.
Dis-lui que je l'aime bien. Je lui ramènerai son fiancé au complet. Il
sera, il est vrai, un vieil Africain tout tanné, mais le cœur sera
frais comme une rose et tout entier à vous deux.
Donc ce matin, le capitaine Germain, de l'artillerie de marine,
m'arrêta au moment où je remontais de la rivière.
J'avais essayé de pêcher un crocodile, mais ça n'avait pas mordu. En
voilà des lézards qui ont de l'astuce.
Enfin le capitaine, un lapin, vois-tu, comme tous nos officiers
d'ailleurs, me dit:
--Jacques...
Car il m'appelle par mon petit nom, faut que je te marque ici
pourquoi, d'abord, ça te prouvera que, même amaigri, ton fils a
conservé bon pied, bon œil; et ensuite tu verras que je n'ai pas
oublié tes recommandations de vieux combattant de 1870, et que je ne
lâche pas mes officiers.
C'était dans le bas du M'Bomou. Il y a là une suite de rapides et de
cascades, avec des rochers rouges, où l'eau se brise, fait des
tourbillons de tous les diables.
Avec le capitaine Germain, nous reconnaissions la brousse.
Il n'était pas frais le capitaine. Une fichue fièvre, la bilieuse
hématurique, comme il dit, le mettait dans l'impossibilité de fourrer
une patte devant l'autre. Alors, il s'était collé en palanquin.
Tu sais, faut pas te figurer un palanquin à huit ressorts.
Pour fabriquer l'ustensile on prend deux perches, on les relie entre
elles par une claie de roseaux tressés. On appuie l'extrémité des
perches sur les épaules de quatre noirs; le malade se couche sur la
claie... et au trot.
Voilà comme se trimballait le capitaine.
Il avait une mine jaune, les joues creuses. Parole, on aurait plutôt
cru un malade que l'on portait à l'hôpital, qu'un soldat devant
combattre. Seulement, tu sais, faut pas se fier aux apparences.
On marchait dans des fourrés, en ouvrant sa route au sabre d'abatis.
On allait sans voir à dix pas devant soi. Ce que c'est rigolo une
ballade comme ça, il faut l'avoir faite pour s'en douter.
Tout à coup, pfuit, pfuit... Voilà un tas de flèches qui se mettent à
siffler autour de nous.
Le capitaine saute à bas de son hamac, tire son revolver et nous fait
ouvrir le feu.
On démolit les moricauds qui nous avaient attaqués, on les met en
fuite.
Après ça on songe à revenir vers le gros de la mission.
Mais, va te promener! Les porteurs, qui sont bien les bêtes les plus
lâches qu'il soit possible de rencontrer, s'étaient éclipsés pendant
la bataille. Sur les cinq hommes, moi compris, qui accompagnaient le
capitaine, deux étaient blessés; pas bien fort heureusement, mais
assez tout de même pour avoir assez à faire de se porter.
Et puis, v'lan... le capitaine se remet à grelotter, à claquer des
dents. Sa bilieuse hématurique le reprenait.
Fallait le porter, il n'y avait pas à dire «ma belle amie». Seulement,
c'est lourd un homme, dans ces chemins qui n'en sont pas.
Le capitaine, qui est bon garçon tout plein, dit comme ça:
--Allez-vous-en, mes enfants, vous reviendrez me chercher avec du
renfort.
Tu vois le coup! On l'aurait laissé là, dans la brousse, et on
l'aurait retrouvé sans tête, car ces gueux de nègres, ils ont la manie
de décapiter les blancs.
Ils s'y entendent, faut voir, à rendre des points au bourreau de
Paris.
Pas besoin de guillotine, va. Un mauvais coupe-coupe, et, en deux
temps, trois mouvements, ça y est. On est raccourci.
C'est épatant ce qu'on perd facilement la tête dans ce pays. Bien sûr
que les chapeliers n'y font pas fortune!
Pour en revenir à mon histoire, je dis aux deux hommes valides.
--Prenez les pieds du palanquin, je prendrai la tête.
Le capitaine proteste:
--Merci, sergent... mais vous-même, vous êtes affaibli... vous ne
pourrez jamais.
--Je vous dis que si, mon capitaine.
Et comme il voulait toujours qu'on le plaque là où il était, je lui
glisse en riant:
--Je vous propose un pari.
--Un pari? qu'il dit.
--Oui, deux sous que je vous ramène.
Alors il a ri et il s'est laissé faire.
Quelle suée, papa! Le pays ici est brûlé par le soleil, la terre est
sèche comme de l'amadou, mais moi j'étais à tordre en arrivant.
Le capitaine est resté quatre jours sans pouvoir se lever. Alors ça a
été mieux. Il m'a fait venir et il m'a serré la main.
--Sans toi, je dormirais dans la brousse, qu'il m'a fait.
Il avait l'air ému. Et moi ça me gagnait aussi. Alors pour pas
pleurer, ce qui est tout à fait bête de la part d'un soldat, je lui
dis:
--Vous savez que vous me devez deux sous, mon capitaine, je vous ai
ramené, j'ai gagné le pari.
Il a ri comme une petite baleine, et puis il m'a dit un tas de choses
aimables, que j'étais un brave cœur, et puis ceci, et puis cela.
Je vous ai prévenu, c'est la crème des hommes.
Pour finir, il s'écrie tout d'un coup:
--Comment t'appelles-tu?
--Jacques, que je réponds.
Je me reprends bien vite.
--C'est-à-dire que c'est mon petit nom. Sur les contrôles de la
compagnie je suis porté...
Il me coupe la parole:
--Ça, je m'en moque. Jacques me va. Eh bien, Jacques, tu ne me
quitteras plus. Nous aurons encore du mal avant d'arriver au Nil, mais
nous arriverons tout de même. Cela me fera plaisir d'avoir auprès de
moi un ami sûr, et toi aussi, peut-être, seras-tu satisfait de te
savoir un ami.
Tu me vois, hein, l'ami de mon capitaine.
J'ai bafouillé quelque chose pour le remercier, mais je ne savais plus
ce que je disais. S'il a compris, il a plus de chance que moi.
Mais je _bavasse_, je _bavasse_ comme une pie borgne.
C'est que je pense que Louise lira ça avec toi. Et sur mon papier, je
vois ses grands yeux noirs, son petit nez retroussé à la coquette, et
alors, alors... Je vous embrasse tous les deux...
Je continue.
Où en étais-je donc? Ah oui! le capitaine Germain m'arrête comme je
rentrais au fortin des rapides, et il m'interpelle:
--Jacques!
--Capitaine!
--Nous partons tantôt.
--Chic, que je réponds, ça ne sera pas trop tôt que la mission se
grouille un peu, on commence à prendre racine ici.
--C'est pas la mission qui part.
--Ce que c'est donc?
--Nous, avec vingt tirailleurs, un chaland et des porteurs.
--Ça va tout de même.
Il me tend la main, car c'est pas des mots en l'air, nous sommes amis.
--Apprête-toi, c'est pour dix heures.
Il en était neuf et demie.
--Bon, je lui dis, je n'aurai pas le temps de me faire friser au petit
fer.
Tu vois, je lui parle comme je parlerais à un camarade.
Et il rit toujours. Moi, j'aime les gens qui sont de bonne humeur...
Louise va prendre ça pour elle... Entre nous, elle le peut.
Flûte! voilà que je fais encore des «petits pains». C'est un journal
de soldat que je rédige pour toi, papa, et bien sûr tu vas me blaguer.
Tu vas te dire:
--En voilà un drôle de militaire, il ne parle que d'amour.
Qu'est-ce que tu veux. Tout me fait penser à ce gredin de petit
dieu... jusqu'aux nègres, qui ont des flèches comme Cupidon. Seulement
ils tirent moins bien que lui. Il m'a touché, lui, tandis que les
moricauds ne me touchent pas.
Enfin, dix heures sont sonnées.
Il fait déjà une chaleur que le diable prendrait un éventail. Les
vingt tirailleurs qui partent avec nous sont rassemblés, le long du
retranchement, dans la bande d'ombre.
A propos, c'est drôle ça. L'ombre n'est pas noire comme en France. Il
fait si clair ici que l'ombre est bleue... absolument bleue... tiens,
comme la robe que portait Louise, le jour où nous sommes allés à
l'inauguration de je ne sais plus quoi, à Joinville.
Encore... quand je veux faire une comparaison, c'est toujours Louise
qui me vient à l'esprit. En voilà une petite femme qui fera marcher
son mari. Elle portera les culottes, tu sais, papa.
D'autant plus facilement, du reste, qu'en Afrique, je prends ce
vêtement en horreur. C'est gênant, gênant; mais il en faut tout de
même, sans cela ces coquins de moustiques... Ces horribles
bestioles... Pourvu que ça pique, c'est content.
Bon... faut tout de même partir.
C'est le 8 août 1897.
Le reste de la mission nous suivra à dix jours d'intervalle.
Le commandant est là qui nous regarde nous embarquer. Il serre la main
au capitaine Germain.
Encore un crâne officier, va, le commandant. Je suis plus grand que
lui, bien que j'aie une taille de Parisien et que la tour Eiffel
m'humilie; seulement, il vous a une paire d'yeux...! faudrait avoir
une jolie santé pour faire de la rouspétance avec lui.
Et puis brave homme avec ça; veillant sur ses troupiers comme un père.
Si fatigué qu'il soit, car il se fatigue autant que nous, il fait sa
ronde matin et soir, pour s'assurer que chacun prend bien sa ration de
quinine.
La quinine, c'est le bonbon des Africains. Vrai, rien n'est meilleur.
Sans elle, on ne marcherait pas huit jours.
On embarque.
Les pagaieurs se mettent à ramer et nos pirogues glissent, glissent
comme des vraies flèches. Je crois bien qu'aux régates d'Asnières, les
nègres dégoteraient les yoles du Cercle nautique de la Basse-Seine.
Il fait une chaleur, bon sang! Je passe mon temps à tremper un
mouchoir dans l'eau et à me le coller sur la tête.
Et ces satanés rameurs ruissellent de sueur comme moi; mais ça ne les
gêne pas, tu sais; ils ont un petit complet de voyage qui ne leur
colle pas sur la peau: une ceinture de toile et un petit tablier idem
qui leur descend jusqu'à mi-cuisses. Tu penses s'ils ont les
mouvements libres.
Il y en a deux qui sont superbes. Des hommes de six pieds, les épaules
larges, les hanches étroites. On dirait des statues en bronze... comme
chez Barbedienne, tu sais, le marchand du boulevard Montmartre. Du
reste tu les verras.
Ah! je vois ton œil, papa, tu te figures que je vais t'amener des
nègres. Non, non, te fais pas de peine pour ça. Je te les apporterai
en photographie.
J'ai un camarade, un petit caporal qui a un appareil très léger, il
prend un tas de vues, et il m'en fait une collection pour moi.
C'est rigolo pourquoi il m'a pris en affection.
Il est de la Savoie... alors, tu comprends, tous les camaros
l'appelaient:
--Savoyard.
Il avait peur que je le blague. Les Parisiens ont une réputation de
tous les diables et l'on dit: _Parisien gros-bec!_ Mais le caporal a
une bonne figure... et puis, raser les camarades, c'est bon en France,
en garnison, pour tuer le temps. En Afrique, en campagne, faut pas
taquiner le voisin, il vaut mieux se sentir les coudes. Aussi j'ai
attrapé les autres et je leur ai dit:
[Illustration: CAPITAINE GERMAIN]
--Vous ne savez seulement pas le français et vous blaguez. Il n'y a
que les provinciaux qui appellent Savoyard les gens de la Savoie. A
Paris, on sait bien que ce sont des Savoisiens.
Alors, ça les a ennuyés ferme, et, pour avoir l'air d'hommes éduqués,
ils ont cessé de dire Savoyard.
Le caporal, depuis ce coup-là, se jetterait au feu pour moi.
C'est drôle comme on peut faire plaisir à quelqu'un à peu de frais. A
Paris, je n'aurais peut-être jamais songé à cela; mais en Afrique, on
change, va.
[Illustration: LE COMMANDANT MARCHAND SE RENDANT A BORD DU _Falah_]
C'est tellement grand, tellement imposant, qu'on se sent là-dedans
comme une petite mouche..., une toute petite mouche qui ne ferait rien
du tout, s'il n'y avait pas le drapeau.
J'ai ri quelquefois jadis quand je lisais dans les journaux: Le
drapeau représente la France même.
Eh bien! j'étais une bourrique. Ils avaient raison, ceux qui disaient
cela. Et maintenant que nous sommes entourés d'ennemis, je me ferais
tuer comme une grive pour le drapeau; car il me semble que s'ils
l'enlevaient, il ne nous resterait plus rien.
La journée s'écoule tranquillement.
Depuis les passes de Baguessé, le M'Bomou est une grosse rivière, plus
large que la Seine, avec beaucoup d'eau. Il y a des forêts, tout le
long.
Autant la route était pénible dans le cours inférieur du fleuve,
autant elle est aisée maintenant. On se promène, la canne à la main.
Non, je veux dire: la rame à la main. Et s'il n'y avait pas des armées
et des armées de moustiques et de maringouins, ça serait une vraie
partie de plaisir.
C'est égal, quand on voit ces forêts-là, c'est autre chose que le bois
de Boulogne. Il faut voir cela pour le croire.
Les pagaieurs chantent pour se donner du biceps. Ça ne doit pas être
difficile de faire des chansons pour les nègres. Depuis une heure ils
répètent:
_Malung' ké paï mou
Ehé n'gaï akar rofa_
Je ne sais pas au juste ce que cela veut dire, mais j'ai remarqué que
cela correspond à quatre coups d'avirons.
Rien de curieux aujourd'hui.
En passant tout près d'une rive marécageuse, j'ai cueilli une fleur de
lotus... Quel joli bouquet on ferait si Louise était là.
Six heures du soir. On s'arrête dans une île boisée. On y passera la
nuit.
9 août.--On a navigué toute la journée.
Rencontré des troupeaux d'hippopotames.
Les camarades voulaient leur envoyer quelques balles, mais le
capitaine s'y est opposé. Il paraît que ces grosses bêtes sont très
méchantes quand elles sont blessées, et nous n'avons pas le temps de
nous mettre _en bisbille_ avec elles.
Le capitaine m'a expliqué que le mot hippopotame signifie «cheval de
fleuve». Eh bien, je voudrais bien connaître le loustic qui l'a
baptisé comme ça. Si ça ressemble à un cheval, je veux bien que le
cric me croque.
Le soir on campe sur la rive droite. Il y a là de beaux rochers, on
est très bien.
10-11 août.--Toujours la même chose. De la belle eau libre.
Le capitaine écrit de son côté une longue lettre.
Il a peut-être un truc pour l'envoyer. Je vais guetter, et si je vois
passer le facteur, je vous expédie mon courrier.
A tout hasard, je fais un petit carré dans le coin à droite de cette
page, et un autre à gauche. Je mets un baiser dans chacun.
Vous prendrez chacun le vôtre, toi papa, et Louise.
Encore des hippopotames.
A cinq heures, j'ai vu un lion à crinière noire. Il était en train de
boire. Il nous a regardés passer sans se troubler.
C'est vraiment une belle bête. Et ça n'a pas l'air féroce. Voilà un
animal que j'aimerais.
L'étape est terminée, pas de facteur. Je le dis au capitaine.
Il rit de bon cœur.
Lui aussi fait un journal. Il compte l'envoyer en France, lorsque nous
aurons atteint le Nil.
Vous n'aurez pas vos petits carrés demain. Ça ne fait rien, je les
embrasse tout de même. Bonne nuit, père; bonne nuit, Louise.
Il y en a des étoiles à mon ciel de lit.
C'est plus chic qu'un dais d'archevêque.
12-13-14-15-16 août.--Rien de changé. De l'eau profonde, des forêts.
Au milieu du premier jour, la rivière se resserre un moment, le
courant a plus de force, mais les pagaieurs en sont quittes pour «se
patiner» un peu et l'on passe.
17 août.--Une pirogue a chaviré.
A-t-elle heurté un banc de sable, ou bien l'équipage a-t-il fait une
fausse manœuvre, on n'a jamais pu savoir.
Personne ne s'est noyé.
Seulement on a perdu une charge qui est restée au fond de l'eau.
18 août.--On est resté campé toute la journée, pour attendre le
chaland qui ne marche pas aussi vite que nous.
Des noirs du voisinage sont venus au camp. Ils ont apporté des fruits
et des légumes. Une orgie, quoi.... Seulement, ils sont gais ces
noirs-là.
Le capitaine a demandé à leur chef s'il ne pourrait nous vendre des
volailles et des moutons, et le nègre lui a répondu:
--Les Bradeiros (c'est le nom de leur peuplade) ne sont pas des gens
qui creusent péniblement la terre. Ce sont des guerriers.
--Cela n'empêche pas de vendre des moutons, a repris le capitaine.
--Nous n'en avons pas.
--Ça, c'est une raison.
--Nous mangeons les animaux que nous tuons à la chasse, ou bien nos
prisonniers de guerre. Si tu veux, je t'enverrai deux jeunes hommes...
Ils ont dix-huit ans... très bons à manger.
Ce sont des anthropophages, et ils parlent d'absorber leur semblable
comme nous de déguster un bifteck.
C'est égal, s'ils mangent tous les gars de dix-huit ans, il ne doit
pas y en avoir lourd à la conscription. En voilà un système de
recrutement!
Je n'ai pas besoin de te dire que le capitaine a refusé...; mais ce
qui était amusant, c'était la surprise du chef noir. Evidemment, il
croyait faire là un joli cadeau, et il m'a paru qu'il s'en allait un
peu vexé.
Vers quatre heures, le chaland est signalé. Il avance, il avance, et
bientôt il a rejoint les pirogues.
Partout il a trouvé assez d'eau. Les vapeurs pourront passer.
* * * * *
19 août.--Aujourd'hui, on a eu un peu de mal. Le chaland s'est échoué
sur un banc de vase.
On a travaillé trois heures à le renflouer. Enfin on y est arrivé tout
de même.
Le capitaine Germain, pour que les bateaux de la mission n'éprouvent
pas le même accident, a fait baliser la passe en eau profonde. Et puis
on a continué.
* * * * *
Du 20 au 28 août.--Nous avons eu du tintouin et mon journal en a
souffert.
Nos porteurs, bien qu'ils ne fassent à peu près rien en ce moment,
avaient comploté de nous fausser compagnie. La nuit, ils se sont
glissés hors du camp et ont filé vers l'Ouest.
On te leur a donné une chasse numéro un. Presque tous ont été ramenés.
Il paraît qu'un sorcier, à l'avant-dernière halte, leur avait prédit
que tous trouveraient la mort près d'un village dont nous sommes tout
proches. Ils l'ont cru... j'allais dire les imbéciles, mais je me
rappelle qu'en France, il y a des gens qui croient aux somnambules...
et je ne dis plus rien.