Il n’y a pas à raisonner avec celui qui pense que l’histoire est une
agitation sans but, un mouvement sans résultante. On ne prouvera jamais
la marche de l’humanité à celui qui n’est point arrivé à la découvrir.
C’est là le premier mot du symbole du XIXe siècle, l’immense résultat
que la science de l’humanité a conquis depuis un siècle. Au-dessus des
individus, il y a l’humanité, qui vit et se développe comme tout être
organique, et qui, comme tout être organique, tend au parfait,
c’est-à-dire à la plénitude de son être. Après avoir marché de longs
siècles dans la nuit de l’enfance, sans conscience d’elle-même et par la
seule force de son ressort, est venu le grand moment où elle a pris,
comme l’individu, possession d’elle-même, où elle s’est reconnue, où
elle s’est sentie comme unité vivante; moment à jamais mémorable que
nous ne voyons pas, parce qu’il est trop près de nous, mais qui
constituera, ce me semble, aux yeux de l’avenir, une révolution
comparable à celle qui a marqué une nouvelle ère dans l’histoire de tous
les peuples. Il y a à peine un demi-siècle que l’humanité s’est comprise
et réfléchie, et l’on s’étonne que la conscience de son unité et de sa
solidarité soit encore si faible! La révolution française est le premier
essai de l’humanité pour prendre ses propres rênes et se diriger
elle-même. C’est l’avènement de la réflexion dans le gouvernement de
l’humanité. C’est le moment correspondant à celui où l’enfant, conduit
jusque-là par les instincts spontanés, le caprice et la volonté des
autres, se pose en personne libre, morale et responsable de ses actes.
On peut, avec Robert Owen, appeler tout ce qui précède _période
irrationnelle de l’existence humaine_, et un jour cette période ne
comptera dans l’histoire de l’humanité, et dans celle de notre nation en
particulier, que comme une curieuse préface, à peu près ce qu’est à
l’histoire de France ce chapitre dont on la fait d’ordinaire précéder
sur l’histoire des Gaules. La vraie histoire de France commence à 89;
tout ce qui précède est la lente préparation de 89, et n’a d’intérêt
qu’à ce prix. Parcourez en effet l’histoire, vous ne trouverez rien
d’analogue à ce fait immense que présente tout le XVIIIe siècle: des
philosophes, des hommes d’esprit, ne s’occupant nullement de politique
actuelle, qui changent radicalement le fond des idées reçues, et opèrent
la plus grande des révolutions, et cela avec conscience, réflexion, sur
la foi de leurs systèmes. La Révolution de 89 est une révolution faite
par des philosophes. Condorcet, Mirabeau, Robespierre offrent le premier
exemple de théoriciens s’ingérant dans la direction des choses et
cherchant à gouverner l’humanité d’une façon raisonnable et
scientifique. Tous les membres de la Constituante, de la Législative et
de la Convention étaient à du lettre et presque sans exception des
disciples de Voltaire et de Rousseau. Je dirai bientôt comment le char
dirigé par de telles mains ne pouvait d’abord être si bien conduit que
quand il marchait tout seul, et comment il devait aller se briser dans
un abîme. Ce qu’il importe de constater, c’est cette incomparable
audace, cette merveilleuse et hardie tentative de réformer le monde
conformément à la raison, de s’attaquer à tout ce qui est _préjugé_,
établissement aveugle, usage en apparence irrationnel, pour y substituer
un système calculé comme une formule, combiné comme une machine
artificielle. Cela, dis-je, est unique et sans exemple dans tous les
siècles antérieurs; cela constitue un âge dans l’histoire de l’humanité.
Certes une pareille tentative ne pouvait être de tout point
irréprochable. Car ces institutions qui semblent si absurdes, ne le sont
pas au fond autant qu’elles le paraissent: ces préjugés ont leur raison,
que vous ne voyez pas. Le principe est incontestable: l’esprit seul doit
régner, l’esprit seul, c’est-à-dire la raison, doit gouverner le monde.
Mais qui vous dit que votre analyse est complète, que vous n’êtes point
amené à nier ce que vous ne comprenez pas, et qu’une philosophie plus
avancée n’arrivera point à justifier l’œuvre spontanée de l’humanité? Il
est facile de montrer que la plupart des préjugés sur lesquels reposait
l’ancienne société, le privilège de la noblesse, le droit d’aînesse, la
légitimité, etc., sont irrationnels et absurdes au point de vue de la
raison abstraite, que dans une société normalement constituée, de telles
superstitions n’auraient point de place. Cela a une clarté analytique et
séduisante comme l’aimait le XVIIIe siècle. Mais est-ce une raison pour
blâmer absolument ces abus dans le vieil édifice de l’humanité, où ils
entrent comme partie intégrante? Il est certain que la critique de ces
premiers réformateurs fut, sur plusieurs points, aigre, inintelligente
du spontané, trop orgueilleuse des faciles découvertes de la raison
réfléchie.
(L’Avenir de la Science, 1890.)