... C’est là, dira-t-on, une assemblée de notables, quelque chose
d’aristocratique, de peu conforme à notre jalouse et soupçonneuse
démocratie. Il est vrai; mais faisons trêve pour un moment à ces
mesquines préoccupations. Quand nous serons sortis de l’abîme, nous
reprendrons ces questions; maintenant, sauvons-nous. Un pays ne se sauve
que par des actes de foi et de confiance en l’intelligence et en la
vertu de quelques citoyens. Laissez le petit nombre des vrais
aristocrates qui existe encore vous tirer de la détresse où vous êtes;
puis vous vous vengerez d’eux en les excluant de vos chambres, de vos
conseils électifs. Il faut, au moment présent, des hommes d’élite par
l’esprit et le cœur. Ces hommes ne réclament de privilège qu’au moment
du péril; qu’on souffre ce privilège-là. La réunion qu’il s’agit de
former aura pour mission de traiter avec un gouvernement essentiellement
aristocratique, qui admet hautement la valeur de la supériorité de
naissance et de la supériorité du savoir; acceptez pour un moment
l’esprit de votre adversaire; vous prendrez ensuite votre revanche à
loisir.
Certes, il vaudrait mieux que la France trouvât dans ses institutions
antérieures la désignation de cette chambre improvisée et intérimaire,
On n’a jamais vu plus clairement que ces jours-ci le vide terrible que
laisse en un pays le manque d’institutions provinciales et d’une réelle
aristocratie locale. Que n’avons-nous depuis longtemps de sérieux
conseils généraux! Si dans quelques départements ces conseils sont
réunis et qu’ils veuillent prendre sur eux de choisir un délégué qui
paraisse adopté par l’opinion publique, il faut accueillir ce délégué
avec empressement. Si, comme on le dit, quelques départements sont en
train de faire leurs élections sans avoir attendu l’invitation
officielle, tant mieux: ces départements-là sont probablement les plus
avancés de la France sous le rapport de l’esprit politique. Toutes les
expressions promptes et sincères de l’opinion, qu’on les accueille vite,
qu’on les groupe. Pas de minutieuses formalités, pas de petitesses
d’amour-propre. Le plus indigne de faire partie d’une telle assemblée
serait celui qui s’y porterait candidat. Candidat, grand Dieu! à une
mission de larmes et de deuil!...