A PROPOS DU DISCOURS PRÉCÉDENT

Mon cher ami,

Vous m’apprenez qu’un passage de mon discours de réception a été mal

accueilli parmi vous comme la voix d’un ennemi. Relisez ce que j’ai dit,

et vous verrez combien ce jugement est superficiel. J’ai défendu notre

vieil esprit français contre d’injustes reproches qui viennent presque

aussi souvent de chez nous que de chez vous. J’ai soutenu contre des

novateurs qui sont loin d’être tous Allemands, que notre tradition

intellectuelle est grande et bonne, qu’il faut l’appliquer à des ordres

de connaissance sans cesse élargis, mais non pas la changer. J’ai

exprimé des doutes sur la possibilité pour une dynastie de jouer dans le

monde un rôle universel sans bienveillance, sans générosité, sans éclat.

J’ai pu aller à l’encontre de certaines opinions des militaires et des

hommes d’État de Berlin; je n’ai pas dit un mot contre l’Allemagne et

son génie. Plus que jamais je pense que, si nous avons besoin de vous,

vous aussi, à quelques égards, avez besoin de nous. La collaboration de

la France et de l’Allemagne, ma plus vieille illusion de jeunesse,

redevient la conviction de mon âge mûr, et mon espérance est que, si

nous arrivons à la vieillesse, si nous survivons à cette génération

d’hommes de fer, dédaigneux de tout ce qui n’est pas la force, auxquels

vous avez confié vos destinées, nous verrons ce que nous avons rêvé

autrefois, la réconciliation des deux moitiés de l’esprit humain. Oui,

sans nous, vous serez solitaires et vous aurez les défauts de l’homme

solitaire; le monde n’appréciera parfaitement de vous que ce que nous

lui aurons fait comprendre. Je me hâte d’ajouter que, sans vous, notre

œuvre serait maigre, insuffisante. Voilà ce que j’ai toujours dit. Je

n’ai nullement changé; ce sont les événements qui ont si complètement

interverti les rôles que nous avons peine à nous reconnaître dans nos

affections et dans nos souvenirs.

Personne n’a aimé ni admiré plus que moi votre grande Allemagne,

l’Allemagne d’il y a cinquante ou soixante ans, personnifiée dans le

génie de Gœthe, représentée aux yeux du monde par cette merveilleuse

réunion de poètes, de penseurs, qui a vraiment ajouté un domaine nouveau

aux richesses de l’esprit humain. Tous tant que nous sommes, nous lui

devons beaucoup, à cette Allemagne large, intelligente et profonde, qui

nous enseignait l’idéalisme par Fichte, la foi dans l’humanité par

Herder, la poésie du sens moral par Schiller, le devoir abstrait par

Kant. Loin que ces acquisitions nous parussent la contradiction de

l’ancienne discipline française, elles nous en semblaient la

continuation. Nous prenions au sérieux vos grands esprits quand ils

reconnaissaient ce qu’ils devaient à notre XVIIIe siècle; nous

admettions avec Gœthe que la France, que Paris étaient des organes

essentiels du génie moderne et de la conscience européenne. Nous

travaillions de toutes nos forces à bannir de la science et de la

philosophie ces mesquines idées de rivalité nationale qui sont le pire

obstacle aux progrès de l’esprit humain.

Depuis 1848, époque où les questions commencèrent à se poser avec

netteté, nous avons toujours admis que l’unité politique de l’Allemagne

se ferait, que c’était là une révolution juste et nécessaire. Nous

concevions l’Allemagne devenue nation comme un élément capital de

l’harmonie du monde. Voyez notre naïveté! Cette nation allemande que

nous désirions voir entrer comme une individualité nouvelle dans le

concert des peuples, nous l’imaginions sur le modèle de ce que nous

avions lu, d’après les principes tracés par Fichte et Kant. Nous

formions les plus belles espérances où prendrait place dans la grande

confédération européenne un peuple philosophe, rationnel, ami de toutes

les libertés, ennemi des vieilles superstitions, ayant pour symbole la

justice et l’idéal. Que de rêves nous faisions! Un protestantisme

rationaliste s’épurant toujours entre vos mains et s’absorbant en la

philosophie, un haut sentiment d’humanité s’introduisant avec vous dans

la conduite du monde, un élément de raison plus mûre se mêlant au

mouvement général de l’Europe et préparant des bandages à plusieurs des

plaies que notre grande, mais terrible Révolution avait laissées

saignantes! Vos admirables aptitudes scientifiques sortaient d’une

obscurité imméritée, devenaient un rouage essentiel de la civilisation,

et ainsi, grâce à vous et un peu grâce à nous, un pas considérable

s’accomplissait dans l’histoire du progrès.

Les choses humaines ne se passent jamais comme le veulent les sages.

Aussi les esprits éclairés parmi nous ne furent-ils pas trop surpris de

voir proclamer à Versailles, sur les ruines de la France vaincue, cette

unité allemande qu’ils s’étaient représentée comme une œuvre sympathique

à la France. Grande fut leur douleur en voyant l’apparition nationale

qu’ils avaient appelée de leurs vœux indissolublement liée aux désastres

de leur pays. Ils se consolaient au moins par la pensée que l’Allemagne,

devenue toute-puissante en Europe, allait planter haut et ferme le

drapeau d’une civilisation qu’elle nous avait appris à concevoir d’une

façon si élevée.

La grandeur oblige, en effet. Une nation a d’ordinaire le droit de se

renfermer dans le soin de ses intérêts particuliers et de récuser la

gloire périlleuse des rôles humanitaires. Mais la modestie n’est pas

permise à tous. Vos publicistes, interprètes d’un instinct profond, ont

pu être moins discrets à cet égard que vos hommes d’État et proclamer

tout haut que l’ère de l’Allemagne commençait dans l’histoire. La

fatalité vous traînait. Il n’est pas permis, quand on est tout-puissant,

de ne rien faire. La victoire défère au victorieux, qu’il le veuille ou

non, l’hégémonie du monde.

Tour à tour la fortune élève sur le pavois une nation, une dynastie.

Jusqu’à ce que l’humanité soit devenue bien différente de ce qu’elle

est, toutes les fois qu’elle verra passer un char de triomphe, elle

saluera, et les yeux fixés sur le héros du jour, elle lui dira: «Parle,

tu es notre chef, sois notre prophète.» La solution des grandes

questions pendantes à un moment donné (et Dieu sait si le moment présent

se voit obsédé de problèmes impérieux!) est dévolue à celui que les

destins désignent. Alexandre, Auguste, Charles-Quint, Napoléon n’avaient

pas le droit de se désintéresser des choses humaines; sur aucune

question, ils ne pouvaient dire: «Cela ne me regarde pas!» Chaque âge a

son président responsable, chargé de frapper, d’étonner, d’éblouir, de

consoler l’humanité. Autant le rôle du vaincu, obligé de s’abstenir en

tout, est facile, autant la victoire impose de devoirs. Il ne sert de

rien de prétendre qu’on a le droit d’abdiquer une mission qu’on n’a pas

voulue. Le devoir devant lequel on recule vous prend à la gorge, vous

tue; la grandeur est un sort implacable auquel on ne peut se soustraire.

Celui qui manque à sa vocation providentielle est puni par ce qu’il n’a

pas fait, par les exigences qu’il n’a pas contentées, par les espérances

qu’il n’a pas remplies, et surtout par l’épuisement qui résulte d’une

force non employée, d’une tension sans résultat.

Faire de grandes choses dans le sens marqué par le génie de l’Allemagne,

tel était donc le devoir de la Prusse quand le sort des armes eut mis

les destinées de l’Allemagne entre ses mains. Elle pouvait tout pour le

bien; car la condition pour réaliser le bien, c’est d’être fort. Qu’y

avait-il à faire? Qu’a-t-elle fait? Huit ans, plus de la moitié de ce

que Tacite appelait _grande mortalis ævi spatium_, se sont écoulés

depuis qu’elle jouit en Europe d’une supériorité incontestée. Par quels

progrès en Allemagne et dans le monde cette période historique

aura-t-elle été marquée?

Et d’abord, après la victoire, la nation victorieuse a bien le droit de

trouver chez elle les récompenses de ses héroïques efforts, le

bien-être, la richesse, le contentement, l’estime réciproque des

classes, la joie d’une patrie glorieuse et pacifiée. En politique, elle

a droit surtout au premier des biens, à la première des récompenses, je

veux dire à ces libertés fondamentales de la parole, de la pensée, de la

presse, de la tribune, toutes choses dangereuses dans un État faible ou

vaincu, possibles seulement dans un État fort. Ces grandes questions

sociales qui agitent notre siècle ne peuvent être résolues que par un

victorieux, se servant du prestige de la gloire pour imposer des

concessions, des sacrifices, l’amnistie à tous les partis. Donner la

paix, autant que la paix est de ce monde, et la liberté, aussi large

qu’il est possible, à cette Europe continentale qui n’a pas encore

trouvé son équilibre, fonder définitivement le système représentatif,

aborder franchement les problèmes sociaux, élever les classes abaissées

sans leur inspirer la jalousie des supériorités nécessaires, diminuer la

somme des souffrances, supprimer la misère imméritée, résoudre la

délicate question de la situation économique de la femme, montrer par un

grand exemple la possibilité de faire face en même temps aux nécessités

politiques opposées que l’Angleterre a conciliées, parce que le problème

se posait pour elle d’une manière relativement facile: voilà ce qui eût

justifié la victoire, voilà ce qui l’eût maintenue. La victoire, en

effet, a toujours besoin d’être légitimée par des bienfaits. La force

qu’on a déchaînée devient impérieuse à son tour. Dès qu’il a reçu la

première salutation impériale, le César appartient à la fatalité jusqu’à

sa mort.

De ce programme, que la force des choses semblait vous imposer,

qu’avez-vous réalisé? Votre peuple est-il devenu plus heureux, plus

moral, plus satisfait de son sort? Il est clair que non; des symptômes

comme on n’en a jamais vus après la victoire se sont manifestés parmi

vous. La gloire est le foin avec lequel on nourrit la bête humaine;

votre peuple en a été saturé, et il regimbe!... Napoléon Ier, en

1805-1806, avait imposé silence par l’admiration à toute voix opposante;

une centaine de personnes tout au plus murmuraient; l’idée d’un attentat

contre sa personne eût paru un non-sens. Comment se fait-il qu’au

lendemain de triomphes comme on n’en avait pas vus depuis soixante ans,

votre gouvernement se soit trouvé en présence d’un mécontentement

profond? Pourquoi est-il toujours préoccupé de mesures restrictives de

la liberté? D’ordinaire, on n’a pas à réprimer après la victoire; la

répression est le propre des faibles. Ce qui se passe chez vous,

n’importe comment on l’explique, renferme un blâme contre vos hommes

d’État. Si votre peuple est aussi mauvais qu’ils le disent, c’est leur

condamnation. Apres et durs, comprenant l’État comme une chaîne et non

comme quelque chose de bienveillant, ils croient connaître la nature

allemande et ne connaissent pas la nature humaine. Ils ont trop compté

sur la vertu germanique, ils en verront le bout. On a fait de vous une

nation organisée pour la guerre; comme ces chevaliers du XVIe siècle,

bardés de fer, vous êtes écrasés par votre armement. S’imaginer qu’en

continuant de subir un pareil fardeau sans en retirer aucun avantage,

votre peuple aura la souplesse nécessaire pour les arts de la paix,

c’est trop espérer. Ces sacrifices militaires vous mettent dans la

nécessité ou de faire la guerre indéfiniment--et vous avez trop de bon

sens pour ne pas voir que ces parties à la Napoléon Ier mènent aux

abîmes--ou d’avoir une place désavantageuse dans la lutte pacifique de

la civilisation. Les agitations socialistes sont, comme la fièvre, à la

fois une maladie et un symptôme; on doit en tenir compte; il ne suffit

pas de les étouffer, il faut en voir la cause et à quelques égards y

donner satisfaction. Les erreurs populaires s’affaiblissent par la

publicité; on les fortifie en essayant de ramener le peuple à des

croyances devenues sans efficacité. Vos maîtres d’école auront beau

revenir au pur catéchisme, cela n’y fera rien. Les lois répressives n’y

peuvent pas davantage; on ne tue pas les mouches à coups de canon.

Et dans l’ordre politique, dans la réalisation de cet idéal de

gouvernement constitutionnel qui nous est si cher à tous, quel progrès

avez-vous accompli? En quoi votre vie parlementaire a-t-elle été plus

brillante, plus libre, plus féconde que celle des autres peuples? Je

n’arrive pas à le voir, et ici encore, au lieu de cette largeur libérale

qui est le propre des forts, je trouve vos hommes d’État surtout

préoccupés de restrictions, de répressions, de règlements coercitifs.

Non, je le répète, ce n’est pas par ces moyens-là que vous séduirez le

monde. La répression est chose toute négative. Et si, pendant que vos

hommes d’État sont plongés dans cette ingrate besogne, le paysan

français, avec son gros bon sens, sa politique peu raffinée, son travail

et ses économies, réussissait à fonder une République régulière et

durable! Ce serait plaisant. L’entreprise est trop difficile et trop

périlleuse pour qu’il soit permis d’en escompter le succès; mais ce qui

est incroyable est souvent ce qui arrive. Les soldats écervelés du

général Custine, les grenadiers héroïques et burlesques qui semèrent à

tous les vents les idées de la Révolution, ont réussi à leur manière.

La gloire nationale est un grand excitateur pour le génie national. Vous

avez eu quatre-vingts ans d’un admirable mouvement littéraire, durant

lequel on a vu fleurir chez vous des écrivains comparables aux plus

grands des autres nations. Comment se fait-il que cette veine soit comme

tarie? Après notre âge littéraire classique du XVIIe siècle, nous avons

eu le XVIIIe siècle, Montesquieu, Voltaire, Rousseau, d’Alembert,

Diderot, Condorcet. Où est votre continuation de Gœthe, de Schiller, de

Heine? Le talent ne vous manque certes pas; mais il y a, selon moi, deux

causes qui nuisent à votre production littéraire; d’abord, vos charges

militaires exagérées, et en second lieu, votre état social. Supposez

Gœthe obligé de faire son apprentissage militaire, exposé aux gros mots

de vos sergents instructeurs. Croyez-vous qu’il ne perdrait pas à cet

exercice sa fleur d’élégance et de liberté? L’homme qui a obéi est à

jamais perdu pour certaines délicatesses de la vie; il est diminué

intellectuellement. Votre service militaire est une école de respect

exagéré. Si Molière et Voltaire eussent traversé cette école-là, ils y

auraient perdu leur fin sourire, leur malignité parfois irrévérencieuse.

L’état de conscrit est funeste au génie. Vous me direz que ce régime,

nous l’avons adopté de notre côté. Ce n’est peut-être pas ce que nous

avons fait de mieux; en tout cas, on ne voit guère encore venir le jour

où nous serons malades par exagération du respect.

Votre état social me paraît aussi très peu favorable à la grande

littérature. La littérature suppose une société gaie, brillante, facile,

disposée à rire d’elle-même, où l’inégalité peut être aussi forte que

l’on voudra, mais où les classes se mêlent, où tous vivent de la même

vie. On me dit que vous avez fait depuis dix ans de grands progrès vers

cette unité de la vie sociale; cependant je n’en vois pas encore le

principal fruit qui est une littérature commune, exprimant avec talent

ou avec génie toutes les faces de l’esprit national, une littérature

aimée, admirée, acceptée, discutée par tous. Je n’ignore pas les noms

très honorables que vous allez me citer; je ne peux trouver néanmoins

que votre nouvel empire ait réalisé ce qu’on devait attendre d’un

gouvernement concentrant en lui toutes les forces du génie allemand.

C’était à vous de faire sonner bien haut le clairon de la pensée; ces

accents nouveaux qui devaient faire battre tous les cœurs, nous les

attendons et nous ne voyons pas bien comment, de l’état moral que

certains faits récents nous ont révélé, sortirait un mouvement de libre

expansion et de chaude générosité.

Vous étiez forts et vous n’avez pas fait la liberté! Votre campagne

contre l’ultramontanisme, légitime quand elle s’est bornée à réprimer

l’intolérance catholique, n’a pas fait avancer d’un pas la grande

question de l’Église et de l’État. Vos ministres sont toujours restés

dans le vieux système où l’État confère à l’Église des privilèges et a

pour elle des exigences sans voir que ces exigences, qui ont une

apparence tyrannique, sont loin d’égaler les privilèges qu’on lui

accorde d’une autre main. Certes, vous n’irez pas à Canossa. Léon XIII

n’est pas Grégoire VII; c’est lui qui viendra où vous voudrez. Mais ici

encore, nous attendions du grand et du neuf, et nous ne le voyons pas

venir.

Je ferais sourire vos hommes d’État si je disais que votre empire, dans

ces premières années qui sont toujours les plus fécondes, n’a pas non

plus rempli ses devoirs envers l’humanité, et que l’avenir lui demandera

compte de beaucoup de questions auxquelles il a tourné le dos comme à

des rêves d’idéologues. Nos habitudes d’esprit et notre histoire nous

donnent peut-être des idées fausses en ce qui concerne l’idéal d’une

grande hégémonie nationale et dynastique. Nous pensons toujours à

Auguste, à Louis XIV; nous ne comprenons pas qu’on règne sur le monde

sans grandeur, sans éclat, sans rechercher l’amour du monde et forcer sa

reconnaissance. Une nation ou une dynastie dirigeante nous apparaît

comme quelque chose de noble, de sympathique, comme une force chargée de

patronner tout ce qui est beau, de favoriser le progrès de la

civilisation sous toutes ses formes. Éclat, générosité, bienveillance,

nous semblent des conditions nécessaires de ces grands règnes momentanés

qui sont tour à tour dévolus à chaque nation. Louis XIV n’entendait pas

parler d’un homme de mérite, de quelque pays qu’il fût, sans se

demander: «Ne pourrais-je pas lui faire une pension?» Il se croyait le

dieu bienfaisant du monde; l’Europe a vécu pendant cent ans de son

soleil en cuivre doré. Vanité des vanités! L’humanité est quelque chose

d’assez frivole; il faut le savoir si l’on aspire à la gagner ou à la

gouverner.

Pour la gagner, il faut lui plaire; pour lui plaire, il faut être

aimable. Or, vos hommes d’État prussiens ont tous les dons, excepté

celui-là. Force de volonté, application, génie contenu et obstiné, ils

ne se sont montrés inférieurs pour les qualités solides à aucun des

grands génies politiques du passé. Mais ils se sont trompés en se

figurant qu’avec cela on peut se dispenser de plaire au monde, de le

gagner par des bienfaits. Erreur! On ne s’impose à l’humanité que par

l’amour de l’humanité, par un sentiment large, libéral, sympathique,

dont vos nouveaux maîtres se raillent hautement, qu’ils traitent de

chimère sentimentale et prétentieuse. On ne discute pas contre des

poses, contre des modes passagères; mais il est bien permis de dire

qu’une ostentation d’égoïsme et de froid calcul n’a jamais été le ton

des grands hommes qui méritent de figurer au Panthéon de l’humanité.

Traitez-moi d’arriéré, mais je ne reconnaîtrai jamais comme ayant

réalisé l’ancien idéal allemand ces hommes durs, étroits, détracteurs de

la gloire, affectant un terre-à-terre vulgaire et positif, prétextant un

dédain de la postérité qu’au fond ils n’ont pas. Dans le passage de mon

discours de réception qui vous a blessés, je n’ai pas voulu dire autre

chose. Le génie de l’Allemagne est grand et puissant; il reste un des

organes principaux de l’esprit humain; mais vous l’avez mis dans un étau

où il souffre. Vous êtes égarés par une école sèche et froide, qui

écrase plus qu’elle ne développe. Nous sommes sûrs que vous vous

retrouverez vous-mêmes, et qu’un jour nous serons de nouveau

collaborateurs dans la recherche de tout ce qui peut donner de la grâce,

de la gaieté, du bonheur à la vie.

Pages françaises · 第 11 / 71 题