Les deux hôtesses avaient donc introduit Jacques Clément par la fameuse
porte, dans une grande salle ornée de meubles luxueux. Cette salle,
Jacques Clément la reconnut. Il frémit en se rappelant l'orgie à
laquelle il avait été attiré. Cette fois, il ne s'agissait pas d'orgie.
Il s'agissait, pour lui, d'aller prendre les ordres de Dieu pour le
grand acte qui se préparait.
C'était la deuxième fois qu'il venait à l'auberge du Pressoir-de-Fer. La
première, il y avait été attiré pour une orgie; la deuxième, qui était
celle-ci, il y était envoyé par la duchesse de Montpensier pour discuter
du suprême intérêt de la religion.
Dans la salle aux orgies, il dut répéter le signe de reconnaissance.
--Est-ce tout? demanda la Roussette.
--C'est tout pour avoir le droit de venir jusqu'ici, dit le moine, mais,
comme je veux aller plus loin, regardez...
Et il traça en l'air, du bout du doigt, une sorte de triangle. C'était
le deuxième signe qui permettait d'aller plus loin.
Alors, la Roussette, soulevant une tapisserie, découvrit une porte en
disant:
--C'est ici.
Les deux hôtesses disparurent de la salle et Jacques Clément frappa
d'une façon spéciale à la porte qui lui avait été indiquée. Comme s'il
eût été attendu, cette porte s'ouvrit aussitôt. Jacques Clément entra
et, se vit alors dans une pièce éclairée par la lumière d'une lampe,
bien qu'il fît grand jour au-dehors. Une femme, vêtue de blanc, assise
dans un grand fauteuil, presque dans l'ombre, lui fit signe d'approcher.
--Vous êtes messire Jacques Clément? demandât-elle.
--Oui, madame. Je suis celui que vous dites.
--Et vous savez qui je suis, moi?
--Je présume que vous êtes celle qu'on nomme princesse Fausta!...
--En effet..., dit Fausta de ce ton de simplicité qu'elle prenait pour
ne pas effrayer les gens de prime abord.
--Mon révérend prieur, le très vénérable Bourgoing, m'a dit que je
pouvais avoir confiance en vous, reprit Jacques Clément.
--En effet, vous pouvez avoir toute confiance en moi.
--Voici donc ce qui m'amène, madame...
--Parlez sans crainte, dit Fausta.
--Oui, dit le moine, oui, je comprends, je sens, je vois que je puis
parler sans crainte... Eh bien, madame, mon coeur a conçu un terrible
projet. Ce projet, je l'exécuterai même si je dois être damné. Mais j'ai
demandé au révérend père Bourgoing de m'accorder la sainte absolution,
et il m'a répondu que, pour un cas aussi grave, il n'y avait qu'une
personne au monde capable de donner l'absolution... j'entends
l'absolution d'avance.
--Et cette personne? demanda, Fausta.
--Le révérend abbé m'a assuré que vous pourriez me conduire auprès
d'elle, afin qu'elle puisse m'entendre sous le sceau de la confession.
--Parlez, donc, sire moine, dit tranquillement Fausta. Car vous êtes
devant celle dont vous a parlé votre abbé, celle qui peut vous absoudre.
A ces mots, Fausta se redressa dans son fauteuil.
Ce n'était plus une femme... C'était un être mystérieux, à qui il
plaisait de se montrer femme, mais qui, tout à l'heure peut-être, serait
prince, reître ou prêtre.
Jacques Clément, depuis la nuit dans la chapelle des jacobins, vivait
dans une sorte d'éréthisme sentimental, ou, plutôt, dans une crise de
folie spéciale. Très raisonnable et même capable de beaux sentiments,
comme on l'a vu par sa rencontre avec Pardaillan, d'esprit sombre, mais
très lucide, son imagination le transportait dans une vie à part, dès
qu'il était question de cette vision et de ce qui s'y rattachait...
c'est-à-dire le meurtre projeté de Henri de Valois.
Il lui semblait alors entendre des voix surhumaines et apercevoir des
êtres fantastiques, au milieu desquels il se mouvait à l'aise, comme si
le domaine du fantastique eût été désormais la seule réalité réelle.
Le moine regarda Fausta et ne la reconnut pas. Il vit ce visage qui,
de douceur féminine, était devenu flamboyant et majestueux. Un étrange
frémissement s'empara de lui. Il entendit à son oreille ce coup de
cymbales qu'il entendait lorsque, de sa vie réelle, il se transposait
subitement dans l'irréel. Et, ses yeux s'étant abaissés jusqu'à la main
de Fausta, il ne fut pas surpris d'y voir l'anneau des papes!...
Lentement, il se laissa tomber à genoux et balbutia:
--Qui êtes-vous?... M'êtes-vous envoyée par le Seigneur? Etes-vous un de
ses anges, comme elle?
A la question qui venait de lui être posée, Fausta répondit avec une
sincérité absolue:
--Vous vous méprenez, sire moine. Je ne suis pas un ange. Mais, tenez
pour certain que je suis l'Envoyée, celle à qui Dieu a donné mission
de rétablir son autorité sur ce bas monde. Je suis votre Souveraine
pontificale!
--Souveraine pontificale! murmura Jacques Clément. Le révérend père
Bourgoing m'avait bien parlé à mots couverts de cet étrange événement.
Mais je le mettais au rang des fables...
--L'apparition de l'ange est-elle une fable? Cesse de douter, moine!
humilie ton front devant la sainteté de Fausta Ire, comme Fausta humilie
son front devant la gloire du Très-Haut... Tu es venu ici chercher une
absolution. Cette dextre seule peut la verser sur ta tête. Parle donc
sans crainte, sans orgueil ni faiblesse. Et, afin que tu n'aies plus
aucun doute sur tes destinées et les miennes, regarde...
En même temps, Fausta décrocha vivement le poignard qu'elle portait à la
ceinture et le jeta devant le moine toujours agenouillé.
--Est-ce bien le même? demanda Fausta.
--Oui, répondit sourdement Jacques Clément, c'est bien le même poignard
que j'ai reçu, et je vois maintenant que vous êtes en communication avec
l'ange...
A ce moment, avec une soudaineté foudroyante, les ténèbres se firent
autour de Jacques Clément. Il ne vit plus ni Fausta ni rien de ce qui
l'entourait. Et cette horreur sacrée, qu'il avait éprouvée dans la
chapelle des jacobins, s'empara de lui, lorsqu'une clarté très douce
illumina peu à peu le fond de la pièce et que, dans cette clarté, il vit
surgir l'ange... Comme la première fois, cet ange avait les traits de la
duchesse de Montpensier. Jacques Clément tendit ses bras éperdus vers
cette apparition. Soudain, l'ange se rapprocha de lui, se pencha et
murmura:
--C'est aujourd'hui, Jacques Clément, que tu vas savoir par quelles
routes tu iras à l'immortalité, à la gloire céleste... et au bonheur
terrestre. La souveraine pontificale est chargée de t'instruire...
Ecoute-la...
Aussitôt, l'ange se recula vivement, et il sembla au moine que cet être
s'évaporait. La lumière, de nouveau, inonda la pièce.
La pensée d'une supercherie ne pouvait venir au moine.
--Au nom du Ciel, madame, s'écria-t-il en essuyant la sueur froide qui
couvrait son visage, n'avez-vous rien vu dans cette pièce pendant que
s'est faite l'obscurité?
--Sire moine, revenez à vous, je vous prie... la lumière n'a pas cessé
de briller.
--Quoi! cette pièce n'a pas été un instant plongée dans les ténèbres?
--En aucune façon...
--Et vous n'avez pas vu un corps aérien, là, devant cette tapisserie?...
--Je n'ai vu que vous, sire moine...
--Que Dieu me conserve la raison! reprit Jacques Clément.
--Croyez-moi, sire moine. Dieu vous conservera la raison tant que vous
mettrez cette raison à son service.
--Que faut-il donc que je fasse?... s'écria le jeune moine. Le
savez-vous?
--Je sais, répondit Fausta, que vous avez reçu d'un ange un poignard
semblable à celui que j'ai reçu moi-même et que je viens de vous
montrer. Avec ce poignard, vous devez frapper Valois...
--Ainsi, dit le moine avec une ardeur où on pouvait encore découvrir
quelque hésitation, il est vraiment permis de tuer un roi?...
--Qui en doute, si ce roi est criminel!
--Et j'aurai l'absolution entière?
--Vous l'avez! dit gravement Fausta.
Et, levant la main droite dans un geste de bénédiction, elle prononça
les paroles sacramentelles que Jacques Clément écouta avec une avidité
stupéfaite.
Le moine s'inclina:
--Vos instructions? demanda-t-il. Car, seul et faible comme je suis,
comment pourrais-je atteindre Valois?
--Après-demain, dit Fausta, partira de Paris la grande procession qui
doit aller à Chartres porter au roi les doléances du peuple de Paris.
Prenez place dans le cortège. Nul ne peut s'étonner de vous y voir.
Modestement confondu dans la foule, priez en vous-même et songez que
vous portez, en même temps que la parole de Dieu, la fortune de la
nouvelle Eglise!
--Et une fois à Chartres? interrogea le moine.
--Vous me retrouverez là pour vous guider..., à moins que vous ne soyez
guidé par l'ange lui-même...
--L'ange! dit Jacques Clément en tressaillant. Je le verrai donc?
--Je crois que vous le verrez, sinon sous sa forme aérienne, du moins
sous sa forme matérielle.
Jacques Clément, cette fois, fixa un regard de défiance sur la Fausta et
demanda:
--Quoi! madame, vous connaissez donc cette forme matérielle? Comment la
connaissez-vous?
--Comme vous la connaissez vous-même. J'ai vu ce que vous avez vu, en
d'autres lieux et d'autres temps que vous, voilà tout. J'ai entendu ce
que vous avez entendu. Douteriez-vous de ces apparitions, sire moine?
--Le Ciel m'en garde! dit le moine avec ferveur.
--Donc, si je vous dis que peut-être vous verrez l'ange sous sa forme
matérielle, c'est que la duchesse de Montpensier sera à Chartres en même
temps que vous et moi-même.
Le front pâle du moine s'empourpra. Il baissa ses paupières pour voiler
le feu de son sang et il balbutia ce seul mot:
«Marie!...»
Alors la Fausta eut un sourire livide, et, reprenant ce ton d'autorité
souveraine par lequel elle inspirait le respect à de plus forts esprits
que celui de ce moine:
--Regardez-moi bien, dit-elle. Croyez-vous vraiment que je sois en
communication avec la puissance céleste?
--Je le crois de toute mon âme...
--Eh bien, vous devez croire que toutes mes paroles me sont dictées,
inspirées même...
--Oh! haleta le moine, qu'allez-vous donc me dire?...
Ceci seulement: autant vous devez avoir confiance dans la forme aérienne
de l'ange, autant vous devez vous défier de sa forme matérielle...
--Me défier de Marie! murmura le moine.
--N'a-t-elle pas déjà cherché à vous induire au péché mortel?
Souvenez-vous de cette salle que vous venez de traverser pour arriver
ici! Souvenez-vous de ce soir où vous y fûtes entraîné...
--Oh! vous savez donc tout, puisque vous savez que je reçus un coup
terrible au coeur...
Le moine avait grondé ces quelques mots en grinçant des dents. Fausta,
qui l'étudiait avec la froide attention d'un chirurgien qui fait crier
la chair sous son scalpel, Fausta, voyant le jeune homme haleter, se
hâta de continuer:
--Souvenez-vous que, depuis cette nuit fatale, vos veines semblent
charrier des laves enflammées et que vos lèvres brûlées de fièvre
cherchent dans la nuit un baiser pareil à celui qu'elle y déposa
alors!...
--Grâce, madame et souveraine, râla le moine. Je ne sais par quel
prodige vous êtes au courant de sensations que je n'ai même pas la force
de m'avouer à moi-même, mais ces sensations, vous me les peignez avec
une vérité affreuse!
--Soit, reprit Fausta avec une infinie douceur. Ne parlons donc plus du
passé et songeons à l'avenir. Vous voilà donc en garde. Et, si vous vous
trouvez en face de la duchesse de Montpensier...
--Eh bien? bégaya le moine.
--Eh bien, je vous l'ai dit: soyez en défiance... car...
--Madame, ma souveraine, de grâce...
--Eh bien, elle vous aime! dit Fausta.
Le moine jeta un cri terrible et tomba prosterné, la face contre
terre... Longtemps, il demeura ainsi, avec cette seule pensée vivante en
lui, flamboyante comme un éclair qui l'eût aveuglé:
--Elle m'aime!... Me méfier d'elle... moi!... Ah! dût-elle me conduire
en enfer!...
Lorsqu'il se releva, il vit avec surprise que Fausta avait disparu. A sa
place, une jeune femme souriante l'attendait. Elle le prit par la main,
le conduisit à une porte qui, sur un signal donné par elle, venait de
s'entrouvrir.
Le moine franchit cette porte et, se retrouvant dans l'auberge du
Pressoir-de-Fer, il put croire qu'il avait rêvé. Sans s'attarder,
d'ailleurs, il quitta l'auberge et s'éloigna rapidement.
Fausta était entrée dans une pièce voisine de celle où elle avait reçu
Jacques Clément. Là, elle avait retrouvé une femme qui l'attendait sans
doute avec impatience, car, à la vue de Fausta, elle s'avança vivement
à sa rencontre. Et, si le moine eût été là, il eût reconnu aussitôt le
costume de laine blanche et les longs cheveux d'or de l'ange qui venait
de lui apparaître. Seulement, les traits de cet ange, de graves et
mélancoliques, étaient devenus rieurs et le visage sceptique de la
duchesse de Montpensier eût, peut-être, alors porté un coup mortel aux
croyances du moine.
Quoi qu'il en soit, l'ange, s'étant avancé au-devant de Fausta, celle-ci
lui prit les deux mains, la baisa au front et lui dit:
--Vous êtes vraiment l'ange de grâce et de beauté souriante dans la
terrible bataille où tout est si noir et si triste autour de nous...
--Ainsi, s'écria Marie de Montpensier, il croit vraiment que je suis
ange?
Elle éclata de rire, puis, tout aussitôt, ajouta:
--Pauvre jeune homme!
La Fausta considéra la duchesse avec une gravité qui avait quelque chose
de glacial. Et elle dit:
--Bien que votre esprit sacrilège ne puisse concevoir des vérités qui
vous échappent, apprenez que vous êtes l'ange désigné, beaucoup plus
qu'il ne vous semble à vous-même...
--Mais..., balbutia la duchesse interdite et presque frappée de terreur.
--Mais, continua Fausta, il est temps que ce rôle vous soit ôté. Faible
comme vous êtes, vous ne pourriez le supporter plus longtemps. A
Chartres, ce n'est plus sous forme d'ange que vous paraîtrez au moine
Jacques Clément, c'est bien Marie de Montpensier qui achèvera de le
conduire...
--Ma foi, murmura la duchesse, j'aime mieux cela!
--Jacques Clément sera dans la grande procession, reprit négligemment
Fausta.
--Je serai donc près de lui pendant la route: car je ferai la route
à pied, oui, moi! Que ce soit pour la rémission de mes péchés, au
moins!... péchés présents et à venir!
Ayant fait une rapide génuflexion, la duchesse s'éloigna légèrement et
bientôt sortit par la grande porte de fer. Quant à Fausta, elle regagna
cette pièce qui voisinait avec l'auberge du Pressoir-de-Fer et qui
était, comme on l'a vu, sa retraite favorite. Là, elle murmura:
«Henri III mourra donc! Le sort en est maintenant jeté!»
A ce moment, une de ses suivantes entra et lui dit quelques mots à voix
basse. Fausta eut un geste de surprise, mais dit:
--Amène-le-moi, Myrthis...
La suivante sortit, puis revint quelques instants plus tard,
accompagnant un homme qui s'inclina devant Fausta, sans prononcer une
parole.
--Eh quoi, dit Fausta avec cette gaieté qui paraissait n'être que
l'expression d'une terrible ironie, eh quoi, sire de Maurevert, est-ce
bien vous que je vois! N'avez-vous pas été mis par mon trésorier en
possession des cent mille livres convenues?
--Si fait, madame...
--Alors, comment se fait-il que vous ne soyez pas à l'abbaye de
Montmartre?
--Oui, je devrais être auprès de Violetta; mais je vais vous dire,
madame: Mgr Guise m'a positivement défendu de m'approcher de l'abbaye,
tant la jalousie le torture...
--Oh! gronda Fausta. Et je voulais la laisser vivre!...
--Je continue, madame, reprit Maurevert, avec, lui aussi, une sorte
d'ironie furieuse; vous devez me connaître, puisque vous avez eu recours
à moi. Vous devez donc supposer que, malgré la défense. de Mgr Guise, je
serais déjà à l'abbaye... j'aurais déjà enlevé ma femme, car elle est
ma femme après tout! en un mot, je serais déjà bien loin de Paris avec
Violetta...
--C'est un peu ce qui était convenu.
--Oui, mais il est arrivé un petit événement qui fait que je n'ai
plus aucune envie de fuir seul, vu que le duc m'assure une protection
efficace.
--Et cet événement?...
--M. de Pardaillan s'est évadé de la Bastille.
Si Maurevert avait pu avoir un soupçon quelconque des sentiments de
Fausta à l'égard de Pardaillan, ce soupçon se fût évanoui à l'instant
même. En effet, il est impossible de donner une idée de la perfection
d'indifférence avec laquelle Fausta accueillit cette nouvelle qui
retentit tout à coup à ses oreilles comme un coup de tonnerre!
Et, tandis que ses pensées se mettaient à tourbillonner dans un souffle
d'affolement, souriante, paisible, avec cette même nuance d'ironie où il
y avait pourtant un peu de pitié, elle demanda:
--Pauvre monsieur de Maurevert, qu'allez-vous devenir?
Maurevert grinça des dents. Fausta, d'un seul mot, venait de préciser
ce qu'il y avait d'étrange et d'affreux dans sa vie: puisque Pardaillan
était libre, qu'allait-il devenir, lui, Maurevert?
--Ce que je vais devenir? dit Maurevert avec une sorte de soupir
de lassitude. Il faut que je m'appuie à Guise. Nous sommes quatre
maintenant à haïr cet homme: Guise, Leclerc, Maineville et Maurevert;
cela fait quatre haines... quatre épouvantes si vous voulez...
--Épouvantes? dit Fausta. Vous avez prononcé: épouvantes?...
Et, descendant en elle-même, Fausta vit qu'il y avait dans son coeur une
chose qui n'y était pas auparavant: l'épouvante...
--Madame, gronda Maurevert, Guise a peur. Bussi-Leclerc a peur.
Maineville a peur. Maurevert a peur. Et c'est cela qui peut nous sauver
tous les quatre, c'est d'unir ces quatre épouvantes pour en faire sortir
la foudre!
--Le duc de Guise, madame, continua-t-il, nous a dit ceci: «Je crois que
tous quatre, nous mourrons de la main du damné Pardaillan! Il n'avait
pas besoin de le dire en ce qui me concerne. Voici seize ans que je le
sais, moi!
Ici, Maurevert fit en quelques mots le récit des événements qui
s'étaient passés à la Bastille. Ce récit, Fausta l'écouta avec le même
calme apitoyé. Maurevert acheva alors:
--Voilà ce que je suis venu vous dire, madame. C'est-à-dire que le duc,
moi, Leclerc, Maineville, nous nous unissons désormais pour atteindre
l'ennemi commun. C'est-à-dire, madame, que je ne puis m'attarder à
l'abbaye de Montmartre. Le duc part pour Chartres; nous partons ensemble
tous les quatre.
--C'est fort bien vu, dit paisiblement Fausta. Mais enfin, depuis ce
matin que cet homme est sorti de la Bastille, qu'avez-vous déjà fait
pour le retrouver?
--Nous avons mis sa tête à prix: cinq mille ducats d'or.
--Retournez donc auprès du duc, dît Fausta, toujours avec la même
tranquillité. Nous reprendrons nos projets particuliers, sire de
Maurevert, quand, avec l'aide de vos trois amis, vous aurez triomphé de
vôtre ennemi.
Maurevert s'inclina et se dirigea vers la porte par où il était rentré.
--Non, dit Fausta, passez par ici...
Elle lui désignait la porte qui faisait communiquer le palais et
l'auberge. C'était un principe, au palais Fausta, qu'on vît le moins de
monde possible entrer ou sortir, surtout le jour.
Maurevert, ayant salué Fausta, sortit donc et se trouva dans l'auberge,
ou du moins dans cette salle somptueuse qui semblait n'être que le
prolongement dû palais. Il la traversa et parvint dans un cabinet, au
moment où l'une des hôtesses, Pâquette, y entrait elle-même par une
autre porte. Pâquette, apercevant cet étranger, ferma vivement cette
porte comme si elle eût craint qu'il n'aperçût les personnes qui se
trouvaient dans la pièce voisine. Maurevert, déjà, avait atteint la
salle commune, et, comme Pâquette lui demandait ce qu'il désirait, il
parut s'apercevoir alors seulement qu'il était dans une auberge. Il
secoua la tête et sortit.
«C'est un fou», songea Pâquette qui, ayant pris une petite dame-jeanne
de Saumur, regagna le cabinet d'où elle sortait quand elle avait
rencontré Maurevert.
--J'ai eu peur, dit Pâquette en entrant.
--De quoi? fit la voix narquoise de Pardaillan.
Ces gens que Maurevert avait failli apercevoir, ou qui auraient pu
l'entrevoir lui-même si Pâquette n'avait si vivement fermé la porte, ces
gens, c'était Pardaillan et Charles d'Angoulême, qui, après le départ de
Jacques Clément, étaient restés à la même table, dans le même cabinet...
--De quoi? reprit Pâquette. D'un homme à sinistre visage qui ne m'a pas
répondu un mot quand je lui ai parlé, qui est entré dans l'auberge, Dieu
sait comme, et qui peut-être est à votre recherche!...
--Eh bien, qu'il cherche! dit froidement le chevalier. Ainsi, ma belle
Roussette, et vous, ma jolie Pâquette, vous êtes ici non pas les
hôtesses du Pressoir-de-Fer, comme l'assure votre enseigne, mais, à
vrai dire, les servantes de cette dame mystérieuse... Ses servantes!
Peut-être ses espionnes?...
Le mot n'offensa nullement les deux anciennes ribaudes.
--Ni servantes ni espionnes, dit simplement Pâquette... Seulement,
voici: le lendemain du jour où nous avons ouvert ici une auberge à
laquelle nous avons donné cette enseigne en mémoire de vous et aussi
en mémoire de Catho, ce jour-là, nous reçûmes la visite d'un grand bel
homme qui eût été magnifique et tout à fait plaisant à voir s'il n'eût
eu la mine sévère, et d'une tristesse telle que jamais je ne vis
tristesse pareille. Est-ce vrai, la Roussette?...
--C'est vrai, Mgr Farnèse était à la fois le plus magnifique cavalier et
le prêtre le plus lugubre qu'on puisse imaginer.
--Mgr Farnèse! s'exclama sourdement Charles d'Angoulême.
--C'était le nom de cet homme, comme nous l'apprîmes plus tard. Il
paraît qu'il est cardinal. Enfin, il nous proposa de nous aider dans
l'établissement de notre auberge à telles enseignes qu'il paya pour nous
les huit mille livres que coûta cet établissement. Non content de cela,
il nous assura qu'il nous ferait une rente de six cents écus pour nous
deux, si nous voulions consentir a lui louer à perpétuité une salle au
fond de notre auberge et à laisser percer dans cette salle une porte
communiquant avec la maison voisine. Tout cela fut accepté, bien
entendu... Et, peu à peu, cet homme nous instruisit de ce qu'attendait
de nous sa maîtresse... La salle du fond fut magnifiquement meublée...
il s'y passa quelquefois des orgies merveilleuses... d'autres fois, on y
attira des gens que nous ne revîmes jamais.
--Lorsque nous vîmes qu'il se passait là d'étranges événements, continua
Pâquette, nous nous repentîmes, mais il était trop tard. Et puis, que
nous demandait-on? Simplement de conduire jusqu'à la salle en question
les gens qui viendraient nous faire un signe.
--Pareil à celui que vous a fait tout à l'heure ce jeune homme?
--C'est bien cela... Nous ignorons ce qui se passe dans la maison
voisine...
--Et vous n'avez jamais essayé d'y pénétrer?...
--Oh! que si!... s'écria naïvement la Roussette. Seulement...
--Seulement? interrogea Pardaillan.
--Eh bien, continua la Roussette, un jour nous avons voulu ouvrir, et
nous n'avons pas pu. Alors, la curiosité nous a prises toutes les deux,
et Pâquette s'est décidée à frapper à la porte selon le signal convenu.
--Et ce signal? demanda négligemment le chevalier.
La Roussette et Pâquette se regardèrent avec effarement.
--Le signal! balbutia Pâquette.
--Oui, je vous demande par quel signal vous parvîntes à ouvrir la porte;
car, finaudes comme vous êtes toutes deux, vous avez dû y parvenir.
--Hélas! monsieur le chevalier, vous ne savez donc pas que nous risquons
notre vie à vous parler de ces choses? Que serait-ce si nous faisions la
révélation que vous nous demandez!...
--Eh bien, n'en parions plus! dit Charles d'Angoulême.
--C'est cela, reprit Pardaillan. Ne parlons plus du signal. Mais vous
pouvez continuer votre récit.
La Roussette, à qui la langue démangeait comme à une digne commère
qu'elle était, reprit donc:
--Ce fut la Pâquette qui frappa. A peine eut-elle frappé que la porte
s'ouvrît. Et nous reculâmes...
--Bah! c'était donc bien terrible?...
--Vous allez voir, reprit la Roussette en frissonnant. Dès que nous
fûmes entrées, la porte se referma d'elle-même... la lumière qui
inondait la pièce où nous étions s'éteignit. Je poussai un grand cri et
tombai à genoux... Je fermai les yeux!...
--Moi aussi! ajouta Pâquette.
--Lorsque je les rouvris, continua la Roussette, je vis qu'un peu de
clarté s'était faite dans la pièce, suffisante pour laisser voir deux
cordes qui pendaient au plafond, et, au bout de chaque corde, un beau
noeud coulant... Alors, je compris que nous allions être pendues, et je
me mis à pleurer... Tout à coup, deux hommes apparurent, deux géants
masqués de noir. Je ne sais ce que pensait Pâquette, mais moi je ne
pensais même plus; l'horreur me paralysait; l'un des géants saisit le
noeud coulant qui se balançait au-dessus de ma tête, il baissa ce noeud
jusqu'à moi qui étais à genoux, et bientôt je sentis que la corde me
serait le cou...
La Roussette, à ce mot, porta la main à son cou, par un geste machinal,
et respira longuement. Pâquette murmura:
--Pendant ce temps, l'autre géant me serrait le cou à moi!...
--Et comment fûtes-vous sauvées?
--Vous allez voir, continua la Roussette. Quand j'eus la corde au cou,
je me mis à réciter en moi-même une prière pour tâcher au moins de
sauver mon âme, puisque je ne pouvais plus sauver mon corps. Ayant
entrouvert un oeil, je vis que les deux géants avaient disparu. Nous
étions l'une en face de l'autre, à genoux, chacune avec notre corde au
cou. Je ne sais quelle figure je pouvais faire, mais celle de Pâquette
m'épouvanta. Je voulus lui parler, mais aucun mot ne sortit de ma gorge.
Alors, monsieur le chevalier, oh! alors, il se passa une chose vraiment
effrayante. Écoutez... Comme je regardais Pâquette que je voyais blanche
comme une morte avec des traits tout retournés, je vis que la corde
qu'elle portait au cou et qui était accrochée au plafond par l'autre
bout, oui... cette corde se mit à se tendre!... Pâquette poussa un
cri... Au même instant, elle se mit debout. Et, dans ce même instant,
je sentis que la corde que j'avais à mon cou se tendait aussi et, moi
aussi, je poussai le même cri.
--Oui, le cri de chat sauvage, hein?
--Oui, monsieur le chevalier, dit la Roussette ébahie. Et, moi aussi, je
me mis debout!... Alors, j'essayai de défaire le noeud: impossible!...
La corde se tendait. Elle m'attirait vers le plafond... mais elle se
tendait lentement, si lentement que je la voyais se tendre, monsieur.
Oh! je voulus l'arrêter, je la saisis... Mais la corde continuait de
se tendre... Encore un peu, encore une petite secousse, et la corde
m'enlèvera, je serai suspendue, je serai pendue.
--Tais-toi! Tais-toi! haleta Pâquette affolée.
Il y eut un instant de silence, pendant lequel la Roussette et Pâquette
se remirent de leur émotion en vidant un gobelet de vin que Pardaillan
leur versa de la dame-jeanne.
--J'en ai gardé la petite mort, reprit alors la Roussette. Mais enfin,
pour achever de vous raconter, voilà que je vois tout à coup la Pâquette
qui saisit une chaise près d'elle juste au moment où sa corde, à elle,
allait la soulever! Et elle grimpe sur la chaise. Dans mon dernier
regard, je vois aussi un escabeau près de moi. Je l'attire, je monte!
Nous voilà sauvées... sauvées pour dix minutes... car les maudites
cordes, comme si de rien n'était, continuaient à se tendre!... Au bout
de dix minutes, donc, dix siècles, mes gentilshommes, dix agonies, dix
morts! au bout de ce temps, dis-je, voilà les cordes retendues!... Plus
d'espoir, alors!... Je me hisse sur la pointe des pieds, et, tout d'un
coup, comme dans une folie, je me mets à crier: «Grâce! Grâce!...»
--Et moi aussi, dit la Pâquette. En entendant la Roussette, je crie:
«Grâce! Grâce!...»
--Et notez qu'il n'y avait personne!... Mais je crie de plus belle:
«Grâce! Je ne le ferai plus...» Alors, la corde s'arrête tout à coup
de se tendre! Et même elle se détend un peu!... «Grâce! Plus jamais je
n'entrerai ici!...» La corde se détend!... Et voilà qu'une voix sortie
de je ne sais où, une voix qui me glace d'horreur, une voix pourtant
douce, nous dit: «Vous repentez-vous?...»
--Oui! oh! oui! que nous crions en sanglotant toutes deux.
--Essaierez-vous encore de surprendre des secrets sacrés?...
--Jamais! oh! jamais!...
«Eh bien, pour cette fois, Dieu vous a fait grâce! Allez, et soyez
fidèles!...» A ces mots, continua la Roussette haletante, voilà les
cordes qui se détendent tout à fait. Je saute au bas de mon escabeau.
Pâquette saute en bas de sa chaise. Je m'évanouis. Lorsque je revins à
moi, je me trouvais étendue dans une salle de l'auberge, et Pâquette
était près de moi.
La Roussette se tut quelques instants. Elle se frottait doucement le
cou.
--Voilà, reprit Pâquette, ce qui nous est arrivé pour avoir voulu
regarder de l'autre côté de cette porte...
--Diable! fit Pardaillan, mais moi, tout ce que vous racontez là me
donne une furieuse envie d'aller y voir...
Les deux hôtesses effarées se regardèrent en pâlissant.
--Gardez-vous-en! murmura l'une.
--Il vous arriverait malheur! dit l'autre.
--Bah! bah! je crois que vous exagérez un peu. Et puis, après tout,
ce ne sera jamais aussi terrible que le pressoir de fer auquel votre
enseigne me fait songer...
La journée, peu à peu, dans ces récits, s'était écoulée; le soir était
venu. Dans l'auberge, des flambeaux s'étaient allumés. Pendant ce temps,
la dame-jeanne s'était vidée. Après la dame-jeanne, de nombreux flacons
avaient succombé aux attaques réitérées. Et il va sans dire que la
Roussette était plus rouge que jamais, et que Pâquette devenait
coquelicot. Si bonnes buveuses qu'elles fussent, Pardaillan, qui était
un terrible buveur de pots quand il s'y mettait, les avait mises à
merci.
--Voyons, reprit-il tout à coup, que diriez-vous si je vous demandais de
me révéler le signal?
--Le signal? bégaya la Roussette.
--Eh oui, le fameux signal qui fait ouvrir la porte de communication...
Pardaillan souriait béatement en parlant ainsi. La Roussette et Pâquette
étaient à peu près ivres; mais, comme nous avons dit, c'étaient de
solides commères, des biberonnes capables de boire sans perdre de
leur raison que ce qu'il leur convenait d'en perdre. A la question de
Pardaillan, la Roussette, femme prudente, prépara sa retraite:
--Allons, Pâquette, fit-elle, il s'en va temps de préparer le dîner de
messieurs les écoliers; pendant que nous en contons ici, nos mâtines de
servantes doivent laisser brûler la venaison. Viens, Pâquette...
Et elle fit la révérence à Pardaillan, tout en reculant. Tout à coup, le
chevalier la saisit par le bras en disant:
--Prenez garde, mon enfant, vous alliez tomber. Et voici la jolie
Pâquette qui fléchît aussi sur les genoux. Tenez-la! Soutenez-la!
Retenez-la donc, mon brave compagnon! C'est étonnant comme ce petit vin
du Saumurois casse les jambes aux femmes et donne de la force au bras
des hommes!
Le duc d'Angoulême, au premier mot, au premier coup d'oeil de
Pardaillan, avait compris et suivi Pâquette qu'il maintenait solidement.
En même temps, Pardaillan s'était levé, avait repoussé du genou la porte
entrouverte, et, se retournant:
--Vous n'avez pas répondu à ma demande, fit-il avec une grande douceur.
--Monsieur le chevalier, dit la Roussette avec une sorte de dignité,
écoutez-moi: je me suis battue pour vous autrefois. J'étais dans le
Temple avant même Catho, et voici la Pâquette qui, comme moi, a risqué
sa vie pour sauver la vôtre. Depuis cette époque, et cela date de loin,
il n'est pas de journée où nous n'ayons causé de vous avec grande
admiration. En sorte, monsieur le chevalier, que nous avions de vous
l'idée même qu'on se fait d'un roi... Allons-nous être forcées de nous
en repentir?...
Et la digne hôtesse versa quelques larmes, tandis que Pâquette
continuait à son tour:
--Ah! monsieur le chevalier, je n'aurais jamais cru qu'un jour ce serait
vous qui condamneriez la Roussette et la pauvre Pâquette. Car, si nous
vous répondons, nous serons tuées sans miséricorde!
Pardaillan répondit gravement:
--Vous me fendez l'âme toutes les deux. Vous n'avez que trop raison. Je
suis un ingrat!
--Vous vous moquez de deux pauvres filles, dit tristement la Roussette.
--Croyez-vous? En êtes-vous sûres?... Moi, je ne sais pas. Ce que je
sais, c'est que vous me donnerez le signal, ou je suis décidé à vous
poignarder de ma main.
Pardaillan tira sa dague. Les deux femmes s'interrogèrent d'un regard
navré, poussèrent un terrible soupir, et la Roussette, enfin, balbutia:
--Sur la porte, il y a une croix formée de cinq gros clous. Frappez
successivement sur ces cinq clous, en haut, en bas, à gauche, à droite
et enfin au centre: la porte s'ouvrira!...
Aussitôt, elle couvrit son visage de ses mains et murmura en pleurant:
--Nous sommes perdues!...
--Vous êtes de bonnes filles, dit Pardaillan avec une grande douceur:
vous me pardonnerez donc de vous avoir malmenées... Votre auberge vaut
douze à quinze mille livres... Je vous l'achète!
A ces mots, il vida sur la table le contenu de sa ceinture de cuir, et
il fit signe à Charles, qui l'imita sans hésitation. La Roussette et
Pâquette, apercevant le tas de ducats d'or, furent instantanément
consolées, tout en gardant un restant de terreur à la pensée de la
vengeance qu'elles encouraient.
--Avec cet or, dit Charles, vous pouvez fuir...
--Bah! bah! s'écria la Roussette plus enivrée par la vue des ducats
qu'elle ne l'avait été par le vin, pourquoi fuir, mon gentilhomme?...
--Mais les cordes?... les fameuses cordes qui se tendent si
lentement?...
--Bon. Nous jurerons que vous êtes entrés à l'auberge avec le cavalier
de tout à l'heure, et que c'est lui qui vous a indiqué le signal.
--Et si on ne vous croit pas?
--Alors, il sera temps de songer à fuir.
Pardaillan admira avec quelle facilité les femmes savent résoudre les
cas de conscience; puis, suivi de Charles d'Angoulême, il se dirigea
vers la salle somptueuse qui servait pour ainsi dire de transition entre
l'auberge et le palais. Il marcha droit sur la porte et vit les cinq
gros clous signalés par la Roussette. Alors, du poing, il se mit à
frapper sur ces clous, dans l'ordre qui lui avait été indiqué. Au
cinquième coup, la porte s'ouvrit!...
.......................................................
Après le départ de Maurevert, Fausta avait renvoyé ses femmes.
Fausta avait reçu avec un calme étrange la nouvelle de la fuite de
Pardaillan. Demeurée seule, elle ferma soigneusement les portes, abaissa
les tapisseries qui les voilaient, lentement alla s'asseoir et se mit à
songer:
«Cet homme m'a dit qu'il ferait obstacle à mes projets. Il tient
parole. Tout m'a réussi jusqu'au jour où il est entré dans ma vie. Tout
s'effondre depuis l'instant où il s'est révélé à moi...»
Ce qui se passait en elle était effroyable.
Fausta sentait, comprenait qu'elle pleurait. Mais ses larmes, au lieu de
déborder des paupières, au lieu d'être des gouttes visibles brûlant ses
joues, étaient des larmes invisibles et semblaient retomber sur son
coeur comme du plomb fondu.
Ce qui souffrait en elle, ce qui se débattait, c'était la créature
humaine, la femme. Et, ce qui demeurait ainsi paisible dans ce fauteuil,
c'était une Fausta pour ainsi dire artificielle, la souveraine de
l'orgueil, celle qui ne s'était jamais vue pleurer et qui jamais n'avait
eu peur.
«Ce Maurevert, songea-t-elle, m'a parlé de leur épouvante, à tous. Et
moi?... Épouvante, qui es-tu?... Épouvante, je t'ignore!...»
Et elle vit que désormais elle n'ignorait plus l'épouvante. Elle comprit
que, si Pardaillan était libre, elle tremblait.
«C'est ma propre faiblesse qui fait sa force, continua-t-elle. Il y a en
moi un sentiment que je ne devais pas connaître. Entre Dieu et moi, ce
pacte avait été fait. Je devais être la Vierge immaculée non seulement
dans son corps mais dans le plus secret de sa pensée... Je ne suis plus
la Vierge...»
Fausta prononça ces mots presque à haute voix. Et qui les eût entendus
n'eût eu aucune idée de la rage, de la terreur, de la honte qui
bouleversaient cette âme.
Peu à peu, pourtant, elle s'apaisa.
«Mais, pour exécuter mon projet, gronda-t-elle à un moment, il n'en faut
pas moins que cet homme soit retrouvé, qu'il soit de nouveau en mon
pouvoir! Et si cela n'arrive jamais?...»
Comme elle pensait ces choses, un coup fut frappé à la porte de
communication par où l'on pénétrait dans l'auberge.
«Qui peut venir?» songea Fausta.
Le deuxième coup fut frappé.
«Est-ce Guise?... Est-ce le moine?... Qui est-ce?...»
La porte, une fois les cinq coups frappés dans l'ordre, s'ouvrait
automatiquement. Mais Fausta pouvait l'empêcher de s'ouvrir, simplement
en poussant un léger verrou qui faisait obstacle à la marche du
mécanisme. Au quatrième coup, elle eut soudain l'idée de pousser ce
verrou. Un étrange sentiment la poussait à ne pas recevoir celui qui
frappait... quel qu'il fût. Elle se leva vivement et marcha à la porte.
A ce moment, le cinquième coup fut frappé et la porte s'ouvrit. Fausta
s'arrêta, pétrifiée: Pardaillan était devant elle. Le chevalier se
tourna vers Charles d'Angoulême, et, d'un ton étrange:
--Monseigneur, dit-il, je compte sur vous pour veiller sur ce
prisonnier...
«Quel prisonnier?» se demanda Charles, stupéfait.
--Si, dans une heure, vous ne m'avez pas revu, tuez sans pitié, puis
sautez à cheval, courez à Chartres à franc étrier, et prévenez le roi...
«De quoi faut-il prévenir le roi?» gronda en lui-même le jeune duc,
étourdi.
Sa confiance dans la force et l'esprit d'invention de Pardaillan était
illimitée. Mais il sentait que le chevalier jouait en ce moment un jeu
effroyable et Charles, au lieu de répondre, se dit qu'il serait le
dernier des lâches s'il n'entrait pas en même temps que son compagnon
dans l'antre de la Fausta. Il fit donc résolument un pas.
--Monseigneur, dit Pardaillan en lui saisissant le bras, vous m'avez
bien compris, n'est-ce pas?
Et, cette fois, le ton était tel que Charles comprit que, de son
obéissance passive, dépendaient le succès de l'entreprise et la vie du
chevalier.
--Soyez tranquille, dit-il, si, dans une heure, vous n êtes pas de
retour où vous savez, je tue, et, dès demain matin, dès cette nuit,
Henri III est prévenu.
--Admirable! fit Pardaillan.
Et il entra, cessant de maintenir ouverte la porte La porte, alors, se
referma d'elle-même, lourdement Pardaillan s'était avancé vers Fausta,
la tête découverte, la plume de son chapeau balayant le tapis. Il
s'inclina.
--Madame, dit-il en se redressant, daignerez-vous me pardonner de me
présenter chez vous à une heure tardive et par une porte dérobée.
Fausta s'était assise. Une joie funeste brillait dans son regard. Elle
s'était accoudée au bras de son fauteuil, et telles étaient sa pâleur
et son immobilité qu'il eût été facile de la prendre pour quelque beau
marbre. Pardaillan reprit:
--Un entretien de vous à moi, madame, était indispensable et urgent.
Je me suis introduit chez vous comme j'ai pu. Voulez-vous me pardonner
cette grave infraction aux règles de toute étiquette, soit princière ou
royale, soit pontificale?
Cette fois, Fausta fit un geste: elle frappa d'un marteau sur un
timbre. Un homme entra, qui ne témoigna d'aucun étonnement à la vue de
l'étranger.
--Combien de gardes au palais demanda Fausta d'une voix calme.
--Vingt-quatre arquebusiers, dit l'homme. Mais, si Votre Sainteté le
désire, on peut faire aussi venir les archers dont c'est le jour de
repos jusqu'à minuit.
--Combien de gentilshommes de service? reprit la Fausta.
--Les douze ordinaires. Mais...
--Silence. Faites prendre les armes aux gardes et surveillez toutes les
issues. Que les gentilshommes de service se tiennent prêts à entrer ici
au premier coup de sifflet. Allez.
L'homme fit une génuflexion et sortit. Pardaillan sourit. Les mesures
prises par la Fausta le soulageaient d'une inquiétude. Cette femme était
peut-être une tigresse, mais c'était une femme. Maintenant, il était sûr
d'avoir affaire à des hommes. Cette pensée le rassura.
--Qui êtes-vous? demanda la Fausta, comme si elle eût vu alors pour la
première fois l'homme qui était devant elle.
--Madame, dit Pardaillan, je suis celui à qui vous avez fait commettre
une impardonnable faute. Grâce à votre habileté à vous déguiser, grâce à
l'incomparable souplesse avec laquelle vous maniez l'épée, vous m'avez
forcé, devant la Devinière, à vous prendre un instant pour un homme;
vous m'avez forcé à croiser le fer avec une femme; vous m'avez forcé à
toucher cette femme au front... C'est une chose que je ne me pardonnerai
jamais, madame...
Pardaillan, son chapeau à la main droite, la main gauche appuyée à la
garde de la rapière, l'oeil doux, la figure paisible, parlait avec un
accent de profonde sincérité. Fausta jeta sur lui un furtif regard. Et
ses yeux, à elle, se troublèrent. Son sein palpita.
Il est certain que, si elle était une magnifique expression de la
splendeur féminine, Pardaillan, dans cette attitude un peu théâtrale,
mais qui lui seyait à merveille, avec son visage rayonnant de
générosité, était un, admirable type de beauté masculine.
Fausta comprit qu'elle avait devant elle un adversaire digne de sa
puissance.
--Monsieur de Pardaillan, dit-elle, je vous pardonne d'être entré ici
sans y être appelé. Je vous pardonne de m'avoir touché au front. Mais je
vous déclare que vous ne sortirez pas d'ici vivant. Vous avez entendu
les ordres que j'ai donnés?
Pardaillan fit oui de la tête. Fausta reprit avec un sourire livide:
--Je vous pardonne aussi, puisque vous allez mourir, d'avoir surpris mes
secrets, de savoir qui je suis.
Pardaillan s'inclina.
--Madame, dit-il avec cette charmante naïveté de la voix et du regard
qui n'appartenait qu'à lui, puisque vous voulez bien me pardonner tout
cela, pourquoi donc voulez-vous me tuer?...
Fausta devint plus pâle qu'elle n'était. Et ce fut d'une voix morte,
sans accent, qu'elle répondit:
--Vous allez comprendre d'un seul coup, monsieur de Pardaillan, combien
je vous admire, combien je vous estime, et combien je suis sûre de vous
tuer tout à l'heure. Je veux vous tuer, monsieur, parce que ce n'est pas
au front, mais au coeur que vous m'avez touchée. Si je vous haïssais, je
vous laisserais vivre. Mais il faut que vous mouriez, parce que je vous
aime.
Pardaillan frémit. Ce qui venait d'être dit lui parut plus redoutable
mille fois que l'ordre donné en sa présence. Il se sentit perdu... Et,
pourtant, il voulut, par un calme absolu, demeurer digne de l'effrayante
adversaire et maître de la terrasser. Voici ce qu'il répondit:
--Madame, vous m'aimez. Et moi aussi, vous m'apparaissez d'une si
splendide hideur, vous êtes à mes yeux une si inconcevable force de
beauté, de deuil et de terreur que je vous aimerais, oui, je vous
aimerais, si je n'aimais...
--Vous aimez? dit Fausta, non pas avec colère, non pas avec curiosité,
ni avec amour, ni avec haine, mais seulement avec cette effroyable
froideur que nous avons signalée.
--Oui, j'aime, dit Pardaillan avec une infime douceur. Et j'aimerai
jusqu'à la dernière minute de ma vie. Il n'y a pas dans mon âme d'autre
sentiment possible que cet amour par lequel j'étais, sans lequel je ne
serai plus. Je l'aime, madame, je l'aime morte...
--Morte!
--Ce fut presque un cri qui échappa à Fausta, une sourde exclamation où
se heurtaient de l'étonnement, de la joie et peut-être aussi, qui sait?
du regret. Car Fausta, sincère dans son rôle de vierge, eût triomphé
dans son coeur d'une jalousie contre une vivante.
--Vous devez penser que je suis un misérable fou, reprit Pardaillan.
Mais cela est. J'aime la morte, depuis seize ans qu'elle est morte...
Aussi, madame, je vous le jure d'honneur, je bénirais la minute où les
assassins que vous venez d'aposter vont se ruer sur moi, si je n'avais
intérêt à vivre encore. Je vivrai donc, puisqu'il le faut.
Pour la seconde fois, Fausta ressentit comme une violente humiliation.
Elle venait, ainsi que le disait Pardaillan, d'aposter des assassins
prêts à se ruer. Et Pardaillan affirmait avec sa belle simplicité:
«Je vivrai donc puisqu'il le faut...»
Elle fut sur le point de donner le signal. Une intense curiosité, un
ardent désir de mieux connaître cet homme la retinrent. Elle l'examinait
avec un prodigieux étonnement. Il avait baissé la tête, comme pensif,
après ce qu'il venait de dire. Il la releva soudain. Un fin sourire se
jouait sur ses lèvres.
--Madame, dit-il, avant que je n'entreprenne de me colleter avec vos
gens et de les réduire à la raison...
--Vous pensez les réduire! interrompit Fausta.
--Madame, je ne sortirai pas d'ici que je n'aie obtenu ce qu'il est
nécessaire que j'obtienne, dit simplement Pardaillan. Et, pour cela, je
dois tout d'abord vous dire comment j'ai pu entrer ici...
Et, en lui-même, Pardaillan s'écria:
«O ma digne Pâquette, ô ma tendre Roussette, voici pour vous sauver un
peu... Il faut que vous sachiez, continua-t-il à haute voix, que j'ai un
ennemi... excusez-moi, madame, ces détails sont nécessaires: cet ennemi
est un moine jacobin, il s'appelle Jacques Clément. Ce moine, reprit
Pardaillan, je me suis saisi de lui, tout à l'heure, lorsqu'il est sorti
de votre palais. Et je sais ce qu'il veut faire.»
Pardaillan ne savait rien qu'une chose: c'est que Jacques Clément
voulait tuer Henri III et qu'il était entré chez la Fausta. Tout le
reste, avec sa vive imagination, il venait de le supposer. Et, tandis
qu'il parlait, il se disait:
--Si je me trompe, je suis mort. Si Fausta n'a pas elle-même armé le
bras de Jacques Clément, si elle n'a pas un immense intérêt à tuer
Valois, je ne sortirai pas d'ici...
Fausta avait fermé les yeux. Il ne voyait pas ce qu'elle pensait. Mais
il continua bravement:
--Frère Jacques Clément, madame, doit tuer Henri III. Et c'est vous
qui le poussez à ce meurtre. Voilà ce que je sais, madame! Par Jacques
Clément, en le forçant à parler, j'ai su comment on entrait ici; j'ai
su son dessein, qui est le vôtre. Je connais ce moine depuis longtemps,
madame. En le choisissant, je puis vous dire que vous avez choisi un
terrible instrument. Il réussira. Il frappera Valois. De ce fait, M. le
duc de Guise sera roi.
Il parlait lentement, comme on va pas à pas sur un terrain inconnu,
plein de fondrières.
--Pour que Jacques Clément réussisse, continua-t-il, que faut-il tout
d'abord?... Qu'il soit rendu à la liberté... Il faut ensuite que le
roi Henri III ne soit pas prévenu que M. le duc de Guise veut le faire
trucider...
Cette fois; le coup fut si rude que Fausta tressaillit. Pardaillan
perçut ce tressaillement et respira longuement.
--Je commence à croire que je ne suis pas encore mort! songea-t-il.
--Ainsi, dit Fausta, le moine vous a avoué qu'il veut tuer Henri de
Valois?
--Ai-je dit cela, madame? Mettons que je me suis trompé, car Jacques
Clément ne m'a rien dit. Seulement, je sais qu'il doit tuer le roi pour
le compte de Guise et, sachant cela, je me suis emparé de lui. Si je
suis libre, si vous m'accordez la grâce que je viens solliciter, Jacques
Clément est libre, et il va où il veut, il fait ce qu'il veut. Car que
m'importe à moi que Valois vive ou meure! Mais, je vous le dis, la mort
de ce roi intéresse le duc de Guise. Si Valois ne meurt pas promptement.
Guise est perdu. Il le sait. Vous le savez. La vie de Henri III, c'est
la mort de Guise et la vôtre!
A cet exposé si simple et si terrible, et si vrai, de toute la politique
de cette époque, Fausta comprit qu'elle n'avait pas seulement devant
elle un homme d'une bravoure exceptionnelle, mais aussi une intelligence
d'une profonde sensibilité. Elle soupira. Et sa pensée, à ce moment,
était celle-ci:
--Pourquoi ce pauvre gentilhomme sans feu ni lieu ne s'appelle-t-il pas
duc de Guise?...
--Donc, reprit le chevalier, sachant sûrement que Clément a été armé par
Guise, par vous, sachant que, de longtemps, vous ne retrouverez pas
un homme capable, d'un geste de son bras, de changer les destinées du
royaume de l'Eglise, moi, Pardaillan, je me suis emparé de ce moine.
Et, si vous me frappez, il meurt, comme vous avez pu l'entendre par la
promesse que Mgr le duc d'Angoulême vient de me faire. Il meurt. Henri
III est prévenu que Guise le veut tuer. Guise est perdu, et vous aussi.
Est-ce clair?
Fausta, blanche comme une morte, Fausta souffrait en ce moment comme
elle n'avait jamais souffert. Elle haïssait cet homme qui la bravait,
d'une haine furieuse, d'une haine humaine... elle qui avait voulu
s'élever au-dessus de toute humanité... et elle était prête à se jeter à
ses genoux, à crier grâce, à s'avouer vaincue, à humilier son orgueil, à
proclamer son amour, à hurler enfin qu'elle n'était qu'une femme!...
--Que voulez-vous? demanda-t-elle rudement.
--Peu de chose; contre la liberté de Jacques Clément, je vous demande la
vie et la liberté de deux hommes. Est-ce trop pour payer la mort d'un
roi?...
--Deux hommes? dit Fausta surprise.
--Nous y voici donc, fit Pardaillan. Je vais vous dire, madame. Ces deux
hommes, je ne les connais pas. Leur vie ou leur mort m'est indifférente,
comme celle de Valois. Seulement, vous avez vu tout à l'heure ce jeune
homme qui maintenant s'apprête à égorger Jacques Clément s'il ne me
revoit pas. Eh bien, ce jeune homme a une mère qui s'appelle Marie
Touchet. Et cette femme, un jour que mon père allait subir le supplice,
est apparue dans la prison et a sauvé mon père... et moi, par la même
occasion. Le fils de Marie Touchet m'est sacré, madame. Alors, voyez
comme c'est simple: tout naturellement, je me suis mis à aimer ce
qu'aime mon seigneur duc, et j'ai éprouvé une vive affection pour cette
pauvre petite bohémienne que vous avez voulu faire brûler vive... Me
suivez-vous, madame?
--Oui. Vous venez me demander Violetta. Mais j'ignore où elle peut être.
--Je viens, dit Pardaillan, vous demander la vie du père de Violetta et
d'un autre malheureux; le prince Farnèse et maître Claude sont enfermés
ici, condamnés à mourir. Ce sont ces deux hommes que je suis venu vous
supplier humblement de rendre à la lumière du jour.
Ici, Fausta établit rapidement dans sa tête que quelqu'un autour d'elle
la trahissait. Car comment Pardaillan eût-il appris que Claude et
Farnèse étaient enfermés dans son palais? Elle dédaigna de se demander
qui était ce traître.
--Ainsi, fit-elle d'une voix qui résonna avec une étrange douceur, vous
êtes venu vous faire tuer ici dans l'espoir de sauver deux hommes que
vous ne connaissez pas?
--Je crois que vous faites erreur, madame, dit Pardaillan. Je suis bien
venu pour sauver ces deux hommes, mais je ne suis pas venu pour me faire
tuer, puisque je vous ai dit tout au contraire qu'il est nécessaire que
je vive encore. Je vous propose un marché, voilà tout, estimant que
la vie de Jacques Clément que je tiens dans mes mains vous est plus
précieuse que la vie de Farnèse et de Claude. Me serais-je trompé?
ajouta-t-il avec une inquiétude réelle, si réelle qu'elle eût pu
paraître feinte à toute autre que Fausta.
--Vous ne vous êtes pas trompé, dit-elle gravement. Et la preuve c'est
que je fais grâce à ces deux hommes, condamnés pourtant par un tribunal
dont les sentences sont sans appel.
Pardaillan demeura stupéfait. Il ne pouvait croire que la ruse naïve
qu'il venait d'employer eût si pleinement réussi.
Mais Fausta venait de frapper deux coups sur le timbre. Un homme entra,
et, au moment où il souleva la tapisserie, Pardaillan put voir derrière
cette tapisserie des gens immobiles, l'épée à la main.
--Que font les prisonniers? demanda Fausta.
--Le prince Farnèse est assis dans un fauteuil, et le bourreau couché
sur le tapis.
«Le bourreau!» s'exclama Pardaillan en lui-même; Une sorte d'angoisse
l'envahit. Une sueur froide pointa à son front. Quel était ce
bourreau?... Quelle mystérieuse accointance pouvait-il y avoir entre le
bourreau et Violetta?... Car, ce bourreau, c'était celui qu'on appelait
maître Claude! Celui que Violetta aimait plus encore que son père!...
--Que disent-ils? reprit Fausta.
--Ils ne disent plus rien. Ils semblent privés de sentiment. Cependant,
ils vivent encore; la poitrine du cardinal se soulève avec effort, et on
entend le souffle haletant de maître Claude...
--Horrible? murmura Pardaillan qui pâlit.
Fausta souriait d'un sourire aigu qui montrait ses dents, admirables
perles qui brillaient, sous l'incarnat de ses lèvres...
--Qu'ont-ils dit? Qu'ont-ils fait depuis qu'ils ont commencé à mourir?
Dans les premières heures qui ont suivi la sentence du sacré tribunal,
les deux condamnés sont restés immobiles, chacun dans un coin, comme
prostrés et abattus. Puis le bourreau a cherché un moyen de sortir.
Lorsqu'il eut constaté l'impossibilité de la fuite, il s'est tenu
tranquille. Des heures se sont passées. Puis ils ont commencé à souffrir
vivement, car ils se sont rapprochés Fun de l'autre et ont cherché dans
un échange de paroles un oubli momentané de la souffrance.
L'homme parlait froidement; il ne faisait pas un récit; il faisait un
rapport, voilà tout.
--Puis, continua l'homme, ils se sont séparés à nouveau. Le cardinal
s'est assis dans un fauteuil et a fermé les yeux. Le bourreau s'est tenu
debout dans l'angle opposé, regardant fixement devant lui. Enfin, sont
arrivées les grandes souffrances. D'abord, des plaintes se sont élevées;
puis ces plaintes sont devenues des cris; puis ces cris sont devenus des
hurlements; la folie furieuse s'est déclarée; tous les deux se sont
rués sur la porte qu'ils ont martelée de coups. Puis, peu à peu, après
quelques heures de fureur, ils ont pleuré, ils ont demandé une goutte
d'eau...
--Affreux! oh! c'est affreux! haleta Pardaillan.
--Continuez, dit simplement Fausta.
--Enfin, ils ont commencé de râler; les grandes souffrances sont passées
et l'agonie, je crois, est bien proche.
Fausta se tourna vers Pardaillan, qui, livide, essuyait son front. Et
elle dit:
--J'ai voulu, monsieur, vous faire savoir que ces deux hommes sont bien
près de la mort...
Pardaillan fit un effort pour échapper à cette impression d'horreur qui
venait de le paralyser.
--Qu'on ouvre la porte de leur chambre, qu'on ranime les deux condamnés.
Qu'on les ramène à la vie et à la force par un prudent emploi de la
liqueur qui nous sert en pareil cas. Puis, quand ils seront capables de
marcher, qu'on les conduise jusqu'à la rue et qu'on les y laisse libres
en leur disant que grâce leur est faite de par l'intercession de M. le
chevalier de Pardaillan...
--Madame! murmura Pardaillan.
Fausta fit un geste hautain qui signifiait:
--Attendez! ce n'est pas fini entre nous!...
L'homme qui venait de faire le rapport s'était retiré. Un mortel silence
s'établit. Pardaillan considérait avec une indéfinissable horreur cette
femme, qui pourtant venait de lui donner si complète satisfaction. Près
d'une demi-heure se passa ainsi. Puis l'homme reparut en disant:
--Les condamnés ont été ranimés selon l'ordre donné. Il ne reste plus
qu'à les conduire jusqu'à la rue.
--Monsieur le chevalier de Pardaillan, dit Fausta, accompagnez vos amis
jusqu'au grand vestibule: je vous attends ici... car, si je vous prouve
que j'ai accepté le marché proposé, vous devez me prouver à votre tour
que mon homme à moi est libre comme sont libres vos deux hommes à
vous...
Elle fit un signe, et l'homme au rapport s'inclina et sortit, suivi de
Pardaillan. Rapidement, le chevalier, à la suite de son conducteur,
franchit deux ou trois vastes salles magnifiquement décorées, longea un
couloir et parvint à une porte ouverte.
«C'est là», dit le conducteur.
Le chevalier entra et, assis sur des fauteuils, il vit le prince Farnèse
et maître Claude. Un personnage vêtu de noir, quelque médecin sans
doute, était penché sur eux et achevait de les rappeler à la vie...
Quelques minutes se passèrent. Pardaillan attendait, la gorge serrée
par l'angoisse, regardant avec une maladive curiosité ces deux visages
d'hommes sur lesquels la souffrance avait laissé des traces terribles.
Puis le personnage noir se releva avec un rire silencieux de
satisfaction et se tourna vers Pardaillan:
--Ils en reviendront, dit-il avec une grimace qui voulait être sans
doute un sourire. Ils en reviendront, s'ils prennent la précaution de
manger et de boire avec une grande modération pendant huit jours: Louée
soit notre souveraine sacrée qui fait grâce!
Là-dessus, le personnage noir fit une courbette et s'éclipsa. Pardaillan
regarda vivement autour de lui, vit qu'il était seul, et, s'approchant
de Famèse, lui glissa rapidement à l'oreille:
--En sortant d'ici, entrez à l'auberge voisine, rejoignez-y le duc
d'Angoulême et allez m'attendre tous les trois à la Devinière, rue
Saint-Denis. Eh bien, monsieur, continua-t-il à haute voix, comment vous
trouvez-vous?...
Le cardinal et le bourreau eurent un regard effaré, vacillant, rempli
de cet immense étonnement qui est le vertige de la pensée. Ils étaient
pâles comme des spectres. Leurs joues étaient creuses, leurs yeux
profondément enfoncés sous les orbites.
Mais, presque aussitôt, et avec une foudroyante soudaineté, le sang
afflua à leurs visages. C'était la liqueur qui agissait. Ils se
dressèrent, et leur premier mouvement fut de marcher à la porte; ils
s'arrêtèrent avec une crainte d'enfants.
--Au nom de Violetta! murmura ardemment le chevalier.
--Violetta? balbutia Farnèse comme s'il eût éprouvé une grande
difficulté à se souvenir et une plus grande encore à parler.
Mais ce nom ainsi jeté produisit sur l'esprit de Claude un effet
comparable à celui que le violent révulsif avait produit sur son corps.
Il eut une sorte de grondement. Ses poings énormes se serrèrent.
--Vous dites: Violetta! fit-il haletant.
--Oui! dit Pardaillan dans un souffle. Si vous l'aimez, faites ce que je
dis: entrez au Pressoir-de-Fer, rejoignez-y le duc d'Angoulême, et, tous
trois, allez m'attendre à la Devinière. Silence! On nous écoute...
En même temps, Pardaillan prit une main de Farnèse, une main de Claude
et les entraîna:
--Venez, dit-il, n'avez-vous pas entendu que la glorieuse Fausta vous
fait grâce?...
Les deux hommes marchèrent. Que leur arrivait-il? Qu'était-il arrivé? Où
allaient-ils? Qui était cet homme? Ils ne savaient plus rien. Dans leur
tête, il n'y avait que du vide...
Quelques instants plus tard, ils atteignaient le grand vestibule,
traînés par le chevalier, qui lui-même était guidé par l'homme de
Fausta. Toutes ces salles, ces couloirs qui se succédaient semblaient
déserts. Mais, dans le vestibule, il y avait une vingtaine de gardes.
La porte, la grande porte de fer s'entrouvrit. Dans le même instant,
Farnèse et Claude se trouvèrent dehors.
Si peu de temps que la porte de fer eût été entrouverte, le chevalier en
eût peut-être profité pour faire ce qu'il appelait une trouée à travers
les gardes massés et se précipiter dehors. Il fut retenu par cette
réflexion que, dans l'état où se trouvaient les deux condamnés graciés,
il n'y avait pas de défense à espérer de leur part. Ils seraient
poursuivis, rattrapés, et tout ce que venait de tenter Pardaillan serait
inutile.
Il laissa donc la porte se refermer, et, suivant le même homme qui
l'avait guidé, il se retrouva quelques instants plus tard en présence de
Fausta. Il s'inclina devant elle, non sans émotion, et lui dit:
«Madame, c'est fait: ces deux malheureux sont libres.»
Et, comme Fausta ne répondait pas, abîmée qu'elle était dans quelque
lointaine rêverie:
--Si peu que je sois, continua-t-il, si puissante et glorieuse que vous
soyez, qui sait si la gratitude du pauvre chevalier ne vous sera pas un
jour de quelque utilité?...
Fausta tourna légèrement la tête de son côté et dit:
--Où est le moine Jacques Clément?...
--Il est libre, madame, répondit Pardaillan sans hésitation. Aussi
libre que le cardinal et le bourreau qui sortent de ce logis. Madame,
continua-t-il, et une flamme d'intrépidité et d'audace empourpra son
visage, libre à vous de me considérer comme un otage. Mais il ne sera
pas dit que je vous aurai trompée après l'acte de générosité que vous
avez accordé à mon humble prière. En vous l'avouant, je me retire sans
doute tout espoir de salut, mais sachez-le: Jacques Clément n'a jamais
été en mon pouvoir, et il n'est pas davantage en ce moment au pouvoir du
duc d'Angoulême...
--En sorte, dit Fausta, que je puis donner l'ordre de vous mettre à mort
sans que les projets du moine sur Henri III en soient interrompus?...
--Vous le pouvez, madame!
Et Fausta, de cette voix sans expression qui faisait frissonner les plus
braves, reprit:
--Je vais donc donner cet ordre. Apprêtez-vous à mourir, chevalier!...
Pardaillan, d'un geste lent, tira sa rapière, regarda Fausta en face, et
dit:
--Je suis prêt, madame!...
Fausta se leva et s'approcha de Pardaillan.
Celui-ci la reconnut à peine...
Ce n'était plus la statue glaciale et glacée. Ce n'était plus cette
synthèse d'orgueil, cette figuration de majesté qui faisait courber les
fronts et inspirait la terreur. Celle qui venait vers lui, c'était
une femme dans tout l'éclat de la beauté qui s'exalte, dans toute la
magnificence de l'amour qui se déchaîne et qui s'offre!...
Les yeux de cette femme, ces splendides yeux noirs pareils à des
diamants noirs, versaient de la passion en jets de flamme. Ces
yeux pleuraient. Des larmes lentes, silencieuses et brûlantes, qui
s'évaporaient au feu des joues.
Pardaillan, des deux mains, s'appuya sur la garde de son épée dont
la pointe s'appuyait au plancher. Il se tenait tout raide, dans une
immobilité de stupeur.
Lorsque Fausta fut près de Pardaillan, palpitante, le sein soulevé
par le tumulte de sa passion déchaînée, les yeux noyés d'une immense
douleur, elle leva ses deux bras. Et ces bras, soudain, enveloppèrent le
cou de Pardaillan... Et, quand elle le tint ainsi, tandis qu'un sanglot
terrible râlait dans sa gorge, elle attira cette tête à elle... Et,
alors, ses lèvres pâles, violemment, se posèrent sur les lèvres du
chevalier...
La sensation brûlante de ce baiser fit tressaillir Pardaillan jusqu'au
plus profond de l'être... mais ses lèvres, à lui, demeurèrent muettes!
Pardaillan reçut le baiser, le violent, le délirant baiser de la vierge.
Et il ne le rendit pas... Pardaillan, jusqu'à son dernier souffle,
devait aimer la morte!...
Fausta, lentement, dénoua ses bras et se recula...
Lorsqu'elle fut loin, presque au bout de la salle, près de disparaître,
elle parla. Et sa voix parvint au chevalier comme une voix lointaine,
peut-être une voix d'outre-tombe ou d'outre-ciel... Et voici ce qu'elle
disait:
--Pardaillan, tu vas mourir... Non parce que tu t'es dressé devant ma
puissance, non parce que tu m'as arraché Violetta, non parce que tu
m'as combattue et vaincue... Pardaillan, tu vas mourir parce que je
t'aime!...
Elle s'arrêta un instant. Le chevalier, toujours immobile et raide à
la même place, toujours appuyé sur sa rapière debout devant lui,
la regardait, l'écoutait, et il lui semblait voir une ombre qui
s'évanouissait, il lui semblait entendre la musique d'un sanglot.
La voix d'ineffable douceur, mélopée d'amour et de douleur, qui sûrement
était plus belle qu'une voix humaine, puisque Fausta, dans cette minute
inouïe, s'élevait vraiment au-dessus de l'humanité. La voix reprit:
--Tu es aimé de celle qui n'a jamais aimé: la vierge d'orgueil et de
pureté s'est humiliée devant toi; parce que je ne dois pas aimer,
l'homme que j'aime doit mourir. Pardaillan, je pleure sur toi, et je
te tue. Et, toi qui aimes la morte, toi qui as compris la gloire et
l'harmonie de la fidélité, toi qui portes dans ton âme une morte, une
morte vivante, tu comprendras le sens du baiser que la vierge a déposé
sur tes lèvres. Puisque quelqu'un est entré malgré ma défense désespérée
dans cette âme où nul ne devait pénétrer, celui que je porterai dans
l'âme sera un mort, comme celle que tu portes, toi, une morte. Adieu,
Pardaillan!
A ces mots, Fausta s'éloigna encore, ondoyante et flottante comme une
ombre, puis, tout à coup, Pardaillan ne vit plus rien: il était seul; un
silence funèbre, un silence de nuit profonde, pesait sur lui.
Mais il n'était pas homme à se perdre longtemps dans le rêve. Il ne
tarda donc pas à reprendre pied sur terre, et, s'assurant que sa bonne
rapière était toujours dans sa main, il sourit.
--Mourir! murmura-t-il. C'est bientôt dit. Mme Fausta, belle créature
en vérité, et c'est dommage qu'un si beau corps renferme une telle
méchanceté... m'assure que je vais être tué. Pourquoi? Parce qu'elle m'a
embrassé. Par la tête et le ventre, le motif me paraît insuffisant, à
moi!...
Cependant, comme la solitude et le silence continuaient à être aussi
absolus que possible dans cette pièce, Pardaillan commença à se demander
quel genre de mort lui réservait l'étrange magicienne.
Non sans essayer du pied le plancher à chaque pas, l'oeil au guet, la
rapière au poing, il se dirigea vers la porte par laquelle il était
entré, c'est-à-dire celle qui communiquait avec le Pressoir-de-Fer. Il
essaya de l'ouvrir; mais il n'y avait là ni serrure ni verrou; la
porte qui s'ouvrait au moyen d'un mécanisme devait se fermer de même;
Pardaillan en acquit promptement la conviction.
Il faut pourtant que je m'en aille!
Et, résolument, il se dirigea vers le fond de la salle, vers cette
tapisserie derrière laquelle avait disparu Fausta. Il souleva la
tapisserie et se vit en présence d'un couloir désert... Où aboutissait
ce couloir?
--Cordieu! murmura-t-il en s'avançant, il ne sera pas dit que j'aurai
attendu ici le bon plaisir de cette damnée magicienne, comme un renard
dans son terrier. En avant donc, et au diable le mystère!
Il avança donc à grands pas et aboutit bientôt dans une salle déserte.
Mais, comme il venait d'y entrer, la porte se referma derrière lui. En
même temps, à l'autre bout de la salle, une autre porte s'ouvrait...
--Il paraît que c'est par là que je dois passer, fit Pardaillan. Passons
donc!
Et il continua de marcher, l'épée à la main. Il marchait dans du
silence. Le palais était une solitude. Seulement, à mesure qu'il
franchissait une porte, elle se refermait derrière lui. Il traversa
ainsi plusieurs salles.
Il commençait à éprouver en quelque sorte une horreur pénétrante.
Y avait-il danger de mort? Et où était ce danger? Et en quoi
consistait-il?... Il y avait comme une menace lugubre dans ces portes
qui se refermaient derrière lui, comme pour lui dire:
--Tu ne repasseras plus jamais par là!...
Et, pourtant, il ne s'arrêtait pas.
«Il faudra bien que j'aboutisse quelque part!» grommelait furieusement
le chevalier, qui, pareil au prince de la légende, parcourait l'épée à
la main cette façon de palais enchanté.
Et, malgré toute sa force d'âme, il éprouvait le vertige du danger
inconnu. Une salle encore fut franchie, salle immense et somptueuse avec
ses colonnes de jaspe... la salle du trône; puis deux ou trois pièces
encore que Pardaillan traversa presque en courant, les yeux exorbités,
l'angoisse au coeur, en criant à pleine voix:
--Mais tout le monde a donc peur de ma rapière, dans ce nid
d'assassins!..
Pardaillan se trompait: c'était lui qui avait peur... peur du silence,
de la solitude, de l'inconnu. Brusquement, il fut rassuré: il venait
enfin de pénétrer dans une salle aux murailles nues. Mais, dans cette
salle, il y avait des hommes, des gens en chair et os, bâtis comme
lui!... Il respira longuement et se mit à rire, tout en tombant en
garde.
Ces gens étaient au nombre d'une trentaine. Ils étaient armés d'épées et
de poignards. Ils se tenaient debout, tout autour de la salle, contre
les murs. A l'entrée de Pardaillan, aucun d'eux ne fit un geste. Et,
dans la minute qui suivit, il eut le temps de bien se rendre compte de
sa situation. Elle était terrible...
D'abord, la porte, comme toutes les autres, venait de se fermer.
Ensuite, au milieu, au beau milieu du plancher, s'ouvrait un trou carré.
Au fond de ce trou, il entendait mugir les eaux de la Seine. S'il
faisait un faux pas en se défendant, il tombait dans le trou. S'il se
déplaçait, en avant, en arrière, à gauche ou à droite, il se heurtait
aux aciers qui luisaient confusément dans cet antre à peine éclairé!...
Pardaillan se trouvait dans la salle des exécutions, c'est-à-dire dans
cette salle même où maître Claude avait pénétré pour étrangler Violetta.
Il y eut, comme nous l'avons dit, une minute de silence.
«Si je pouvais seulement m'acculer à un de ces angles!» songeait
Pardaillan.
Brusquement, retentit de l'autre côté des murs un bruit éclatant et
prolongé, semblable au bruit que peuvent faire deux cymbales violemment
heurtées l'une contre l'autre. Alors, les statues adossées aux murs
s'animèrent et se mirent en mouvement, les épées en garde; dans le même
instant, Pardaillan se vit au centre d'un cercle d'acier.
Ce cercle se resserra sans hâte. Chacun de ces hommes, l'épée nue en
avant, marchait vers le trou noir qui béait. Ils ne semblaient pas voir
Pardaillan, ni s'occuper de lui. Seulement, la manoeuvre apparut au
chevalier d'une admirable simplicité: de quelque côté qu'il se tournât,
il avait une pointe sur la poitrine. C'était sûr; il allait être lardé
de coups d'épée, et, à force de reculer, il lui faudrait bien sauter
dans le trou!...
Au moment même où les statues s'animaient et se mettaient en mouvement,
il se rua en avant pour franchir le cercle d'acier, et porta devant
lui deux ou trois coups de pointe. Et un frémissement de terreur le
parcourut cette fois des pieds à la tête: il était sûr d'avoir touché
deux de ses assaillants... de les avoir touchés à mort!... Et aucun ne
tombait!...
Il comprit que tous ces hommes étaient vêtus de cottes de mailles qui
les rendaient invulnérables, sauf au visage!... Et ces visages, alors,
il les regarda. Car il eut le temps de les regarder!... Car les
assaillants avançaient avec une effroyable lenteur... Et, cette fois,
l'épouvante se glissa dans son coeur...
Car ces visages immobiles, sans un pli, sans expression, pareils à des
visages de morts, il comprit que c'était des masques... Non, même pas au
visage, il ne pouvait atteindre les formidables statues qui marchaient
sur lui, lentement, combien lentement!...
Il jeta un rapide coup d'oeil derrière lui. H était à trois pas du trou
carré ouvert pour le recevoir. Une deuxième fois, il se rua, silencieux,
haletant, les cheveux hérissés... Et il recula: aucun des hommes n'était
blessé, et lui venait d'être touché à l'épaule, au défaut de sa cuirasse
de buffle.
Il se ramassa sur lui-même...
Le cercle d'acier se resserra encore un peu... les statues venaient de
faire deux pas, et, maintenant, le cercle très étroit se composait de
deux ou trois hommes en profondeur.
A ce moment, des mystérieuses profondeurs du palais, s'éleva un chant
funèbre, comme si un grand nombre de moines ou de prêtres fussent
rassemblés pour un _De profundis_. En même temps, une cloche se mit à
sonner le glas et les mugissements d'un orgue se déroulèrent en larges
volutes d'une musique plaintive et menaçante.
Pardaillan reçut la secousse du frisson mortel! C'était pour lui, ce
glas! Il eut soudain ce sang-froid terrible, cette limpidité de vision,
cette foudroyante rapidité de décision qui président aux «coups de
folie».
Au moment précis où les pointes des épées allaient l'atteindre, le
pousser dans le trou, il se baissa, se ramassa sur lui-même, se détendit
soudain; il y eut dans les jambes des assaillants le grouillement bref
d'une bête qui passe en mordant, d'un sanglier qui fonce, défense en
avant; deux ou trois hurlements de douleur éclatèrent, et deux hommes
tombèrent éventrés par la dague de Pardaillan, qui, ne pouvant frapper
ni aux visages masqués ni aux poitrines cuirassées, décousait les
entrailles!... L'instant d'après, il se trouvait hors du cercle
infernal, et, se relevant d'un bond, gagnait un angle de la salle où il
s'acculait.
Une minute de répit pendant laquelle les voix graves des moines
lointains, le mugissement de l'orgue et le son de la cloche couvraient
tout autre bruit.
Les bourreaux, les gens d'armes de Fausta eurent un instant
d'effarement. Puis, l'un d'eux, le chef sans doute, prononça quelques
mots brefs et rudes, et, aussitôt, dans une manoeuvre silencieuse et
rapide, le cercle se brisa; ils se formèrent sur trois ou quatre rangs
et marchèrent vers le coin où s'était acculé le condamné.
En cette minute, Pardaillan, le corps entier vibrant, les nerfs tendus à
se rompre, la tête en feu, jeta un regard de fauve pris au piège. Et il
souffla fortement, d'un souffle rauque... en même temps, il rengaina sa
rapière et saisit un objet accroché au mur.
Cette salle était la salle des exécutions. C'était là qu'on tuait ceux
que le tribunal secret avait condamnés. C'était la salle du bourreau...
Et, comme c'était la salle du bourreau, un peu partout, aux murs,
étaient accrochés en bon ordre les instruments du bourreau: ici des
paquets de cordes, là une masse pour assommer, là des coutelas, plus
loin des haches. Cet objet que Pardaillan venait de saisir, c'était une
masse. Elle se composait d'une énorme boule de fer hérissée de pointes
et emmanchée d'un bois rugueux à peine poli.
Ce fut, nous avons dit, une minute de répit pendant laquelle les
meurtriers s'organisèrent pour un nouveau système d'attaque.
Pardaillan, sa masse à la main, les vit s'avancer sur lui de leur pas
égal.
«Si j'attends, je suis mort», dit Pardailhan.
Dans le même instant, il saisit la masse à deux mains, et il marcha!...
Souple, nerveux, effrayant à voir en cette suprême seconde, il fit trois
pas. Et, alors, la masse énorme se souleva, tournoya au-dessus de sa
tête, siffla, s'abattit; des coups sourds, de brefs soupirs de bêtes
assommées, des corps qui tombaient d'une pièce, le nez à terre, des
crânes fracassés; puis un tumulte effroyable, un désordre furieux dans
la bande qui oubliait toute discipline, toute consigne de silence; et
des hurlements de malédictions et cela tout couvert par les mugissements
de l'orgue.
Pardaillan était au centre de la bande affolée qui tourbillonnait,
hurlait, vociférait, essayait de lui porter le coup mortel... mais
comment l'atteindre? La masse, la terrible masse de fer décrivait un
cercle de mort! Campé sur ses deux jambes, comme s'il eût été là de
toute éternité, sans un mot, avec un pétillement rouge au coin des yeux
où flambait le rire extravagant d'une triomphante ironie, il n'avait
au-dessus du torse, au-dessus de la tête, qu'un mouvement uniforme et
foudroyant des deux bras manoeuvrant la masse...
Dans la bande, un recul désordonné. Sept cadavres sur le plancher. Et,
dans ce recul de folie, toute une grappe humaine était poussée dans le
trou! un homme tombait, se raccrochait, en entraînait un autre, et ils
étaient cinq qui disparaissaient avec un effroyable hurlement!...
Et, alors, après cette attaque qui avait peut-être duré trois secondes,
Pardaillan se mettait en marche! Il ne choisissait pas! Il allait droit
devant lui, ne s'inquiétant pas de frapper, laissant à la masse énorme
le soin de choisir des victimes, dans le bondissement échevelé de la
bande disloquée, émiettée, éperdue d'épouvante!
Lorsqu'il atteignit l'autre extrémité de la grande salle, il se retourna
et se reposa une seconde sur sa masse, et il apparut ruisselant de
sueur, un râle aux lèvres, son large torse soulevé par l'effort
précipité de la respiration, sa tête pâle terrible à voir avec le
flamboiement d'éclairs jailli de ses yeux, ses narines dilatées, le rire
de silence et de démence, le rire épouvantable qui lui retroussait les
lèvres...
Il se reposa une seconde. Et, dans cette seconde, comme à travers
un brouillard rouge, il vit sur le plancher une douzaine de corps
recroquevillés dans des poses de terreur, il vit le plancher jonché
d'épées brisées et de masques en treillis de fer, il vit de larges
flaques de sang, et, sur les murs, des éclaboussures rouges... Et,
contre un des panneaux, à l'endroit sans doute où se trouvait la porte,
quelques hommes qui, furieusement, frappaient du pommeau de leurs épées,
qui appelaient de leurs voix délirantes d'angoisse!...
La porte, fermée par un mécanisme, ne s'ouvrait pas!... Suprême
précaution de Fausta, qui avait voulu la mort de Pardaillan, sans espoir
de fuite... peut-être sans possibilité qu'elle cédât elle-même à la
pitié!...
Il comprit tout cela, lui! Et ils le comprirent aussi, eux! Car,
cessant tout à coup leurs vains appels, ils se réunirent en groupe, et,
farouches, avec des imprécations sauvages, se ruèrent sur lui...
Deux pas en avant! Et la masse se lève! Cette masse que le bourreau a de
la peine à soulever pour la laisser retomber une seule fois, la masse
énorme recommence à tournoyer! Impossible d'approcher l'homme!... Ils
reculent! Et lui se remet en marche!
Il marcha d'un bout à l'autre de la salle, et, brusquement, il fut
secoué d'un rire nerveux: dans la fuite affolée, entrechoquée,
bondissante, trois hommes encore venaient de tomber dans le trou
noir!... Ils n'étaient plus que sept ou huit.
Et ceux-là étaient ivres d'épouvanté, sans voix, à force de hurler leur
désespoir...
Par trois fois encore, ils essayèrent de se ruer sur lui, de l'atteindre
où ils pouvaient, au bras, au visage, aux jambes... A chaque fois,
c'était un crâne qui sautait! La masse accomplissait sa besogne,
tournait rencontrait une tête, une épaule, un bras, fracassait,
broyait... Et, tout à coup, Pardaillan vit qu'il était seul debout!...
Alors, sa masse lui tomba des mains. Il essaya de la soulever sans y
parvenir, et murmura:
«Pauvres gens!»
Dans le palais, les voix funèbres psalmodiaient sa mort....
Tout à coup, un grand silence se fit. Pardailîan comprit qu'on allait
venir, qu'on allait ouvrir la porte et s'assurer que la besogne était
terminée, c est-a-dire qu'il avait été tué, précipité dans le fleuve.
Cette pensée le fit tressaillir et lui rendit son sang-froid.
«Chacun défend sa peau comme il peut, grogna-t-il. C'est ici un champ de
bataille. J'ai tué pour ne pas l'être. Mais, puisque j'ai tant fait que
de me défendre de mon mieux, il est temps de quitter ce logis.»
En parlant ainsi, il guignait de l'oeil le trou où on avait voulu le
précipiter: c'était en effet le seul passage ouvert pour une fuite. Il
s'approcha du bord, se mit à genoux, regarda, et ne vit rien que les
ténèbres; mais, au fond, il entendit très bien les eaux du fleuve qui se
brisaient avec de sourds murmures et des glissements soyeux.
Il n'avait plus une seconde à perdre. Il s'accrocha des deux «mains aux
bords et, ainsi suspendu, se laissa plonger dans le trou; alors, du bout
des pieds balancés dans le vide, il chercha... Et ce qu'il avait prévu
arriva.
Cette salle des exécutions surplombait le fleuve, avons-nous dit. Elle
ne faisait point partie de la bâtisse du palais. C'était une annexe. Le
plancher reposait sur un échafaudage de madriers qui sortaient de l'eau.
Les pieds de Pardaillan heurtèrent l'un de ces madriers. Ce madrier
partait de quelque autre poutre et s'élevait en diagonale jusqu'au
plancher.
Les pieds de Pardaillan, remontant et tâtonnant, suivirent cette ligne
diagonale qui aboutissait presque à l'orifice du trou. Une sorte de
plainte s'échappa alors des lèvres de Pardaillan: c'était le cri de joie
de l'homme qui se sait sauvé!...
A la force des poignets, il remonta alors, jusqu'à ce qu'il sentît que
le madrier était de plus en plus proche de l'orifice, de plus en plus
rapproché de lui, et, alors, cette poutre, il l'enlaça de ses deux
jambes avec la frénétique puissance de l'homme qui ne veut pas mourir,
et, quand il fut ainsi accroché, ses mains lâchèrent les bords du trou
auxquels elles se cramponnaient; dans le même instant, il enlaça la
poutre de ses deux bras... et il se laissa glisser...
Moins d'une seconde plus tard, il atteignit le point où le madrier
diagonal s'appuyait sur une poutre verticale, comme une branche s'appuie
au tronc. Il se laissa glisser encore, et, bientôt, il sentit qu'il
entrait dans l'eau.
«Prenons un peu de repos, songea-t-il, puis je me mettrai à nager, et
c'est bien du diable si je n'atteins pas l'une ou l'autre des berges...»
Comme il disait ces mots, quelque chose le heurta mollement. Pardaillan
toucha la chose, l'inspecta des mains, et un frisson d'horreur le
parcourut: cette chose, c'était un cadavre, le cadavre de l'un des
hommes tombés dans le fleuve. Presque au même instant, d'un autre côté,
il fut heurté par un autre cadavre que les flots soulevaient. Puis, dans
la même seconde, un autre, et encore d'autres cadavres, autour de
lui, autour de cette poutre à laquelle il se cramponnait: le flot les
berçait, les soulevait, les laissait retomber... mais ne les entraînait
pas!
Pourquoi ne les entraînait-il pas?
Tous ces cadavres l'entouraient et tournaient au gré du tourbillon d'eau
qui se formait là; on eût dit qu'ils l'appelaient, lui faisaient signe
de les suivre et cherchaient à l'entraîner. Et cela dépassait les
limites de l'horreur...
L'homme est au fond du trou noir, cramponné à sa poutre, les ongles
incrustés dans les mousses visqueuses du bois, suspendu au-dessus des
eaux noires qui glissaient à travers d'autres poutres et allaient se
heurter aux fondations du palais; et, contre lui, tout autour de lui,
ces cadavres qui ne voulaient pas s'en aller, qui le touchaient, le
heurtaient, l'enlaçaient de leur ronde effroyable!
Pardaillan demeurait stupide d'horreur, les cheveux hérissés, la bouche
ouverte par un cri qui ne sortait pas, les yeux dilatés pour voir...
mais il ne voyait pas, ou du moins il ne distinguait que confusément.
Et, d'abord, la faculté de penser fut enrayée dans son esprit, où il
n'y eut plus qu'épouvante et ténèbres; puis la sensation d'angoisse, la
vertigineuse horreur de cet enlacement par des cadavres qui remuaient
dans l'eau fut si atroce qu'il sentit sa pensée se réveiller.
Cette impression s'évanouit à son tour, et, par un effort furieux,
Pardaillan parvint à écarter en partie l'épouvante. Il leva la tête,
et, là-haut, l'orifice carré du trou lui apparut dans une vague lueur.
Alors, il songea à fuir l'étreinte macabre, les attouchements des
cadavres en remontant là-haut. Peut-être trouverait-il un moyen de
sortir du palais.
Il commença à se hisser et, bientôt, il fut hors de l'atteinte des
cadavres. Mais, au-dessous de lui il les entendait s'entrechoquer
doucement et continuer leur ronde dans le mystère de la mort. Cependant,
il respira alors. Une acre sueur glacée coulait sur son visage, mais il
ne pouvait s'essuyer, et il n'y pensait pas, toutes les ressources de
ses forces étant employées à un seul résultat: remonter dans la salle,
fuir! fuir à tout prix!...
Et, comme il était à peu près à mi-chemin entre l'orifice, là-haut, et
les cadavres en bas, il entendit des voix; un frisson mortel, alors, se
glissa le long de son échine; il ne pouvait plus remonter dans la salle,
car, dans la salle, maintenant, retentissaient des pas nombreux, des
exclamations, des imprécations...
Donc, s'il descendait, il retombait à l'abominable cauchemar des
cadavres, il s'engouffrait dans la folie. S'il remontait, à peine sa
tête apparaîtrait-elle à l'orifice qu'il serait assommé, précipité parmi
les cadavres...
Pardaillan, ses deux bras et ses deux jambes frénétiquement serrés
autour de la poutre, s'arrêta, haletant, hagard, la tête perdue.
Soudain, la rumeur dans la salle s'apaisa d'un coup, et il entendit une
voix, il reconnut la voix qui disait:
--Que se passe-t-il?... Où est le condamné?...
Et Pardaillan entendit qu'on répondait:
--Votre Sainteté peut voir que le sire de Pardaillan a été précipité par
nos hommes; mais il nous en coûte cher! Quel carnage!...
Pardaillan leva la tête et aperçut des ombres qui se penchaient.
Distinctement, il reconnut Fausta. Il la vit pendant près d'une minute.
Il entendit le rauque soupir qui s'exhala de son sein. Puis, lentement,
elle se redressa. L'homme qui avait parlé dit alors:
--Heureuse idée qu'a eue Votre Sainteté de faire établir la nasse!...
«La nasse!» gronda Pardaillan en lui-même, avec une nouvelle épouvante.
«De cette façon, continuait l'homme, il n'y a plus de fuite possible,
comme c'est arrivé pour Claude...
Il y eut quelques instants de silence. Pardaillan songeait:
«Ils vont s'en aller; alors, je remonterai; et, puisqu'ils me croient
mort, j'ai des chances de m'en tirer; mais qu'est-ce que cette nasse?...
Il y eut dans la salle des allées et venues; puis, plus lointaine, mais
distincte encore, il entendit la voix de Fausta:
--Que demain on ouvre la nasse afin que ces corps puissent s'en aller au
fil de l'eau... et qu'on referme la trappe...
Dans le même instant, cette lueur vague qu'il voyait au-dessus de sa
tête s'éteignit brusquement, et il entendit un bruit sourd: c'était la
trappe qui se refermait! le trou carré que l'on bouchait!...
Pardaillan reçut alors le choc des désespoirs sans remède: il était
perdu; rien ne pouvait le sauver. En effet, toute issue lui était
bouchée par en haut. Et, quant à fuir par le fleuve, il comprenait
maintenant que c'était impossible! Il comprenait pourquoi l'eau n'avait
pas entraîné les cadavres! Il comprenait, il imaginait que l'infernale
Fausta, à la suite de l'évasion de Claude, avait fait établir une sorte
de puits en treillis plongeant sans doute jusqu'au lit du fleuve, ou
mieux, formant, comme avait dit l'homme, une nasse d'où on ne pouvait
sortir!...
Dans un dernier effort, il se hissa jusqu'au point où venait
s'arc-bouter la poutre diagonale par laquelle il était descendu et il
put s'asseoir sur la fourche que cela formait. Il était temps! Il était
à bout de force et de souffle... Mais là, il respira, et, presque
aussitôt, dans cette âme formidable, la réaction s'opéra...
A cheval sur la fourche, le dos appuyé à la poutre diagonale, Pardaillan
éprouva alors une détente, un repos du corps et de l'esprit qui lui
parut un délice. Toutes ces sensations d'horreur et de terreur qu'il
avait éprouvées disparurent; il ferma les yeux: il eut un sourire, et un
grand apaisement se fit en lui...
«Dans la nasse! murmura-t-il avec un grondement indistinct! Ni plus ni
moins qu'un goujon de Seine! Mais je ne suis pas un goujon, madame!...»
Brusquement, ce murmure se tut. Il n'y eut plus rien que le souffle
régulier d'une respiration, et, en bas, le glissement soyeux de l'eau,
les tamponnements flous des cadavres qui se heurtaient mollement et
continuaient leur ronde macabre...
Pardaillan dormait!...