Pardaillan loucha vers sa rapière, puis vers l'inconnu qui venait de
parler ainsi. Mais ce jeune homme avait laissé retomber sa tête sur sa
poitrine.
--Ah! ça, monsieur, dit Pardaillan, mais vous le connaissez donc?...
--Je le connais! répondit l'inconnu.
--Mais, moi aussi, je le connais, fit à ce moment une voix douée.
Et une femme, qui, depuis quelques minutes, venait d'entrer dans le
cabinet, s'avança en souriant et s'appuya au bras de la Roussette.
Pardaillan éclata d'un rire nerveux.
--Ah! ça, reprit-il, mais tout le monde le connaît donc?...
--N'est-ce pas que nous le connaissons, Pâquette? fit la Roussette.
--Sans doute! répondit Pâquette.
--Eh bien, dépeignez-le-moi! dit Pardaillan.
--Si c'est pour gagner les cinq mille ducats, fit la Roussette en
secouant la tête, ne comptez pas sur moi!
--Ni sur moi! dit Pâquette.
Cette fois, l'étonnement de Pardaillan fut au comble.
--Voyons, fit-il brusquement, asseyez-vous là. Je n'ai nulle envie de
gagner les cinq mille ducats d'or Et, la preuve, en voici dix pour vous
et dix pour vous...
La Roussette et Pâquette ouvrirent des yeux énormes.
--Ramassez donc, morbleu! fit Pardaillan qui poussa les deux tas d'or.
Mais, en revanche, racontez-moi comment vous connaissez le sire de
Pardaillan.
Les deux hôtesses se poussèrent du coude, s'interrogèrent du regard,
puis raflèrent l'or et s'assirent.
--Puisque Votre Altesse le désire, fit la Roussette. Mais nous ne dirons
pas comment est fait le sire de Pardaillan...
--C'est inutile.
--Eh bien, donc, mon gentilhomme, vous n'êtes pas sans avoir remarqué
que notre auberge est à l'enseigne du Pressoir-de-Fer? Eh bien, c'est en
souvenir du chevalier de Pardaillan... La chose se passa dans la nuit du
24 août 1572.
--La nuit où on commença à exterminer les damnés huguenots, ajouta
Pâquette.
--A cette époque-là, nous connaissions une femme qui s'appelait Catho.
Dans l'oeil de Pardaillan s'alluma une singulière flamme
d'attendrissement. La Roussette continua:
--Nous aimions Catho comme une soeur. Et Catho aimait le chevalier de
Pardaillan, sans le lui avoir jamais dit. Et Catho se serait fait tuer
pour le chevalier. La preuve, c'est qu'elle se fit tuer...
--Ah! Elle se fit tuer! murmura Pardaillan d'une voix rauque.
--Oui, la pauvre fille!... Mais, pour en revenir au chevalier, lui et
son père, un vieux que je vois encore, long, sec, maigre, le visage
terrible... tous deux, donc, étaient enfermés au Temple et condamnés à
un supplice dont vous n'avez pas d'idée. Il paraît qu'on les avait mis
dans une cage de fer dont les parois devaient se rapprocher l'une
de l'autre et les écraser. Comment Catho apprit-elle la chose? Nous
l'ignorons!... Mais il faut que vous sachiez qu'elle ameuta toutes les
ribaudes, depuis la rue Tirechappe jusqu'aux Blancs-Manteaux.
Pardaillan ferma les yeux. Il revécut la terrible scène évoquée par la
Roussette. Il rouvrit les yeux. Ces yeux étaient hagards et firent peur
aux deux femmes. Il se mit à rire. Ce rire fit frissonner Charles. Et
Pardaillan, se tournant vers le jeune homme noir aux yeux pâles, dit
d'une voix qui l'étonna lui-même:
--Eh! monsieur... voulez-vous gagner les cinq mille ducats d'or?...
L'inconnu redressa la tête, s'approcha, s'assit près du chevalier et
répondit:
--Non, monsieur, car, plutôt que de vous dénoncer et de vous livrer, je
me couperais la langue avec les dents... m'entendez-vous, monsieur de
Pardaillan?...
A ce nom ainsi prononcé, la Roussette et Pâquette jetèrent un cri.
Pâquette courut à la porte et la ferma vivement. Charles, qui s'était
levé d'un bond, se rassit alors. Pardaillan passa les deux mains sur son
front.
--Qui êtes-vous, monsieur? demanda le chevalier.
--Regardez ces deux femmes, monsieur de Pardaillan, répondit l'inconnu.
Ce sont de pauvres tenancières d'une auberge à écoliers; cinq mille
ducats seraient pour elles la fortune. Pourquoi ai-je lu sur leurs
visages qu'elles mourraient plutôt que de trahir Pardaillan?...
--Parce que les ribaudes et les pauvres gens l'aimaient, dit la
Pâquette.
--Parce que maintes fois sa rapière mit en fuite le guet qui emmenait
quelque hère à la prison, dit la Roussette.
Et la Roussette ajouta:
--Parce que Catho disait: «Il est l'ami de tout ce «qui pleure.» Oui,
Catho nous dit cela quand elle réunit toutes les pauvres ribaudes,
vieilles et jeunes. Et tout ce qui avait souffert se rua sur le Temple
pour délivrer l'ami de ceux et de celles qui pleurent... Et, maintenant
que je vous vois, oh!... monsieur... comme je suis heureuse d'avoir été
de celles qui marchèrent sur le Temple!
Pardaillan regarda la Roussette. Elle était comme rajeunie et
transfigurée. Elle était belle, la ribaude vieillie, de toute la beauté
de sa pauvre âme ignorante et simple.
Et Pardaillan, voyant ses larmes, fut remué jusqu'au fond du coeur. Un
coup de soleil pénétra jusqu'à ce coeur, et, ayant vidé son verre, tout
embarrassé, il se mit à rire de son bon rire, ne sachant que répondre à
ces ribaudes.
Il saisit simplement une main de la Roussette, une main de Pâquette
et les réunit sous le même baiser très respectueux, ce dont les deux
ribaudes pâlirent d'orgueil, car on ne baisait la main qu'aux rois et
aux princesses.
--A mon tour! dit alors le jeune homme noir. Je ne vous trahirai pas,
chevalier de Pardaillan, parce qu'un jour, jour de carnage et d'horreur,
vous poursuivi, vous traqué, vous avez rencontré près du cimetière des
Innocents un enfant qui cherchait la tombe de sa mère; parce que vous
avez consolé cet enfant, que vous l'avez pris par la main et conduit sur
la tombe; parce que cet enfant vous a regardé et a juré de ne jamais
vous oublier; parce que je suis cet enfant, monsieur, et que je
m'appelle Jacques Clément!...
A ces mots, et avant que Pardaillan eût pu faire un geste, Jacques
Clément se tourna vers les deux hôtesses, fit un signe mystérieux de
reconnaissance et dit:
--Adieu, chevalier de Pardaillan. Suivez votre destinée qui est
flamboyante. Moi, je suis la mienne qui est effroyable... Allons,
femmes, ouvrez-moi la porte de communication!...
La Roussette et Pâquette avaient vu le signe. Elles marchèrent vers
le fond de la pièce et disparurent dans une salle voisine, suivies de
Jacques Clément. Pardaillan avait saisi la main de Charles d'Angoulême
et avait murmuré:
--La porte de communication!... C'est-à-dire le moyen d'arriver jusqu'à
Claude et Farnèse... et, peut-être, jusqu'à Violetta!...